LES AMOVRS

DE DIANE

ET

D'ENDIMION.

TRAGEDIE.

Par MONSIEVR GILBERT, Secretaire
des Commandemens de la Reyne de Suede,
& son Resident en France.

A PARIS,
Chez GVILLAVME DE LVYNE, Libraire
Iuré, dans la Salle des Merciers, à la Iustice.
M. DC. LVII.
AVEC PRIVILEGE DV ROY.


A SON

EMINENCE.

MONSEIGNEUR,

Ayant composé cét Ouurage en Italie par le commandement d'vne personne Auguste pour qui V. E. a beaucoup de respect, & ce nouuel Endimion ayant receu la lumiere dans le mesme Pays où vous auez pris naissance: I'ay crû que vous voudriez bien luy faire l'honneur de le proteger, & de prendre quelque soin de sa destinée. Quoy qu'il paraisse sous l'habit d'vn Pasteur, la Grece le conte entre ses plus grands Roys, il a regné quelque temps heureusement dans l'Elide: Mais l'Amour qu'il


eût pour les Lettres luy fit quitter ses Estats, & le fit passer d'Europe en Asie où les Sciences florissoient alors. Pour mieux obseruer le cours des Astres qui estoit sa principale estude, il s'arresta sur le mont Lathmos qu'il a rendu celebre par son sejour. C'est ce qui a donné lieu aux Poëtes qui couurent la verité de fictions agreables de faire vne fable de cette Histoire: en feignant qu'Endimion estoit amoureux de Diane, ils ont fait d'vn Roy vn Berger, & d'vn Sage vn Amant. Ce Prince qui abandonna toutes choses pour s'appliquer à la contemplation n'eût pas esté obligé de quitter son thrône s'il eût eu vn Ministre tel que Vous sur lequel il eût pû se reposer du salut de son peuple, & de la gloire de son Regne. Dés la premiere année du gouuernement de V. E. comme par vn bon augure de la suitte: Nous auons vaincu l'Espagne sur nos frontieres alarmées, & encor en deuil de la perte de leur Souuerain, depuis vostre conduite merueilleuse a esté confirmée par des Villes prises, par des batailles gagnées, & par toute sorte d'heureux euenemens. V. E. par son entremise a accordé les differens des plus Grands Princes du Nord & du Midy, & ses sages conseils ont acquis à nostre jeune Roy dés ses plus tendres années les tiltres de Clement, de Victorieux, & d'arbitre de la Chrestienté. Les enuieux de vostre gloire, & ceux qui estoient contraires au bien de cét Estat, ont suscité en vain des guerres ciuiles, & armé la France contr'elle-mesme. Vostre Prudence a tout surmonté, & malgré les ennemis domestiques & les estrangers, vous auez rendu ce Royaume triomphant au dehors, & paisible au dedans, & si les Espagnols ne s'estoient point opposez à vos desseins, vous auriez donné la paix à toute l'Europe, aussi bien qu'à la France. En-


fin nostre Auguste Monarque inspiré de vostre diuin Genie pour asseurer ses conquestes & nostre repos à vaincu les plus belliqueuses Nations, ou traicté alliance auec elles. Mais i'ose dire a V. E. apres tout ce qu'elle a fait, qu'elle n'a pas fait encore assez pour sa reputation. Pour laisser vne image digne d'elle à la posterité, il ne suffit pas d'en donner la matiere, & de fournir le Bronze & les couleurs: Il faut encore trouuer des Phidias & des Apelles, & les exciter à prendre les ciseaux & le pinceau. Il faut qu'vn grand Heros souhaitte auec Alexandre de voir ressusciter Homere. Il n'y a que deux choses admirables dans le monde, les belles actions, & les belles loüanges. V. E. dans le cours de sa vie a fait voir la premiere, & il dépend d'elle de faire voir la seconde: Si elle prenoit autant de soin de la Republique des Lettres, que de la Monarchie Françoise, elles* les rendroit toutes deux également florissantes; Mais les grandes affaires ou l'vne l'occupe continuellement ne luy laissent pas assez de temps pour penser à l'autre. Cela est cause des plaintes secrettes que font les Muses que V. E. se contente souuent de les aimer dans le cur sans leur en donner des marques exterieures. Comme il n'y a rien de plus noble qu'elles sur la terre, il n'y a rien aussi de plus fier, elles ressemblent à ces beautez ambitieuses qui ne laissent pas de vouloir estre aimées, quoy qu'elles soient chastes; Mais elles ne souffrent les caresses que des Roys & des demi-dieux. Ces vierges genereuses qui se bannissent volontairement de la plusppart* des cours pour le peu d'estime que l'on fait de leur merite voudroient bien quitter leur solitude pour venir quelquefois dans vostre Palais charmer vos soucis au son de leur lyre, & adoucir les soins & les trauaux que vous causent la conduite d'vn si grand Estat. Si


V. E. les regarde fauorablement tout le monde à son exemple aura de la veneration pour elles, & le desir qu'elles auront de vous plaire polira toute la France. Ce Royaume si fertile en beaux esprits surpassera bien-tost les autres Royaumes, & dans les Sciences, & dans les Arts. Ces doctes surs feront par tout retentir leurs celestes concerts, nos ruisseaux & nos colines se rendront plus fameux que n'ont iamais esté les fleuues & les montagnes de la Grece, les Muses ne seront pas ingrates du bon traictement que vous leur ferez; elles seront les échos qui repeteront vostre nom de siecle en siecle, elles immortaliseront vostre renommée, & vous donneront vn rang Illustre dans le temple de la gloire parmy la troisiesme Race dont ie parle dans ce Poëme, ce sont les vux que fait,

MONSEIGNEVR,

Pour vostre Eminence.

Vostre tres-humble, tres-obeys-
sant, & tres-fidelle seruiteur
GILBERT.


Extraict du Priuilege du Roy.

Par Grace & Priuilege du Roy, en datte du 28. May 1657. Signé IVSTEL, Il est permis à GABRIEL GILBERT Secretaire des commandemens de nostre tres-chere sur la Reyne de Suede, & son Resident en France, de faire imprimer vne piece de Theatre de sa composition intitulée les Amours de Diane & d'Endimion, pendant le temps de cinq ans entiers & accomplis, à commencer du iour de l'acheué d'imprimer, & deffences sont faites à tous Libraires, & autres personnes de quelque qualité & condition qu'ils soient de l'imprimer, à peine de mil liures d'amande, & de tous despens, dommages, & interests, comme il est plus amplement porté par lesdites Lettres.

Acheué d'imprimer pour la premiere fois le 29.
May 1657.

  Registré sur le Liure de la Communauté, le 24. May 1657. suiuant l'Arrest du Parlement du 9. Auril 1653.

  Et ledit sieur GILBERT, a cedé & transporté le droit de son Priuilege à GUILLAUME DE LVYNE Marchand Lebraire* à Paris, pour en ioüir suiuant l'accord fait auec luy.


ACTEVRS.

L'AMOVR fait le Prologue.
DIANE,
ENDIMION.
APOLLON.
MERCVRE.
L'AVRORE.
LA NVICT, confidente de Diane.
CEPHALE, confident d'Endimion.
SCAMANDRE,  )
PHOCION,    } Bergers.
ADRASTE,    )
CHUR DES NYMPHES DE DIANE.

La Scene est sur le Mont Lathmos.


1

L E S   A M O V R S
D E    D I A N E
E T
D' E N D I M I O N.

T R A G E D I E.
Amour fait le Prologue.

Ie suis ce petit Dieu qui fait regner les belles,
Auec cét arc fatal, & ces fléches mortelles,
Et de ce feu diuin qui brille dans leurs yeux,
I'embrase également les hommes & les Dieux:
Ie fais à l'Vniuers vne amoureuse guerre,
Et suis le conquerant du Ciel & de la terre:
Des plus sages mortels, ie trouble le repos,
Et ie fais des captifs des plus fameux Heros;
Les trois orgueilleux fils de Saturne & de Rhée,
Recognoissent tous trois ma puissance sacrée:
Neptune sent mes feux, Iupiter craint mes fers,
Et ie fléchis le cœur du Tyran des Enfers:
Ces Monarques diuins esclaues de mes charmes,
Me payent vn tribut de soûpirs, & de larmes;
Enfin les plus puissans d'entre les immmortels*,
Languissent tous les iours au pied de mes Autels;
Mon arc n'espargne pas iusqu'à ma propre mere,
Ny le Dieu des combats dont ie tiens la lumiere:
Ie les perce tous deux de traits empoisonnez,


2

Et les tiens à mon char l'vn & l'autre enchaînez:
Moy-mesme en maniant mes armes dangereuses,
Ie me fay quelquefois des playes amoureuses,
Et la fille du Ciel ceste rare beauté,
Dans mes propres liens retient ma liberté:
Le seul fils de Latone enflé de vaine gloire,
Pour auoir sur Python remporté la victoire,
Parloit auec mespris du pouuoir de mes dards,
Et croyoit surpasser ce bras qui dompte Mars,
Il me traittoit d'enfant, mais ie luy fis cognoistre,
Que l'enfant qu'il mesprise estoit pourtant son maistre:
D'vn seul trait décoché ie vainquis ce vainqueur,
Des beaux yeux de Daphné ie luy perçay le cœur;
Mais pour le mieux punir de sa haute insolence,
Et faire dauantage esclater ma vengeance,
Ie veux que desormais il brûle pour sa sœur,
Et qu'vn autre à ses yeux en soit le possesseur:
Ie veux qu'Endimion ait l'honneur de luy plaire,
Que Diane pour luy cesse d'estre seuere,
Qu'elle quitte le Ciel pour son Adorateur,
Et qu'vne Deité brûle pour vn Pasteur.
Entre Amans il n'est plus ny grandeur, ny bassesse,
Ie sçay rendre vn berger digne d'vne Deesse,
Pour monstrer le pouuoir de ma Diuinité,
Entre les inégaux ie mets l'égalité:
Depuis qu'Endimion est aimé de Diane,
Ce n'est plus vn mortel, ce n'est plus vn prophane:
L'homme est plus qu'vn Heros par l'amour transformé,
Et l'amant deuient Dieu, si-tost qu'il est aimé:
Pour combler de bon-heur ce beau Pasteur d'Asie,
Ie veux que le Ciel mesme en prenne ialousie,
Et que le mont Lathmos, où ie forge mes traits,
Par ces nobles amours soit celebre à iamais.


3

LES AMOVRS
DE DIANE
ET
D'ENDIMION.
TRAGEDIE.


A C T E    I.

Diane paroist dans son char, & la Nuict
dans le sien auec le chur des Amours
qui chantent cét air.

DIANE n'est plus si seuere,
Son cur est brûlé de nos feux,
Elle se plaist parmy nos jeux,
Et suit le char de nostre frere,
Nous la forçons d'aymer vn mortel dans ces lieux,
Et venons triompher de la terre & des Cieux.


4

S C E N E   I.

Diane & la Nuict descendent de leurs chars.

D I A N E.

Voicy le sacré mont où mon Berger repose,
Sur vn lict de Iasmin, d'Hiacinthe, & de Rose:
Pour voir ce beau chasseur, l'ornement de ces lieux,
Ie quitte sans regret la demeure des Cieux:
La superbe Memphis, ceste cité sacrée,
Et les Villes de Grece, où ie suis adorée,
La forest d'Erimanthe, & l'Isle de Délos,
N'ont rien pour moy de cher, au prix du mont Lathmos:
C'est-là qu'auec mon cur Endimion habite,
Ce mortel qui des Dieux surpasse le merite,
Qui d'vn zele brûlant approche mes Autels,
Et n'adore que moy de tous les immortels.
Les peuples de l'Asie émeus à son exemple,
M'ont basty dans Ephese vn magnifique temple,
Où ie reçois les vux de cent climats diuers,
Et mon nom glorieux vole par l'Vniuers.
Pour immortaliser vne flâme si belle,
Pour bien récompenser la grandeur de son zele,
Pour le combler de gloire & de contentement,


5

De mon Adorateur, i'en ay fait mon Amant.
Nuict, agreable Nuict, ma chere confidente,
Ie suis vaincuë en fin, Venus est triomphante,
Son fils de mon orgueil a voulu se vanger.

L A   N V I C T.

Diane a de l'amour? Diane aime vn Berger?
Ah! c'est trop abaisser vne grande Deesse,
Et ie

D I A N E.

N'acheue pas, car ce discours me blesse,
Cognoissant qui ie suis, apprend que mes pareils,
Incapables d'erreurs n'aiment pas les conseils:
Ce Berger qui nourrit vne flâme diuine,
Fait voir par ses vertus son illustre origine:
Mais sans vanter icy sa race & ses exploits,
Pour prouuer son merite, il suffit de mon choix.

L A   N V I C T.

Si i'ay feint de blâmer vne si belle flâme,
C'estoit pour découurir les secrets de vôtre ame,
Pour mieux contribuer à vos felicitez,
Et pour vous mieux seruir selon vos volontez.

D I A N E.

Et mes volontez sont d'aimer & d'estre aimée,
Cét amour ne sçauroit blesser ma renommée,
Ce Berger dans l'Olympe, vn iour prendra son rang,
On peut l'aimer sans honte, il est d'vn noble sang:


6

Par vn diuin transport, vne saincte furie,
Il a quitté pour moy son aimable patrie,
Et les rares beautez de Mycene, & d'Argos,
Pour venir m'adorer au sommet de Lathmos.

L A   N V I C T.

Encor qu'il ait quitté les beautex* de la Gréce,
S'il est en récompense aimé d'vne Déesse,
De cét excés d'honneur il doit estre confus.

D I A N E.

Il m'a donné son cur, que peut-il faire plus?
Pour toute autre que moy, cét Amant est de glace,
Dans les bois tous les iours il me suit à la chasse,
Et lors qu'auecque toy ie monte dans les Cieux,
Cét amoureux chasseur me suit encor des yeux:
Ces yeux dont les regards percent tes sombres voiles,
Semblent suiure mon char, ainsi que les estoiles,
Il m'obserue sans cesse, il suit tousiours mes pas:
Mais son zele est si beau qu'il n'importune pas.
Pour luy de mes regards i'adoucis la lumiere,
Et me rends chaque iour vn peu plus familiere:
Ie quitte à son abord de ma seuerité,
Pour l'obliger d'agir auecque liberté:
Mais plus i'ay de bonté, plus ie luy suis suspecte,
Plus ie suis obligeante, & plus il me respecte,
Dés que ie luy soûris, il commence à resuer,
Et croit que ie veux feindre, affin de l'esprouuer.

L A   N V I C T.

Vôtre amour s'accroissant doit croistre son audace,


7

Lors qu'il est si timide il a mauuaise grace,
Sa crainte doit cesser auec vostre rigueur.

D I A N E.

C'est par là toutefois qu'il a gagné mon cur,
Son respect qui s'accorde auec ma modestie,
M'apprend que mon amour naist de la sympathie,
Dont les nuds sont si forts qu'on ne les rompt iamais,
Endimion & moy viurons tousiours en paix.

L A  N V I C T.

Ce Berger est heureux viuant sous vostre empire,
Puis que vous l'estimez.

D I A N E.

Tout le monde l'admire,
Et son rare merite est vn enchantement,
Qui fait qu'en tous les lieux on aime mon Amant,
Il excite par tout des ardeurs sans égales,
Les Nymphes de ces bois sont toutes mes riuales,
Et chacune en secret luy conte son tourment,
Toy que dis-tu de luy? Quel est ton sentiment?

L A  N V I C T.

Il a des qualitez dignes d'vne Déesse,
L'on vante son esprit, sa grace, son adresse,
Et sa valeur insigne éclate dans ce lieu,
Auec tant de vertus, il est beau comme vn Dieu;
Mais l'Amour dans vostre ame a mieux peint son image.


8

D I A N E.

Ie cognois ses vertus bien mieux que son visage,
Et ie n'en ay iamais bien obserué les traits.

L A  N V I C T.

Diane veut railler,

D I A N E.

Ie ne raille iamais.

L A  N V I C T.

Vous auez peu d'amour, ou trop de retenuë.

D I A N E.

Quand sur Endimion ie veux ietter la veuë,
Mes regards sont toûjours empéchez par les siens,
Ie rencontre ses yeux qui font baisser les miens.

L A  N V I C T.

Ainsi vostre pudeur à vos desirs contraire,
S'oppose incessamment à ce qui peut vous plaire.

D I A N E.

I'ay prié le sommeil cét aimable enchanteur,
De venir dans ces lieux endormir ce Pasteur,
Ainsi ie pourray voir son image à mon aise,
Qui sans doute est charmante, & n'a rien qui ne plaise,
Par ce moyen qu'Amour a luy-mesme inuenté,
Ie m'en vay contenter ma curiosité.


9

L A  N V I C T.

Pour accomplir vos vux l'inuention est belle.

D I A N E.

Mais pour mieux contenter nostre amour mutuelle,
Lors que les yeux ouuerts ie verray mon Amant,
Ie veux qu'en mesme temps il me voye en dormant,
Par mon ordre Morphé acheuant cét ouurage,
D'vn amoureux pinceau luy peindra mon image,
Il employera pour moy ses plus viues couleurs,
Et rendra mon portrait sensible à ses douleurs.

L A  N V I C T.

Ceste ruse d'amour est tout à fait galante,
Et pour son coup d'essay Diane est bien sçauante.

D I A N E.

Amour est vn grand maistre, & quand on aime bien,
Toute chose est facile, & l'on n'ignore rien.

L A  N V I C T.

Vous auez encor moins d'amour que de prudence,
Si vous ne tesmoignez aucune impatience,
De reuoir ce Pasteur qui fait vostre soucy,
L'on n'aime pas beaucoup, lors qu'on agit ainsi.


10

D I A N E.

Ie brûle de le voir, mais ceste espaisse nuë,
Semble en estre ialouse, & se cache à ma veuë.

L A  N V I C T.

Vous n'auez qu'à tourner les yeux de son costé,
Et vous en chasserez bien-tost l'obscurité.

D I A N E. apperceuant Endimion.

Le voila qui repose au bord de la fontaine,
Approchons nous plus prés, nous le verrons sans peine,
Que son visage est beau,

L A  N V I C T.

Chaque trait est charmant.

D I A N E.

Ah! rien n'est comparable à mon diuin Amant.

L A  N V I C T.

Hyacinthe, Adonis, ny le beau Ganimede,
Tous ces mignons des Dieux n'ont rien qui ne luy cede.

D I A N E.

Il est cent fois plus beau que n'est l'Astre du iour.


11

L A  N V I C T.

Les yeux ainsi fermez, il ressemble à l'Amour.

D I A N E.

Dans le sein de sa mere il n'a pas plus de grace.

L A  N V I C T.

Puis qu'il vous plaist si fort ayez vn peu d'audace,
Pour luy ce petit Dieu demande vne faueur.

D I A N E.

Sois vn peu plus discrete, espargne ma pudeur.

L A  N V I C T.

Prenez l'occasion cependant qu'il sommeille,
Venez

D I A N E.

Retirons nous ie voy qu'il se réueille.

S C E N E   I I.

E N D I M I O N.

Ah! Diane, ah! Diane, ah! ne me quittez pas,
Vous me fuiez en vain, car ie suiuray vos pas,


12

Ie vous suiuray par tout adorable merueille:
Ie ne sçay si ie dors, ie ne sçay si ie veille,
Qu'ay-je veu? qu'ay-je oüy? qu'ay-je dit? qu'ay-je fait?
Suis-je heureux en idée, ou le suis-je en effect?
Ma gloire n'est qu'vn songe, vn bien imaginaire,
Qui s'enfuit au réueil comme vne ombre legere,
Diane & mon bon-heur s'esloignent de ces lieux,
Dés le mesme moment que i'ose ouurir les yeux:
Mes maux sont de vrays maux, & mes biens vn mensonge,
Faut-il que les mortels ne soient heureux qu'en songe:
Mais ce songe est plus beau que n'est la verité,
Et fait toute ma gloire, & ma felicité:
Image de Diane à mes vux complaisante,
Qui me blesse, & me plaist, qui me tuë & m'enchante;
Ah! doux ressouuenirs, ah! transports rauissans,
Pour estre de faux biens, vous estre* trop puissans.

S C E N E   I I I.

E N D I M I O N, C E P H A L E.

E N D I M I O N.

Mais ie vois à propos que Céphale s'auance,
Ie veux de mon bon-heur luy donner cognoissance.
Amy le plus discret qui soit dessous les Cieux,
A ceste heure à propos vous venez dans ces lieux,


13

Aux plaisirs, aux transports mon esprit est en proye:
Mais ie crains qu'vn mal-heur ne succede à ma ioye;
Que mon bon-heur trop grand rende le Ciel ialoux,
Ie ne hazarde rien me découurant à vous,
Vous sçaurez bien garder ce secret qui me touche.

C E P H A L E.

Non, non, la mort plustost me fermera la bouche,
Que de trahir des feux dont ie suis confident,
Et pour vos interests mon zele est trop ardent.

E N D I M I O N.

Puis que sur vos vertus ma passion s'asseure,
Apprenez, apprenez la plus belle auanture,
Qui couronna iamais les plus heureux mortels,
Depuis qu'à Cytherée on bâtit des Autels.
Dans le temps que la nuict rend le repos au monde,
Qu'vne profonde paix régne en terre & sur l'onde,
Que Thétis dans son sein cache l'Astre du iour,
Et que les Amans seuls veillent auec l'Amour,
La plus sage Deesse, & la plus adorable,
A daigné se monstrer à mes vux fauorable,
Diane s'est fait voir à mes sens enchantez,
Auec toute sa gloire, & toutes ses beautez:
Telle n'est point Venus dans ses plus belles festes,
Lors qu'on la voit briller pour d'illustres conquestes,
Et que dans les festins qui se font dans les Cieux,
Auec ses doux regards, elle enyure les Dieux:
Diane n'estoit point superbement parée,


14

Ainsi que l'est Iunon dans la troupe sacrée;
Elle ne brilloit point du feu des diamans,
Et ses seules beautez estoient ses ornemens:
Elle estoit pour paroistre auecque plus de grace,
Telle que l'on nous peint les Vierges de la Thrace,
Le Carquois sur l'espaule, en main l'Arc & les traits,
Et telle qu'on la voit courant par les forests.
M'apperceuant de loin au bord d'vne fontaine,
Proche de ce grand bois qui regarde la plaine,
Diane d'vn ton doux m'appella par trois fois,
Et l'amoureuse Echo respondit à sa voix;
Ceste voix me causant vn agreable trouble,
I'y cours d'vn pas leger qu'Amour encor redouble:
Ie l'aborde en tremblant de crainte & de respect,
Et suis transi de ioye à son diuin aspect.
Pour me fauoriser ceste belle immortelle,
Sur vn lict de gazon me fait seoir aupres d'elle,
Et pour mieux r'asseurer mes timides esprits,
Méle à son entretien d'agreables soûris.
Le Dieu qui me fait voir sa belle gorge nuë,
Et semble m'accuser de trop de retenuë,
Par vn beau mouuement m'inspire le dessein,
De luy prendre vne fleur qu'elle auoit dans le sein;
Ma main s'auançant trop la sienne me répousse,
Mais d'vn air si touchant, d'vne façon si douce,
Que ie vis qu'elle estoit sensible à mon desir,
Laissant en mesme temps eschaper vn soûpir,
Et l'amour dans ses yeux me faisant voir son ame,
Ie volay sur sa bouche vn baiser tout de flâme,
Et goûtay des plaisirs, & des rauissemens,
Que n'ont iamais goûté les plus heureux Amans,
Ie suis tout transporté seulement quand i'y pense.


15

Ce qui reste Cephale est digne du silence.

C E P H A L E.

Vos vux sont accomplis, vous estes fortuné,
Et d'vn mirthe amoureux vous estes couronné.

E N D I M I O N.

Ah! c'est auec raison que le soucy me ronge,
Car [si] ie suis heureux, helas ce n'est qu'en songe;
Ce songe, & mes desirs ne sont pas innocens,
Et i'en sens dans mon cur des signes trop puissans.
Faut-il qu'Endimion par vne amour prophane,
Ose ietter les yeux sur la chaste Diane?
Et faut-il qu'vn mortel ait la temerité,
D'aspirer aux faueurs d'vne diuinité?
Quoy qu'vne vaine image, vn faux bien me transporte,
Il ne m'est pas permis d'estre heureux de la sorte;
Le songe est vn tableau de nostre passion,
Et mon crime est égal à celuy d'Ixion:
Vne grande Deesse à tous deux apparuë,
Nous a fait à tous deux embrasser vne nuë:
Tous deux nous auons fait des vux audacieux;
Mais i'ay mieux merité la colere des Cieux;
Ie ne me répens point comme ce miserable,
Et ie souhaitterois d'estre encor plus coupable,
Que mon crime amoureux, & plus grand, & plus beau,
Fist inuenter là bas vn supplice nouueau.
Si ie t'auois, Diane, en effect possedée,
Iusque dans les Enfers i'en porterois l'idée,
Qui banniroit de moy tous autres sentimens,


16

Et me rendroit heureux au milieu des tourmens.

C E P H A L E.

I'admire le beau trait dont vostre ame est blessée,
Mais si i'osais pourtant vous dire ma pensée,
Préuoyant les mal-heurs qui menacent vos iours,
Ie vous conseillerois d'esteindre ces amours:
Si vous sçauiez les soins que causent les Deesses,
Vous chercheriez ailleurs de plus douces maistresses:
L'experience en fin m'en a rendu sçauant,
On perit sur ces mers du moindre coup de vent:
C'est alors, c'est alors que l'Amant le plus braue,
Deuient en vn moment vn miserable esclaue,
Il n'a plus de repos, ny plus de volonté,
Et se fait vn Tyran d'vne diuinité:
Leur humeur est altiere, hautaine, imperieuse,
Souuent de leurs faueurs la suitte est dangereuse,
Et leur cur où l'amour regne orgueilleusement,
Se gagne auecque peine, & se perd aisément.

E N D I M I O N.

Les maux sont les degrés du temple de la Gloire,
Et nul n'obtient sans peine vne belle Victoire,
L'obstacle & le peril en augmentent le prix.

C E P H A L E.

L'on peut estre blâmé d'auoir trop entrepris.

E N D I M I O N.

Vous qui me destournez d'aimer ce que i'adore,


17

Ie voy que sans danger vous brûlez pour l'Aurore.

C E P H A L E.

Pour éuiter des Dieux le courroux enflammé,
Ie feins de n'aymer pas, quoy que ie sois aimé,
Et que tous les matins ceste belle Deesse,
Descend dans les forests d'vne grande vitesse;
Qu'elle m'enleue au Ciel dans son char malgré moy,
Ie feins que Procris seule a mon cur & ma foy,
Ainsi des Dieux ialoux i'éuite la colere,
Et ie vois luire en paix le flambeau qui m'esclaire,
Mais vous, vous publiez vostre amour sans pareil,
Et vous vous declarez le riual du Soleil:
Du sommet de ce mont ostez vostre cabane,
Contemplez moins souuent les beautez de Diane,
Dites qu'vn autre object arreste icy vos pas.

E N D I M I O N.

Ie ferois ceste injure à ses diuins appas,
D'en préferer vne autre à ma belle immortelle?
Ie n'aimeray iamais, & n'adoreray qu'elle:
Que le Ciel irrité m'appreste vn châtiment,
Ie me croy trop heureux de perir en l'aimant.

C E P H A L E.

Il faut pourtant régler l'ardeur qui vous domine,

E N D I M I O N.

Non, non, Amour veut voir ma gloire, ou ma ruyne,


18

Dans ces extremitez ma flâme me reduit.
Mais puis qu'enfin Céphale est amy de la Nuict,
Et que Diane en fait sa chere confidente,
Allez luy découurir le mal qui me tourmente,
Et tàchez d'obtenir par vostre esprit discret,
Qu'elle me fasse voir la Deesse en secret:
Ses Nymphes dont le chur sans cesse l'enuironne,
M'empéchent d'expliquer les soins qu'Amour me donne:
Ie veux sçauoir en fin de ceste Deité,
Si la mort est le prix de ma fidelité:
Pour pouuoir l'aborder auecque plus de grace,
Ie veux me preparer pour la fatale chasse,
Et pour me signaler ie veux auec mes traits,
Percer ce monstre affreux qui destruit nos forests.

C E P H A L E.

Ce sanglier furieux, ce monstre espouuantable,
Par cent illustres morts s'est rendu redoutable,
Quoy qu'on vante par tout vostre insigne valeur,
Ie crains qu'il vous arriue vn semblable mal-heur.

E N D I M I O N.

Ne me figure point la chose perilleuse,
Il n'est point de peril pour vne ame amoureuse,
Pour r'emporter le prix i'iray d'vn pas leger,
Attaquer la fortune, & brauer le danger:
A ceste illustre chasse où sera la Déesse,
Ie ne sçaurois manquer, ny de cur, ny d'adresse,
Animé seulement d'vn regard de ses yeux,
Ie suis trop asseuré d'estre victorieux.

Fin du premier Acte.


19

A C T E    I I.


S C E N E    I.

SCAMANDRE, PHOCION,
CEPHALE, ADRASTE,
ENDIMION.

SCAMANDRE.  parlant à Endimion.

Illustre fauory d'vne grande Déesse,
L'amour de la Carie, & l'honneur de la Gréce,
Par vous loin de ces lieux les maux sont écartez,
Et tout va refleurir dans nos champs desertez:
Les belles actions d'heureux succés suiuies,
Par la mort d'vn seul monstre asseurent mille vies.

P H O C I O N.

C'est par vostre courage ô genereux Héros,
Que nous allons iouyr d'vn tranquille repos,
Et par vostre valeur ceste illustre contrée,
Va voir renouueller le beau siecle d'Astrée.

C E P H A L E.

Ces Bergers sont charmez de vos glorieux faits,


20

C'est vn Dieu, disent-ils, qui nous fait ceste paix.

A D R A S T E.

Oüy, c'est pour honorer vos vertus heroïques,
Qu'on entend retentir nos concerts magnifiques.

S C A M A N D R E.

Nous venons exalter ce bras victorieux,
Et vous rendre l'honneur que nous deuons aux Dieux,

E N D I M I O N.

Non, à Diane seule on doit des sacrifices,
Puis que i'ay combatu sous ses heureux auspices,
I'inuoquay le secours de ses diuins appas,
Et pour ce coup fatal elle a conduit mon bras:
Ie dois à ses vertus ma force & mon addresse,
Ainsi toute la gloire est deuë à la Déesse:
Allez donc tous ensemble au pied de ses Autels,
Luy rendre les honneurs qu'on rend aux immortels,
Tandis que vous irez l'adorer dans son temple,
De ce Mont où mon il sans cesse la contemple,
Dans son celeste char enuironné de feux,
I'iray de mon costé luy rendre aussi mes vux.


21

S C E N E    I I.

E N D I M I O N. seul.

En fin i'en suis deffait, & leur troupe prophane,
Ne m'empéchera plus de penser à Diane;
Mais le bien est si grand qui me fait soûpirer,
Qu'vn mortel sans orgueil n'y sçauroit aspirer.
Ah ! Diane ie sçay que ie suis temeraire,
Quand i'ose vous aimer, ou m'efforce à vous plaire;
Que mes vux trop hardis ne sont pas innocens,
Et qu'au lieu de soûpirs ie vous dois de l'Encens.
Ie sçay bien, ie sçay bien que i'ay l'ame trop vaine,
Mais ie cede au torrent dont la force m'entraine,
A ces charmes puissans qui brillent dans vos yeux,
Et dont l'Amour a fait mes destins & mes Dieux.

S C E N E    I I I.

LA   NVICT, ENDIMION.

L A   N V I C T

Que pense Endimion réueur, & solitaire?


22

E N D I M I O N.

A quoy peut-il penser qu'à l'Astre qui l'esclaire?

L A   N V I C T.

Vous y pensez souuent,

E N D I M I O N.

I'y pense incessamment,

L A   N V I C T.

Vous l'aimez?

E N D I M I O N.

Ie l'adore,

L A   N V I C T.

Ah! parlez franchement,
Vous l'aimez, vous l'aimez.

E N D I M I O N.

Lors que mon cur soûpire,
Il vous explique assez ce que ie n'ose dire,
Au bruit de mes soûpirs, aux accens de ma voix,
On entend retentir les rochers & les bois,
Dans vostre ombre sacrée aujourd'huy le silence,
Vous a dit de mon mal l'extréme violence,
Et Céphale auec luy ce confident discret,
Ne vous a pas caché cét important secret,


23

Ah! charmante Déesse aux Amans fauoable*,
A mon ardente amour monstrez vous secourable,
Ou dans peu de regret vous me verrez mourir.

L A   N V I C T.

Non, vous ne mourrez point, ie veux vous secourir,
Ie veux vous annoncer vne heureuse nouuelle,
Qui récompensera l'ardeur de vostre zele,
Et loin de vostre cur bannira le soucy,
Si vous aimez Diane, elle vous aime aussy.

E N D I M I O N.

Diane brûleroit du beau feu qui me brûle?
Vous voulez esprouuer si i'ay l'esprit credule,
Si iusqu'à cét excés mon orgueil est monté,
D'oser croire estre aimé d'vne Diuinité:
Sans ceste vanité, ah! i'ay trop d'arrogance,
D'auoir osé l'aimer sans aucune esperance,
De la Celeste Cour le plus bel ornement,
Veut vn Adorateur, & non pas vn Amant,
L'on doit sacrifier aux beautez immortelles.

L A   N V I C T.

Les victimes d'Amour sont tousiours les plus belles.

E N D I M I O N.

Ie veux donc m'immoler sur son diuin Autel,

L A   N V I C T.

Songez, songez plustost à vous rendre immortel.


24

Car Diane vous aime.

E N D I M I O N.

Ah! ie ne le puis croire,

L A   N V I C T.

Elle peut vous aimer sans obscurcir sa gloire:
Les Déesses souuent ont aimé dans ces lieux,
Par vne douce loy qui ioint la terre aux Cieux,
Qui par l'ordre d'vn Dieu rend toute chose égale,
Venus aime Adonis, & l'Aurore Céphale,
Et Minerue & Iunon à ce que dit l'Amour,
Pour de simples mortels brûleront à leur tour.

E N D I M I O N.

Vne beauté celeste à ma peine est sensible?
Diane m'aimeroit? ô Dieux est-il possible?
Ses yeux dans vn mortel trouueroient des appas?

L A   N V I C T.

Apres l'auoir tant dit ne me croyez vous pas?
Oüy Diane vous aime.

E N D I M I O N.

Obligeante Déesse,
Continuez encor, dites-le moy sans cesse:
Repetez, repetez vn si charmant discours;
Dites-le mille fois, recommencez tousiours:
Ne vous lassez iamais de le dire & redire,
Et ne finissez point iusqu'à ce que i'expire.


25

L A   N V I C T.

Quand vous parlez ainsi, vous parlez en Amant,
Ie voy que vous aimez.

E N D I M I O N.

Ah! i'aime infiniment:
Mais puis qu'auec tant d'heur ce bel Astre m'esclaire,
De grace apprenez-moy comment i'ay pû luy plaire,
Et par quelle action sans l'auoir merité,
I'ay pû gagner le cur d'vne Diuinité.

L A   N V I C T.

Toutes vos actions ont charmé la Déesse,
Elle aime vostre esprit, vos vertus, vostre adresse:
Quand on aime quelqu'vn, tout ce qu'il fait nous plaist,
Le Dieu qui des Amans prend tousiours l'interest,
Mesle à leurs actions vne grace diuine.

E N D I M I O N.

Tousiours de quelque chose il prend son origine,
On est aimé pour estre ou vaillant, ou discret.

L A   N V I C T.

Vous voulez vainement découurir ce secret:
Car la Diuinité qu'on adore en Cithere,
N'a iamais reuelé cét important mystere:


26

L'on donne de l'amour, & l'on deuient Amant,
Sans pouuoir bien sçauoir ny pourquoy, ny comment;
Par de fatales loix, & de secrettes causes,
Amour sous son Empire asseruit toutes choses,
Et de tous les Amans les destins glorieux,
En des lettres de feu sont grauez dans les Cieux;
Par ces sacrez decrets la Déesse vous aime;
Mais elle vient icy vous les dire elle-mesme,
Allez donc l'aborder, vous paroissez surpris.

E N D I M I O N.

Le Dieu qui me domine agite mes esprits,
Et ie sens dans mon cur vn agreable trouble.

L A   N V I C T.

Elle approche, allez donc.

E N D I M I O N.

Ma crainte se redouble,
Mes timides respects s'opposent à mes vux,
Ie veux ce que ie crains, & crains ce que ie veux.

L A   N V I C T.

La Deesse pour vous n'aura rien de seuere,
Pour vous encourager ie marche la premiere.

E N D I M I O N.

Amour inspire moy, monstre icy ton pouuoir.


27

S C E N E    I V.

D I A N E, E N D I M I O N.

D I A N E

Leuez-vous, leuez-vous.

E N D I M I O N.

Ie suis dans mon deuoir.

D I A N E.

Leuez-vous, ie le veux.

E N D I M I O N.

Adorable Déesse
Ie dois vous obeïr.

D I A N E.

D'où naist vostre tristesse?

E N D I M I O N.

D'en découurir la cause, il ne m'est pas permis.

D I A N E.

Vous n'estes pas icy parmy vos ennemis.


28

E N D I M I O N.

L'on me fait trop d'honneur d'y souffrir ma présence.

D I A N E.

Endimion y peut parler en asseurance,
N'apprehendez donc rien.

E N D I M I O N.

Vostre diuin aspect,
M'imprime iustement la crainte & le respect,
Ie ne puis surmonter vne frayeur si saincte.

D I A N E.

Quoy, le vainqueur d'vn monstre est capable de crainte?
Celuy qui n'a pas craint vn ennemy fatal,
Craint celle qui iamais ne luy fit aucun mal.

E N D I M I O N.

Encor qu'vn monstre soit vn objet effroyable,
Vne beauté diuine est bien plus redoutable:
Contre l'vn le courage est assez animé;
Mais deuant vn bel il le bras est desarmé,
Il n'est plus de courage, il n'est plus de vaillance,
La raison est sans force, & le cur sans deffence.

D I A N E.

De pareils ennemis on ne se plaint iamais,


29

Ceste guerre est bien douce, & ressemble à la paix.

E N D I M I O N.

Ah! si pour les vainqueurs on la croit glorieuse,
On doit pour les vaincus la croire perilleuse.

D I A N E.

L'vn & l'autre souuent sont si bien confondus,
Que l'il le plus subtil ne les discerne plus.

E N D I M I O N.

Où l'on voit les vertus, la puissance & la gloire,
On voit bien que c'est-là que panche la victoire;
Mais par fois les vainqueurs ont honte d'auoüer,
Vne victoire obscure, & qu'on ne peut loüer,
Et des vaincus aussi la valeur imparfaite,
Monstreroit trop d'orgueil d'auoüer sa deffaite.

D I A N E.

Au rang de ces derniers l'on ne vous peut comter,
Vostre illustre valeur vient assez d'esclater,
A tout ce qu'elle attaque elle est tousiours fatale;
Vos traits sont plus certains que le dard de Cephale;
Ils frappent droit au cur, ces traits victorieux;
En moy vous en auez vn tesmoin glorieux,
Endimion remporte vn* belle victoire.

E N D I M I O N.

Diane seulement en a toute la gloire,


30

Pour vaincre i'ay cherché dans vos diuins appas,
La force & la valeur qui manquoient à mon bras,
Sous leur auspice vn monstre esprouue ma vaillance.

D I A N E.

Sa victoire s'estend bien plus loin qu'il ne pense.

E N D I M I O N.

Sans vostre aide ce bras n'auroit rien entrepris,
Et vos seules vertus ont remporté le prix;
Puisque vous m'inspiriez vne action si belle,
Il n'est deu qu'a* vous seule adorable immortelle.

D I A N E.

Si le prix m'appartient ie veux vous le donner,
Et de ces belles fleurs ie veux vous couronner,
Dont de mes propres mains i'ay fait cetter* guirlande,
Tenez.

E N D I M I O N.

Pour vn mortel, la faueur est trop grande,
Ie suis surpris enfin si iamais ie le fus,
Et vos iustes mespris me rendroient moins confus.

D I A N E.

L'on doit traiter ainsi les ames magnanimes.

E N D I M I O N.

C'est ainsi que les Dieux couronnent leurs victimes.


31

D I A N E.

C'est ainsi qu'vn mortel se rend égal aux Dieux.

E N D I M I O N.

C'est ainsi qu'vn mortel en fait des enuieux.

D I A N E.

De tous les Dieux du Ciel, ie ne crains que mon frere,
De ses rayons ialoux sans cesse il nous esclaire;
Comme il brûle pour moy, tout luy deuient suspect;
Pour ne l'irriter pas, pour monstrer ton respect,
Euite seulement sa presence fatale.

E N D I M I O N.

L'aurore m'a promis en faueur de Céphale,
De venir m'aduertir sans y manquer iamais,
Alors qu'il descendra sur ces sacrez sommets,
Comme du grand Olimpe elle sort la premiere;
Et comme elle est du Ciel l'illustre messagere;
Que le Soleil ne peut la deuancer d'vn pas,
Ainsi ce Dieu ialoux ne me surprendra pas.

D I A N E.

Mais du Ciel rougissant les portes sont ouuertes,
L'Aurore luit desia sur ces montagnes vertes,
Ie la voy dans son char qui roule dans les Cieux.


32

L'Aurore paroist & chante cét air.

Separez-vous heureux Amans,
Fauoris d'Amour & des graces,
Le Soleil ennemy de vos contentemens,
Vient pour les interrompre, & marche sur mes traces.

D I A N E.

Endimion va-t'en.

E N D I M I O N.

Ah! sort injurieux,
Et que m'ordonnez-vous adorable Déesse?
Puis-je vous obeyr sans honte & sans foiblesse?

D I A N E.

Crain de ce furieux les traits empoisonnez.

E N D I M I O N.

Les Dieux par le destin ont les bras enchaisnez,
Sans luy que peuvent-ils plus que la race humaine?
Ainsi de sa faueur ie ne suis gueres* en peine.

D I A N E.

Songe qu'il est mon frere, & luy cede vn moment,
Si tu veux m'obliger,

E N D I M I O N.

Ah! dur commandement,


33

Ah! fortune cruelle, ah! fatale disgrace,
A l'heureux Apollon faut-il ceder la place!

D I A N E.

Ne crains point sa visite, espere tout de moy,
Va-t'en, & croy ce Dieu bien moins heureux que toy.

S C E N E    V.

APOLLON, DIANE.

APOLLON paroist dans son char & chante cét air.

Voicy le sacré Mont ou* Diane se plaist;
Diuin fils de Venus appaise ta colere:
Aujourd'huy pour ta gloire, & pour mon interest,
Accorde la sur & le frere:
Allume de tes feux Amour,
Le flambeau de la Nuict, & le flambeau du jour.

APOLLON descendu de son char, dit ce vers à Diane.

Que faites-vous ma sur dans ce lieu solitaire?

D I A N E.

I'y trouue incessamment dequoy me satisfaire.


34

A P O L L O N.

Ce Mont pour vous sans doute est bien delicieux,
Puis qu'il vous fait quitter la demeure des Cieux.

D I A N E.

I'y gouste les plaisirs qu'on reçoit à la chasse;
Mais vous mon frere aussi respondez-moy de grace,
D'où vient que vous monstrez vn esprit si content?
Quelque charmante Nymphe en ces lieux vous attend;
Vous n'auez plus au cur ny soucy ny tristesse,
Ie le voy dans vos yeux où brille l'allegresse.

A P O L L O N.

Ie sors du clair Olimpe où les Dieux assemblez,
Ont redonné le calme à mes esprits troublez:
Iupiter leur a fait vn banquet magnifique,
Sans vostre absence au Ciel la ioye estoit publique:
Neptune auec Thetis y sont tous deux venus,
Bacchus auec Ceres, Mars auecque Venus,
Saturne & Rhée assis dans les plus hautes places,
Rioient de voir l'Amour ioüer auec les Graces:
Les Muses sur leurs luths dans ce sacré festin,
Chantoient des immortels le glorieux destin.
Iupiter au milieu de la celeste troupe,
Des mains de Ganimede ayant receu la coupe,
Qu'il remplit du Nectar le plus delicieux,
But à nous-deux, ma sur, puis fit boire les Dieux,


35

Et voulut qu'Hymenée ornant de fleurs sa teste,
But le dernier de tous, & finit cette feste,
Il fit connoistre aux Dieux ainsi ses volontez,
Et ie vais estre heureux si vous y consentez;
Par ce nud glorieux, cette grande alliance,
Nous ferons reuerer nostre double puissance,
Nous forcerons le Ciel a* nous faire la cour,
Vous regnez sur la Nuict, ie regne sur le jour,
I'ay pouuoir sur les airs, & vous l'auez sur l'onde,
Vous & moy commandons à la moitié du Monde,
Et dans tout l'vniuers nous auons plus d'autels,
Qu'on n'en dressa iamais à tous les immortels,
Et nostre Hymen rendra nostre gloire accomplie.

D I A N E.

Le sang nous lie assez sans que l'Hymen nous lie,
Ie ne souhaite point de nouuelles grandeurs.

A P O L L O N.

Pour la gloire, & pour moy d'où naissent ces froideurs?
Auec tous mes respects ne vous sçaurois-je plaire?

D I A N E.

Ie vous cheris autant qu'on doit cherir vn frere,
Si ie fais mon deuoir dequoy vous plaignez-vous?

A P O L L O N.

Pour moy le nom d'Amant est vn nom bien plus doux,
Mais Diane rougit, & paroist estonnée,


36

L'Amour n'est point honteux qui tend à l'Hymenée,
Sans ternir vostre gloire, & blesser la pudeur,
Vous pouuez par vos feux répondre à mon ardeur:
Vous auez les beautez, les graces, la sagesse;
Mais Apollon est Dieu, si Diane est Déesse,
Et puis que Iupiter vous destine vn Espoux,
Ie suis seul dans le Ciel qui soit digne de vous;
Oüy ie puis vous aimer, & sans vous faire injure,
I'ay la valeur de Mars, & l'esprit de Mercure,
I'égaleray bien-tost Iupiter en pouuoir;
Aux neuf sçauantes surs i'inspire le sçauoir,
Du Dieu qui fait aimer ie possede les charmes;
I'ay ses loix dans mon cur, & dans mes mains ses armes,
Comme luy l'on m'adore en cent climats diuers;
Mes feux comme les siens conseruent l'Vniuers.
Ie suis des immortels l'artisan le plus sage,
Pallas me doit ceder, le iour est mon ouurage,
Ie le trace dans l'air à longs filets dorez:
Les hommes & les Dieux par moy sont esclairez,
C'est moy qui rajeunis, le Ciel, la terre & l'onde,
C'est moy qui fais fleurir les beaux arts dans le Monde]*;
Qui repens a splendeur dans les diuins escrits,
Et sur ma douce lyre enchante les esprits;
Enfin i'ay tous les dons & les vertus galantes,
Capables d'eschauffer les plus froides amantes.

D I A N E.

Vous auez tous les dons, vous aimez tout aussy.

A P O L L O N.

Vos celestes beautez causent tout mon soucy.


37

D I A N E.

Non, non, vous soupirez pour toutes les Déesses,
L'Olimpe enfin pour vous manquera de Maistresses,
La jeune Hebé vous blesse auec des traits bien doux,
Hercule à cause d'elle a querelle auec vous,
Vous iettez bien souuent des illades à Flore,
Vous courez dans le Ciel sans cesse apres l'Aurore,
Pour pouuoir adoucir vos amoureux ennuis,
Vous allez chez Thetis passer toutes les nuits.

A P O L L O N.

Ie n'aymois ces beautez que par galanterie.
Mais vostre seul merite a borné mon enuie.

D I A N E.

Si i'ose librement vous découurir mon cur,
Ie condamne l'Hymen du frere & de la sur,
Le Ciel qui les separe au poinct de leur naissance,
Ne les peut reünir qu'auecque repugnance,
Et les mortels aussi par vn sainct mouuement,
Ont separé les noms, & de frere, & d'Amant,
Et n'ont iamais permis auec grande sagesse,
Qu'vne sur vsurpa celuy d'vne Maistresse:
Cette loy que l'on suit dans les climats diuers,
Est la plus necessaire au bien de l'Vniuers,
Par elle l'estranger s'allie à l'estrangere,
Qui deuiennent plus cher que la sur & le frere;
Par cét ordre sacré tout ce qui voit le iour,
Est vny par les nuds de Nature & d'Amour.


38

A P O L L O N.

Le Maistre des humains & de la destinée,
Est joint auec sa sur par vn noble Hymenée;
Et l'exemple diuin du Monarque des Dieux,
Doit regler ce me semble & la terre & les Cieux,

D I A N E.

Quoy que de Iupiter l'exemple soit auguste,
Il fait ce qu'il luy plaist, moy ce que ie croy iuste,
I'abhorre cét Hymen, n'y pretendez donc pas.

A P O L L O N.

Peut-estre vn plus heureux a pour vous des appas;
Il court vn certain bruit qui nuit à vostre gloire,
Mais vn bruit ridicule, & que ie ne puis croire;
Ce faux bruit toutefois est venu iusqu'aux cieux.

D I A N E.

Quoy?

A P O L L O N.

Qu'vn simple Berger vous arreste en ces lieux,
Comme vous honorant, & comme vostre frere,
Ie vous en donne aduis, & n'ay pû vous le taire,

D I A N E.

Vous m'obligez beaucoup.

A P O L L O N.

Puis qu'il vous peut blesser,


39

Ie vous offre ma sur de le faire cesser,
Le bruit qui dure trop à la fin se fait croire.

D I A N E.

Laissez m'en le soucy i'auray soin de ma gloire.

S C E N E    I V.*[=VI]

A P O L L O N.

La cruelle s'enfuit, & rit de mes soûpirs,
Elle me laisse seul auec mes déplaisirs:
Pour augmenter encore l'ennuy qui me surmonte,
Pour croistre ma douleur, & redoubler ma honte,
Auec tous les mespris qu'elle fait de mes feux,
De mon riual obscur elle reçoit les vux.
Ah! trop injuste sur, amante trop ingrate,
Il est temps, il est temps que ma colere esclate;
Vne iuste fureur embrase mes esprits,
Vn Dieu n'est plus vn Dieu qui souffre des mespris.
Mais dois-je croire aussi que la chaste Diane,
Dans son pudique sein loge vne amour prophane;
Qu'elle ait des sentimens si lasches & si bas,
Ie suis aueugle aussi, si ie ne le croy pas.
Si-tost que dans mon char ie suis sur l'Hemisphere,
Les vois-ie pas tous deux dans ce lieu solitaire.
Endimion la suit dans les bois tout le iour,
Se voit-on si souuent quand on n'a point d'Amour?


40

Depuis que ce Berger est dans sa confidence,
Diane n'a rien fait contre la bien-séance,
Ie crois qu'elle a gardé la pudeur iusqu'icy;
Mais ie veux toutefois estre mieux esclaircy:
Ils ont beau se cacher sous ces feuillages sombres,
De mes regards jaloux ie perceray leurs ombres;
I'obserueray bien tout, & si ie m'aperçoy,
Qu'il entreprenne rien contr'elle, ou contre moy,
Doublement offensé, comme amant, comme frere,
Mon riual sentira les traits de ma colere,
De ce jeune insensé ie borneray les iours,
Et dans son propre sang i'esteindray ses amours.


41

A C T E    I I I.


S C E N E    I.

LA  NVICT, ENDIMION.

L A   N V I C T.

Ie croyois sur ce front voir luire l'allegresse,
Mais d'où vient ce chagrin, d'où naist vostre tristesse?
Puis que vous auez veu la Déesse en secret,
Vous deuez ce me semble estre plus satisfait,
A t'elle froidement receu vostre visite?

E N D I M I O N.

Diane m'a receu mieux que ie ne merite,

L A   N V I C T.

Quels estoient ses discours?

E N D I M I O N.

Obligeans, genereux.


42

L A   N V I C T.

Dequoy vous plaignez-vous, si vous estes heureux?
Auez vous découuert le secret de vostre ame?

E N D I M I O N.

Par mes profonds respects, elle a connu ma flâme:
I'ay dit en mots obscurs le trait qui m'a blessé,
Et ses beaux yeux ont veu le cur qu'ils ont percé.

L A   N V I C T.

Le sien a vos discours a-t'il paru de glace?

E N D I M I O N.

Non.

L A   N V I C T.

A t'elle parlé de vostre illustre chasse?

E N D I M I O N.

Comme vn victorieux elle m'a couronné,
Auec ces belles fleurs.

L A   N V I C T.

Vous estes fortuné,
Ie voy que tout vous rit, tout vous est fauorable,
La Déesse à vos vux se monstre secourable,
D'où naissent donc vos maux?


43

E N D I M I O N.

De sa grande bonté,
Plus redoutable encor que n'est sa cruauté:
I'aurois à ses rigueurs opposé ma constance;
Mais contre ses attraits ie fus sans resistance;
Ses doux soûris meslez à ses brûlans regards,
Me percerent le cur d'vn million de dards,
Et l'amour secondant cette beauté Diuine,
Dans vn fatal moment acheua ma ruine:
Ce cur prest d'expirer fut tout percé de coups,
Helas! Ie n'en puis plus.

L A   N V I C T.

Vos tourmens sont bien doux.

E N D I M I O N.

Il n'est point de supplice, il n'est point de torture,
Qu'on puisse comparer aux tourmens que i'endure.

L A   N V I C T.

Ils finiront bien-tost Diane en a pitié,
Pour les diminuer, elle en prend la moitié.

E N D I M I O N.

Depuis qu'en ma faueur cette belle immortelle,
A fait de son amour reluire vne estincelle;
Que par vn doux espoir elle a flaté mes sens;
Ie ne puis exprimer les peines que i'endure,
Ma ioye est vn Vautour qui me deschire l'ame,
Des desirs infinis, & des torrens de flâme,


44

Roulent incessamment dedans mon souuenir,
Et le cur d'vn mortel ne les peut contenir.

L A   N V I C T.

Ayant plus de sujet d'esperer que de craindre,
Dans cét heureux estat vous n'estes pas à plaindre.

E N D I M I O N.

Lors que mon espoir croist, ma flâme croist aussy,
Chaque instant la Déesse augmente mon soucy;
Ie ne reconnoy plus dans le soin qui me tuë,
De mal que son absence, & de bien que sa veuë:
Ie meurs de mille morts absent de ses appas,
Mon Enfer est partout où Diane n'est pas.

L A   N V I C T.

Ie voy bien, ie voy bien que l'amour vous transporte,
C'est sçauoir bien aymer, que d'aymer de la sorte.

E N D I M I O N.

Dans mes tristes regards, sur mon teint languissant,
Contemple les ennuis que mon ame ressent:
Apres auoir bien veu les peines que i'endure,
Va-t'en à la Déesse en faire la peinture.
Pour luy bien exprimer l'excés de mes tourmens,
Peins-luy les plus grands maux que souffrent les Amans;
Peins-moy parmy les feux, peins-moy parmy mes larmes,


45

Dis-luy le triste estat où m'ont reduit ses charmes,
Dis-luy que ie ne fais que plaindre & soûpirer,
Et qu'à chaque moment ie suis prest d'expirer:
Genereuse Déesse accomplis mon enuie.

L A   N V I C T.

Ie m'en vay la prier de vous sauuer la vie.

S C E N E    I I.

ENDIMION.

Impatient Demon qui m'oste le repos,
Qui ne doit point entrer dans l'ame d'vn Heros,
Supplice des Amans, infame ialousie,
Pourquoy veux-tu venir troubler ma fantaisie,
L'Amour agite assez mes sens & ma raison,
Sans y mesler encor ton dangereux poison:
Ah! n'espere iamais lasche & perfide hostesse,
De loger dans vn cur où loge vne Déesse.
Le soupçon peut blesser vn esprit genereux;
Mais sans estre jaloux, peut-on estre amoureux?
Peut-on aymer sans crainte vne Amante si belle,
Et laisser sans soupçon vn riual auprés d'elle?
Il est aymable, il l'ayme, il la suit en tout lieu,
Tout parle en sa faueur, ie suis homme, il est Dieu:
Mais Diane s'explique en faueur de ma flâme,
Ces mots incessamment sont presens à mon ame,
Ne crains point Apollon, espere tout de moy,
Va-t'en & crois ce Dieu bien moins heureux que toy.


46

Ce discours obligeant qui me comble de gloire,
Semble sur mon riual me donner la victoire;
Mais ce n'est pas assez pour finir mon ennuy,
Il faut triompher d'elle aussi bien que de luy:
Il faut dans le beau feu dont l'Amour me transporte,
Découurir iusqu'où va celuy qu'elle me porte,
Et par des sentimens tendres & genereux,
Acheuer de me perdre, ou de me rendre heureux.

S C E N E    I I I.

E N D I M I O N, M E R C V R E.

E N D I M I O N.

Mais quelqu'vn vient icy de la trouppe immortelle.

M E R C V R E.

Où vas-tu temeraire?

E N D I M I O N.

Où la gloire m'appelle.

M E R C V R E.

Ie suis le messager fidele & glorieux,
Qui porte dans les airs l'ordre sacré des Dieux;
Le Monarque Eternel de la celeste bande,


47

Par la voix de Mercure aujourd'huy te commande,
D'estouffer dans ton cur tes orgueilleux souhaits,
Et d'adorer ma sur sans l'oser voir iamais;
Obeys en tremblant aux decrets de mon Pere.

E N D I M I O N.

Deux grandes Deïtez que luy-mesme reuere,
Le destin & l'amour dont il ressent les loix,
M'empeschent d'obeïr à ta diuine voix.

M E R C V R E.

Le dernier des mortels ose auoir l'arrogance,
De mespriser du Ciel la supréme puissance,
Berger crains le courroux du Monarque des Dieux.

E N D I M I O N.

Porte luy ma response, & me laisse en ces lieux.

S C E N E    I V.

ENDIMION.

Ie voy bien, ie voy bien d'où me vient ce message,
A mon riual ialoux i'ay donné de l'ombrage,
Apollon contre moy fait agir Iupiter;
Mais en vain par Mercure il croist m'espouuanter:
Lors que de voir sa fille il me fait la deffence,


48

Loin d'augmenter ma crainte, il croit mon esperance,
Il monstre qu'à Diane Endimion est cher,
Que mon ardente amour enfin la* pû toucher,
Et du grand Iupiter la fureur vangeresse,
S'explique en ma faueur bien mieux que la Déesse:
Plus il peint à mes yeux l'image du mal-heur,
Et plus il me fait voir proche de mon bon-heur;
Si d'vn coup de tonnerre il menace ma vie,
C'est parce que le Ciel la voit d'vn il d'enuie:
Quoy qu'il puisse arriuer mon destin est bien doux,
Vne Déesse m'ayme, & les Dieux sont jaloux.
Que l'air donc desormais noircisse de tempeste,
Que la foudre en grondant s'allume sur ma teste,
L'vniuers esbranlé ne m'esbranleroit pas,
Vers l'Astre qui me luit ie conduiray mes pas,
Amour est mon Pilote, & malgré cét orage,
Ce Dieu me conduira iusques sur le riuage.
Rien ne peut obscurcir la gloire de mon sort,
Ie ne puis plus perir, si ce n'est par le port.

S C E N E    V.

E N D I M I O N, D I A N E.

E N D I M I O N.

Mais Diane paroist mon ame est toute esmeuë.

D I A N E.

D'où vient qu'Endimion se trouble à ma venuë?


49

E N D I M I O N.

Qui ne seroit troublé de vos diuins attraits,
Si vous voulez qu'on puisse en soustenir les traits,
Ne vous faites plus voir qu'au trauers d'vn nuage.

D I A N E.

Ie voudrois esclater encore dauantage,
Et ie souhaiterois quand ie viens dans ces lieux,
Que Venus me prestât ses attraits glorieux.

E N D I M I O N.

Elle en a moins que vous adorable Déesse,
Et vous cede en beautez aussi bien qu'en sagesse;
Faites donc moins briller de graces & d'appas,
Espargnez vn mortel, & ne l'accablez pas,
Mon cur qui n'est formé que pour vous rendre hommage,
Se plaindroit s'il osoit d'vn glorieux outrage,
Dans l'esclat déplorable où vos beaux yeux l'ont mis.

D I A N E.

Ie condamne mes yeux s'ils sont les ennemis,
Endimion m'est cher, qui l'offense m'offense,
Mesme contre les Dieux ie prendrois sa deffence.

E N D I M I O N.

C'est trop grande Déesse obliger vn Pasteur,
C'est trop faire de grace à vostre adorateur.


50

D I A N E.

Ton merite en inspire vne plus grande encore:
Depuis que tu m'as veu, n'as-tu point veu l'Aurore?
Ne t'a t'elle point dit ce qui se passe aux Cieux,
Et ce que le Soleil conspire auec les Dieux?

E N D I M I O N.

I'aymerois mieux sçauoir ce qui se passe en terre,
Et si dans vostre cur quelqu'vn me fait la guerre.

D I A N E.

Ce qui se passe au Ciel te touche bien autant,
Ie te veux découurir ce secret important:
Apollon à l'Amour oppose l'Hymenée,
Il voudroit en Tyran regir ma destinée:
Il voudroit me contraindre à viure sous sa loy,
Il voudroit deuenir mon espoux malgré moy:
Il a toutes les voix de la troupe sacrée,
Iunon, Thetis, Vulcan, Pluton, Saturne, Rhée:
Et mesme Iupiter veut qu'il soit mon espoux,
Tous les Dieux sont pour luy, l'Amour seul est pour nous,
Voila ce qui se passe, & ce que l'on conspire;
D'où vient que tu paslis, & que ton cur soûpire?

E N D I M I O N.

Le peril le plus grand ne sçauroit m'esmouuoir,
Si vous daignez d'vn mot soustenir mon espoir.


51

D I A N E.

Espere, & ne crains point qu'au cur d'vne immortelle
Il s'allume iamais vne flâme infidele;
L'aimable Endimion m'est plus cher que les Dieux:
Si i'ay quitté pour toy la demeure des Cieux,
Cette pompeuse Cour où ie suis reuerée,
Et si ie te prefere à la troupe sacrée,
Tu vois bien que ie t'aime.

E N D I M I O N.

Ah! que m'auez-vous dit,
Ce discours obligeant me rend tout interdit,
Vous voulez m'accabler & de ioye & de gloire,
Vous m'aymez, sans orgueil ie ne vous sçaurois croire;
Si ie ne vous croy pas ie vous offence aussy,
Rendez donc mon esprit vn peu mieux esclaircy,
Parlez.

D I A N E.

Voy la pudeur qui luit sur mon visage,
Et ne m'oblige pas d'en dire dauantage,
Ie t'ay trop découuert mes secrets sentimens.

E N D I M I O N.

Ie suis le plus heureux d'entre tous les Amans,
Et le Dieu qui preside aux passions humaines,
Iamais si noblement n'a couronné les peines;
Endimion apres ce qu'il vient descouter,


52

Dispute du bon-heur auecque Iupiter;
Si le cur de Diane en ma faueur soûpire,
Ie possede des biens plus grands que son empire.
Venez donc à la fois, Heros, hommes & Dieux,
Venez tous contempler mon destin glorieux,
Venez voir vn mortel auprés d'vne Déesse,
Abismé dans la gloire, & comblé d'allegresse:
Venez voir, venez voir ce qu'on ne vit iamais,
Venez voir vn bon-heur plus grand que les souhaits.

D I A N E.

Il n'est pas toutefois plus grand que ton merite.

E N D I M I O N.

Ie l'ay pû merité si le Ciel s'en irrite,
Et i'aurois trop d'audace & trop de vanité,
De vouloir vous priuer de la felicité,
Pour tesmoigner mon zele & mon ardeur extréme,
Ie dois penser à vous, & m'oublier moy-mesme,
Ie voy que tous les Dieux s'irritent contre vous,
I'en fais vos ennemis en les rendant jaloux.

D I A N E.

Quoy dans le beau peril où ma flàme t'engage,
Pouuois-tu bien manquer d'amour ou de courage?
Vn Heros, vn Amant auroit-il de l'effroy?

E N D I M I O N.

Ie n'apprehende rien si Diane est pour moy,


53

Qu'Apollon me menace & que Iupiter tonne,
Les Pôles trembleront sans que mon cur s'estonne,
Animé seulement d'vn regard de vos yeux,
Comme vn nouueau Tytan i'attaquerois les Dieux.

D I A N E.

Ie voy qu'Endimion a l'ame magnanime,
Sa generosité respond à mon estime,
S'il ne craint pas les Dieux qui pourroit l'esmouuoir?

E N D I M I O N.

Apres, apres auoir augmenté mon espoir,
Vous deuez desormais moderer mon audace,
Ce cur ambitieux vous demande vne grace,
Pour charmer les ennuis dont il est combatu?

D I A N E.

Ie t'ay donné mon cur, que me demande*-tu?

E N D I M I O N.

Que voudroit vn Amant lors qu'il brule.

D I A N E.

Ie tremble,

E N D I M I O N.

Peut-on voir, peut-on voir tant de beautez ensemble,


54

Sans estre audaeieux*, & former des desirs?
Voyez couler mes pleurs, escoutez mes soûpirs,
Ils expliqueront mieux ce que ie n'ose dire;
Languissant à vos pieds permettez que i'expire,
Belle Diane.

D I A N E.

Helas!

ENDIMION. En luy baisant la main dit.

Vous soûpirez aussy.

D I A N E.

Arreste que fais-tu mon frere vient icy.

S C E N E    V I.

APOLLON, ENDIMION.

A P O L L O N.

Berger presomptueux, quelle est ton arrogance?
Oses-tu de ma sur soustenir la presence?
Et n'as-tu pas receu l'ordre sacré des Dieux?
De destourner loin d'elle, & ton cur & les yeux
N'as-tu pas veu Mercure.

E N D I M I O N.

Oüy.


55

A P O L L O N.

Quoy donc temeraire,
Qui te fait violer les decrets de mon Pere?
Ne respectes-tu pas son nom & son pouuoir?

E N D I M I O N.

Ie sçay ce que ie dois, & ie fais mon deuoir.

A P O L L O N.

Si tu ne le sçais pas, on sçaura te l'apprendre.

E N D I M I O N.

Ce seroit vainement.

A P O L L O N.

Tu veux trop entreprendre,
Tu dois quitter ce mont les Dieux l'ont resolu,
Au lieu de mespriser leur pouuoir absolu,
Tremble en les adorant.

E N D I M I O N.

De la troupe immortelle,
Ie ne sers que Diane, & ie n'adore qu'elle.

A P O L L O N.

N'as-tu pas eu l'orgueil de luy baiser la main?


56

E N D I M I O N.

Puis que vous l'auez veu, ie le nierois en vain,
Diane l'a souffert, & m'a fait cette grace.

A P O L L O N.

Fut-il iamais vn crime égal à ton audace?
Tu t'en vantes encor apres l'auoir commis.

E N D I M I O N.

Vous en feriez autant s'il vous estoit permis.

A P O L L O N.

La passion te trouble, & ta raison s'esgare,
Vn aueugle mortel auec moy se compare,
Croit esgaler les Dieux, s'estime autant que nous.

E N D I M I O N.

Il doit s'estimer plus s'il en fait des jaloux.

A P O L L O N.

Hé quoy le fils du Dieu qui lance le tonnerre,
N'est pas plus qu'vn mortel, qu'vn enfant de la terre,
Sujet à l'infortune, aux erreurs, à la mort?
Oses-tu comparer ton sort auec mon sort,
Mettre auec mes vertus tes deffauts en balance?

E N D I M I O N.

Diane de nous deux a fait la difference.


57

A P O L L O N.

Elle voudroit quitter, afin de t'obliger,
Le Ciel pour la cabane, vn Dieu pour vn berger?

E N D I M I O N.

Mais elle a decidé l'interest qui nous touche.

A P O L L O N.

Son cur deuant les Dieux dementira sa bouche,
Oüy, ce cur genereux s'expliquera pour nous.

E N D I M I O N.

Si vous n'en doutez point qui vous rend donc ialoux?

A P O L L O N.

I'ay du mespris pour toy, non de la Ialousie,
Ce soupçon n'a iamais troublé ma fantaisie:
Ie ne te conte pas au rang de mes riuaux,
Quand ie dispute vn cur c'est entre mes esgaux.

E N D I M I O N.

Ie ne souhaitte pas aussi que l'on m'y compte,
Ainsi que moy l'Amour en rougiroit de honte,
Il ne vous blesse pas de ses plus nobles traits,
Parmy les vrays Amans il ne vous mit iamais;
Vous deuez l'auoüer, puis que Diane mesme,
Ne vous met pas non plus au rang de ce qu'elle ayme.


58

A P O L L O N.

Endimion est-il dans ce rang glorieux?

E N D I M I O N.

Vous ne m'en croiriez pas n'en croyant pas vos yeux.

A P O L L O N.

Quoy tu penses qu'à moy Diane te prefere?
Glorieux immortels que ma splendeur esclaire;
Admirez, admirez vn prodige en ces lieux,
Vn mortel qui se croit plus parfait que les Dieux.

E N D I M I O N.

Leur nombre de chacun tesmoigne la foiblesse,
Vn seul suffit-il pas s'il a de la sagesse;
Et c'est estre credule & despourueu de sens,
Que d'adresser des vux à des Dieux impuissans.
Ne vantez donc point tant vostre race Diuine;
Ie connois bien les Dieux, ie sçay leur origine:
C'estoient des Conquerans, des Heros & des Roys,
Qu'on a deïfiez pour leurs fameux exploits:
L'éclat de leurs hauts faits par le cours des années,
A fait iusques au Ciel monter leurs destinées,
Et la necessité qui presse les mortels,
Leur a fait en tremblant esleuer des Autels.
Si la peur fait les Dieux, & leur sacré mystere,
La generosité pourra bien les deffaire,
L'aise en les corrompant rend leur regne odieux,


59

Et la terre rougit d'auoir peuplé les Cieux.

A P O L L O N.

Que leur reproche-t'on insensé temeraire?

E N D I M I O N.

Le meurtre, le larcin, l'inceste, l'adultere,
Quelque chose de pis que ie n'ose nommer,
Ce sont-là les vertus qui les font renommer,
Pour des crimes affreux, d'execrables exemples,
Vous doit-on iustement, & des vux & des temples,
Que me respondrez-vous contre ces veritez?

A P O L L O N.

La foudre doit respondre à tes impietez,
Les Dieux se feront craindre en te mettant en poudre.

E N D I M I O N.

Quand la raison leur manque, ils menacent du foudre,
Mais ils ne peuuent pas auancer nostre fin,
Puis qu'ils sont comme nous dependans du destin,
Sans son ordre fatal ils ne sçauroient rien faire.

A P O L L O N.

Demain quand ie seray monté sur l'Hemisphere,
Tout percé de mes traits, expirant & confus,
Tu sçauras mon pouuoir, & n'en douteras plus.


60

E N D I M I O N.

Et bien ie l'attendray dans cette mesme place.

A P O L L O N.

Tu verras les effets respondre à la menace,

E N D I M I O N.

La frayeur n'entre point dans l'ame d'vn Heros,
Prepare ma ruine, & me laisse en repos.

S C E N E    V I I.

ENDIMION seul.

Heureux Endimion, quelle est ta destinée?
Voy d'vn il satisfait ta derniere iournée:
L'on ne te peut souffrir dans ces aymables lieux,
Où tu iouïs d'vn sort qu'on croit trop glorieux:
Quoy que fassent les Dieux excitez par l'enuie;
Ta mort sera tousiours plus belle que leur vie,
D'vn trait lancé du Ciel tu peux estre percé,
Mais le Ciel ne peut pas reuoquer le passé;
Qu'il traite Endimion, d'impie, & de prophane,
Ie ne peus*[=Il ne peut] empescher que la chaste Diane,
N'ait tourné deuers luy ses pensées & ses yeux,
Et ne l'ait plus aimé, qu'elle n'ayme les Dieux:
Ils peuuent m'enuoyer dans la Nuict la plus noire;


61

Mais ils ne sçauroient plus obscurcir ma memoire;
Amour me bastira malgré les immortels,
Vn tombeau plus fameux que ne sont leurs Autels:
Rien ne m'esbranle aussi, quoy que l'on me prepare,
Le sort de Phaéton, & le destin d'Icare;
Ie voy d'vn il ialoux ces curs audacieux,
Il est beau de tomber quand on tombe des Cieux.


62

A C T E    I V.


S C E N E    I.

I. NYMPHE, 2. NYMPHE, 3. NYM
PHE, 4. NYMPHE, DIANE,
LA  NVICT.

I. N Y M P H E.

La Déesse est chagrine, & me semble inquiete,

2. N Y M P H E.

Du ialoux Apollon elle est mal satisfaite.

3. N Y M P H E.

Endimion la peut consoler d'vn jaloux.

D I A N E.

Que disiez vous tout bas, & de quoy parliez vous?


63

I. N Y M P H E.

Nous parlions du Berger dont le cur vous adore.

D I A N E.

De ce diuin Berger que disiez vous encore?
Sans rien apprehender chacune librement,
En peut bien deuant moy dire son sentiment,
Que trouuez vous en luy qui vous plaist dauantage?

I. N Y M P H E.

Pour moy pas* dessus tout i'admire son courage,
Qu'il a fait hautement éclater en ce lieu.

2. N Y M P H E.

Auecque sa valeur il est plus beau qu'vn Dieu.

3. N Y M P H E.

On ne peut trop loüer sa grace & son adresse.

4. N Y M P H E.

Pour moy si ie sçauois ce qu'en croit la Déesse,
Mon esprit là dessus ne se tromperoit pas,
Ie pourois* mieux parler de son merite.

D I A N E.

Helas!
Mais qu'on me laisse seule, & que l'on se retire.

Les Nymphes s'en vont & Diane parle à la Nuit

Toy qui sçais le sujet qui fait que ie soûpire;


64

Qui sçais tous mes secrets, & qui lis dans mon cur,
Va trouuer ce Berger qu'Amour rend mon vainqueur;
Ie l'ay tantost laissé seul auecque mon frere,
Endimion est fier, Apollon est colere,
Leur rencontre en ce lieu me donne du soucy.

L A  N V I C T.

Endimion est sage, Apollon l'est aussy,
S'ils faisoient esclater leur amour ou leur haine,
Ils vous offenseroient, & vostre crainte est vaine.

D I A N E.

Ah! que tu connois mal les espris des Amans;
Ce n'est que ialousie, & rien qu'emportemens:
Rarement vn riual auec l'autre s'accorde,
Et Venus est pour eux la Déesse discorde,
Qui ne les laisse pas vn moment en repos:
Va donc voir ce Berger, ou plustost ce Heros,
Tu le rencontreras dans l'antre du silence,
Tesmoigne luy mes soins, & mon impatience.

L A  N V I C T.

Luy-mesme dans ce lieu doit venir vous trouuer,

D I A N E.

Fay ce que ie te dis, & me laisse resuer.


65

S C E N E    I I.

D I A N E seule.

Doux enchanteur des sens, Tyran des belles ames,
Qui brûles l'vniuers de tes Diuines flâmes;
Aueugle qui regis & la terre & les Cieux,
Et troubles le repos des hommes & des Dieux;
Démon qui nous seduis par des promesses vaines,
Qui promets tant de biens, & causes tant de peines:
Amour, cruel amour retire vn peu tes traits;
Ne peux-tu me laisser vn seul moment en paix?
Pourquoy viens-tu me suiure en cette solitude?
Tires-tu tes plaisirs de mon inquietude?
Traite-moy desormais auec plus de douceur,
Barbare, & souuien-toy que ta Mere est ma sur.
Tu me fais voir en vain tes attraits & tes charmes,
Ils coustent trop de soins, ils coustent trop de larmes:
Aucun plaisir n'est pur en l'empire amoureux,
Tes regards sont mortels, tes soûris dangereux,
Et toutes tes douceurs qui sont empoisonnées,
N'ont seruy qu'à troubler mes belles destinées:
Si tu me donnes moins que tu ne m'as osté,
Rends-moy Tyran des curs, rends-moy ma liberté.
Si ma chaste pudeur a depuis ma naissance,


66

Auec vn noble orgueil méprisé ta puissance,
Auec tant de fureur falloit-il se vanger?
Falloit-il m'asseruir sous les loix d'vn Berger?
Sans par vn trait obscur voir ma gloire estouffée,
Tu pouuois t'esleuer vn plus digne trophée;
Pour monstrer ton pouuoir; & ton ressentiment,
Tu pouuois dans le Ciel me donner vn Amant:
Mais tousiours en Tyran tu regis ton empire,
Comme il te plaist chacun y gemit, y soûpire;
Tes esclaues n'ont plus la liberté du choix,
Mais ie veux m'affranchir de tes iniustes loix:
Pour bannir de mon cur les soucis & les peines,
D'vne superbe main ie veux rompre tes chaisnes;
Pour esteindre à iamais le feu de mes amours,
Honneur, vertu, raison, venez à mon secours;
Venez, venez m'aider à gagner la victoire,
A remonter au Ciel dans le char de la gloire.
Mais que feray-je au Ciel où mon bon-heur n'est pas?
Toute sa vaine pompe est pour moy sans appas;
En vain ie me verrois dans la troupe sacrée,
De tous les immortels cherie & reuerée;
Ie ne puis sans regret m'arracher de ces lieux,
Où ie vois vn mortel plus charmant que les Dieux.
Quand nous auons au cur le soucy qui nous ronge,
Les honneurs qu'on nous rend ne sont qu'vn bien en songe:
Lors que Iupiter souffre vn tourment amoureux,
Tout couuert de splendeur, n'est-il pas mal-heureux?
N'estime-il* pas lors le Ciel moins que la terre?
Et ne quitte-il* pas son thrône & son tonnere,
Pour chercher dans le sein des mortelles beautez,


67

Des plaisirs plus parfaits & des felicitez?
Lors qu'on a de l'amour, l'encens, la renommée,
Ne sont rien qu'vn vain bruit, vne sombre fumée.
Nostre gloire dépend, des belles actions,
Et nostre heur du succez des grandes passions.
A la felicité tous les viuans aspirent,
Les hommes & les Dieux apres elle soûpirent,
C'est vers elle tousiours que tendent tous nos vux,
La sagesse & l'amour la promettent tous deux;
L'vne pour la vertu seulement nous enflâme,
Calme les passions, & met la paix dans l'ame,
En bannit le soucy, la crainte, & le mal-heur,
Mais elle est sans plaisir, comme elle est sans douleur.
Si l'amour quelquefois nous fait verser des larmes,
Et s'il nous fait sentir la pointe de ses armes,
Tousiours d'vn doux espoir il flate les Amans,
Et les sçait rendre heureux au milieu des tourmens;
Il mesle des plaisirs à leurs plus grands supplices,
Il accroist leurs douleurs pour croistre leurs delices,
Il paye en vn moment vn siecle de trauaux,
Et tous les autres biens ne valent pas ses maux.
Plus on sonde son cur, & tant plus on y pense,
Plus on sent que l'Amour emporte la balance,
La raison, le combat auec vn vain effort,
Car auec nostre cur il est tousiours d'accord,
Aimable Endimion, puis qu'il faut que ie t'ayme,
Mon cur sans resister se veut donner luy-mesme:
Pour iouïr auec toy de la felicité,
Sur les autels d'Amour i'immole ma fierté.


68

S C E N E    I I I.

DIANE, LA NVICT

D I A N E.

As-tu veu mon Berger, vien me tirer de peine?

L A  N V I C T.

Ie l'ay veu qui resuoit au bord de la fontaine;
Mais i'ay bien autre chose à vous faire sçauoir.

D I A N E.

Et quoy; ie sens mon cur dans mon sein s'esmouuoir.

L A  N V I C T.

I'ay veu Mercure enfin de la pointe des nuës,
Comme vn aigle fondant sur ces cimes chenuës,
Apollon l'attendoit proche d'vn petit bois,
Ne pouuant pas de loin bien discerner leurs voix,
Et brûlant de sçauoir ce qu'ils disoient ensemble,
Ie me suis approchée,

D I A N E.

Acheue donc, ie tremble.

L A  N V I C T.

Ie n'ay peu rien ouïr qu'assez confusement,


69

Ils parloient d'vn arrest & d'vn bannissement,
Pour le reste iamais ie n'ay pû bien l'entendre,
Mercure vient icy qui pourra vous l'apprendre.

S C E N E    I V.

DIANE, MERCVRE

D I A N E.

Viens-tu pour m'annoncer l'arrest fatal des Cieux?

M E R C V R E.

Ie viens vous declarer la volonté des Dieux,
Le conseil assemblé de la trouppe immortelle,
A choisy pour Diane vn Amant digne d'elle,
Par vn ordre immuable il veut que dés demain,
Apollon ait l'honneur de luy donner la main.

D I A N E.

Themis tient dans le Ciel la balance inégale,
Tout s'y fait par faueur, par ruse, & par cabale.

M E R C V R E.

D'vn équitable arrest, pourquoy vous plaignez-vous?
Qui fait que le Soleil deuiendra vostre espoux,
Qui veut qu'à l'amitié, l'Amour enfin succede,


70

Que le plus beau des Dieux par l'Hymen vous possede;
On traite Endimion aussi bien doucement,
Sa patrie est le lieu de son bannissement.

D I A N E.

De ce cruel arrest ie connoy la malice,
Et le subtil Mercure en voit peu l'iniustice,
Apollon est l'object de mon auersion,
Et le Ciel veut forcer mon inclination,
Ses juges corrompus, & pleins de ialousie,
Ont banny ce Heros qu'on adore en Asie;
Exiler la vertu, forcer la volonté,
Est-ce faire sur terre esclater l'équité?
Le Ciel ne fit iamais vne action si lâche,
Elle le couurira d'vne eternelle tâche:
Mais de cette injustice Apollon est l'autheur;
Ce n'est plus mon Amant, c'est mon persecuteur;
Aussi ie le fuiray iusqu'en l'autre Hemisphere,
Et iure par le Stix que la sur & le frere,
Iamais des feux d'Hymen ne seront esclairez,
Et le iour & la nuict seront moins separez.

M E R C V R E.

Si vostre cur resiste à cét ordre celeste,
Ie crains que ce mespris vous deuienne funeste.
Si le plus beau des Dieux n'a pû vous meriter,
Est-il quelque mortel qui vous doiue tenter?
Chacun auec raison doit aimer son semblable.

D I A N E.

Chacun ne doit aimer que ce qu'il croit aymable.


71

M E R C V R E.

Vn Dieu plus qu'vn mortel à* dequoy nous charmer,
Et s'il est plus aimable on le doit plus aimer,
L'Olimpe dans son sein tous les tresors enserre,
Et c'est de ses faueurs que s'enrichit la terre.

D I A N E.

Si le Ciel possedoit les plus charmans appas,
Ses heureux habitans ne le quitteroient pas,
Mais l'on voit tous les iours les Dieux & les Déesses,
Faire choix icy bas d'Amans & de Maistresses,
La mere des amours qui peut tout enflammer,
Qui doit seruir d'exemple à lors qu'on veut aimer,
Et qui connoist si bien ce qu'vn cur doit élire,
Quittant les immortels pour vn Berger soûpire;
Et la fiere Thetis qui dédaigne les Cieux,
Vient d'espouser Pelée à la honte des Dieux.

M E R C V R E.

Cette Déesse a fait vne indigne alliance,
Des hommes & des Dieux on sçait la difference.

D I A N E.

Les Dieux dedans le Ciel ont semé les erreurs,
L'aise, l'independance ont corrompu leurs murs,
Et comme ils sont sans peur des loix & des supplices,
Leurs esprits déreglez s'abandonnent aux vices.


72

M E R C V R E.

Et les hommes ma sur, sont-ils moins vicieux?

D I A N E.

Ils pensent faire bien en imitant les Dieux;
Vne troisiesme race entre l'homme & la nostre,
Exempte des deffauts, & de l'vne & de l'autre,
Fait fleurir icy bas la paix & l'équité,
Et reprend le chemin que les Dieux ont quitté;
Elle fait éclater les qualitez Diuines,
Et peuple l'vniuers d'Heros & d'Heroïnes;
Des vices, des erreurs leur esprit est vainqueur,
Tel est l'illustre Amant qui regne dans mon cur;
Qui suit les beaux sentiers de l'immortelle vie,
Et que l'injuste Ciel a banny par enuie:
Mon cur long-temps d'Amour n'a mesprisé les loix,
Que pour auoir loisir de faire vn si beau choix.
Mais si le seul Mercure a l'ame genereuse,
Et ne condamne point mon amour vertueuse,
Il me permettra bien de le voir en ce lieu,
Et de luy pouuoir dire vn eternel adieu.

M E R C V R E.

Ie ne puis refuser ce seruice à Diane,
Il est proche d'icy dans sa triste cabane,
Qui m'attend pour du Ciel executer les loix,
Et vous allez le voir pour la derniere fois.


73

S C E N E    V.

D I A N E seule.

Nulle felicité n'est de longue durée;
Mais celle de l'Amour est la moins asseurée,
Il verse dessus nous les maux comme torrens,
Et nous fait voir les biens comme des feux errans,
Qui brillent à nos yeux, & qui nous resjoüissent,
Qui flatent nostre espoir, & puis s'esuanoüissent.
I'ayme & l'on me rauit l'object de mon amour,
Et mon bon-heur commence, & s'acheue en vn iour.
C'est en vain qu'on m'adore, en vain ie suis Déesse,
Si mon cur est troublé d'ennuis & de tristesse,
Et ie ioüis en vain d'vn destin glorieux,
Si ie ne puis plus voir ce que i'ayme le mieux,
Et si l'injuste Ciel par vn arrest barbare,
De mon fidele Amant à iamais me separe;
Mais ie voy ce Berger qui cause mon soucy,
Mercure tient parole, & me l'enuoye icy.


74

S C E N E    V I.

DIANE, ENDIMION.

D I A N E.

He bien Endimion, sçais-tu l'arrest funeste
Qu'ont donné les Tyrans de la troupe celeste.
Et l'extreme mal-heur qu'il nous vient annoncer?

E N D I M I O N.

Helas! Mercure vient de me le prononcer.

D I A N E.

A-t'il troublé ton cur? Respons.

E N D I M I O N.

Vn coup de foudre,
M'auroit esté moins rude en me mettant en poudre.

D I A N E.

Cét arrest te bannit de ces sacrez sommets.

E N D I M I O N.

Cét arrest loin de vous m'exile pour iamais,


75

Et me fait esprouuer le plus cruel supplice;
Mais ie ne m'en plains pas, puis qu'on me fait Iustice:
Le Ciel en me perdant semble vous obliger,
Puis qu'il vous donne vn Dieu vous ostant vn Berger.

D I A N E.

Ah! le Ciel m'est encor plus cruel qu'à toy-mesme:
Il priue seulement ton cur de ce qu'il ayme;
Mais pour m'estre plus rude & plus injurieux,
Non content de m'oster, ce qui plaist à mes yeux,
Son injuste decret pour redoubler ma peine,
Veut m'vnir pour iamais à l'object de ma haine.

E N D I M I O N.

Voulez-vous obeïr à leur injuste arrest?

D I A N E.

Ie suis libre & Déesse, & fay ce qui me plaist,
Mais toy que les destins, & les Parques cruelles,
Ont fait naistre icy bas dessous des loix mortelles,
Exposé sur la terre aux injures des Cieux,
N'apprehendes-tu point la colere des Dieux,
Et veux-tu me quitter?

E N D I M I O N.

Ah! c'est me faire outrage,
De me croire manquer d'Amour ou de courage:
Et si vous l'ordonnez ie traineray mes fers,
Iusques dedans l'Olimpe, ou iusques aux Enfers.


76

D I A N E.

Prepare-toy plustost d'aller aux champs d'Elide,
Où Mercure aujourd'huy te doit seruir de guide:
Pour te mieux tesmoigner mon amour & ma foy,
Ie promets de m'y rendre en mesme temps que toy,
Et si-tost que la Nuict aura tendu ses voiles,
Ie veux dessus mon char enuironné d'estoilles,
T'emmener en triomphe en l'Isle de Delos,
Où nous irons iouïr d'vn eternel repos;
Nous gousterons tous deux la plus heureuse vie,
Et nos biens seruiront de supplice à l'enuie.

E N D I M I O N.

Helas! Pour vn mortel cét espoir est bien doux:
Mais le mal est plus grand qui m'esloigne de vous.

D I A N E.

Tes ennuis cesseront bien-tost par ma presence.

E N D I M I O N.

D'Elide iusqu'icy que ie voy de distance:
Et que la Grece est loin des sommets de Lathmos,
Ce penser seulement agite mon repos.

D I A N E.

Mais il faut obeyr à cét arrest barbare:
Si le Soleil ialoux pour vn iour nous separe,


77

L'Amour sera plus doux, & nous reünira,
Cét espace est bien court, & dans peu finira.

E N D I M I O N.

Qui juge sa longueur de si courte durée,
N'estoit pas amoureux quand il la* mesurée;
Vn moment m'est vn siecle absent de vos beautez,
Et les iours les plus courts sont des eternitez?

D I A N E.

Penses-tu que mon cur soit sans inquietude?

E N D I M I O N.

Plus le desir est grand, & plus l'absence est rude,
Et ie souhaitterois qu'en quittant vos appas:
Apollon à l'instant me donnast le trespas.

D I A N E.

Pourquoy former ainsi des vux contre toy-mesme?
D'où naist ce desespoir, si tu sçais que ie t'ayme?

E N D I M I O N.

Ie me connoy mortel, & ie preuoy ma fin,
Les Dieux sont mes riuaux, & ie cede au destin,
La puissance d'Amour, ny le cours des années,
Ne peuuent pas plus haut porter mes destinées,
Ny donner à ma flâme aucun éclat nouueau;
I'ay de la gloire assez pour descendre au tombeau,


78

Et puis que vous m'aimez trop aimable immortelle,
Ma vie est longue assez, & ma mort assez belle.

D I A N E.

Non, non, tu m'es trop cher pour voir tes iours esteins,
Tes vux sont criminels voulant ce que ie crains;
Si tu sçais reuerer ma puissance supresme,
Peux-tu sans mon congé disposer de toy-mesme?
Ta vie est longue assez pour la gloire & pour toy;
Mais ie veux desormais que tu viues pour moy.

E N D I M I O N.

Obligeante Déesse, adorable immortelle,
Commandez seulement que ie vous sois fidele,
Il est en mon pouuoir, mais ma vie & ma mort,
Sont dans les mains des Dieux, & dans les mains du sort.
Si ces injustes Dieux remplis de ialousie,
N'ont pas pû me souffrir dans vn coin de l'Asie,
Ny me laisser en paix dans ces lieux escartez,
Me pourront-ils souffrir auprés de vos beautez?
Me verront-ils passer sur les villes de Grece,
Dans vn char de triomphe auec vne Déesse?
Verront-ils mon bon-heur sans en estre ialoux,
Et sans que leur fureur me separe de vous?

D I A N E.

L'Aurore tous les iours rauit au Ciel Cephale,
Et iamais sa faueur ne luy deuient fatale.


79

E N D I M I O N.

Les atraits* de l'Aurore aux vostres inégaux,
Ne luy suscitent pas de si fameux riuaux,
Et commme* son amour n'est pas si glorieuse;
A son heureux Amant elle est moins perilleuse.
Mais quand ie voy briller des charmes si puissans,
Ie croy que tous les Dieux sentent ce que ie sens;
Que l'Olimpe est en feu de mesme que mon ame,
Que Iupiter n'est pas exempt de cette flâme;
Qu'il est secrettement mon riual dans son cur,
Et qu'il ayme sa fille aussi bien que sa sur:
Pourquoy m'enuoye-il* obseruer sur la terre?
Pourquoy me menacer des éclats du tonnerre?
S'il n'auoit pas pour vous vn amoureux soucy?

D I A N E.

L'interest d'Apollon le fait agir ainsy,
Tu n'as point dans le Ciel de riual que mon frere,
Mais n'apprehendes point sa ialouse colere,
Quand les Dieux s'vniroient, afin de le vanger,
Moy seule contre tous ie veux te proteger.

E N D I M I O N.

Tant plus vous tesmoignez auoir soin de ma vie,
Et plus vous excitez leur haine & leur enuie;
Mais rendez-les encor plus cruels, plus ialoux,
Augmentez vos faueurs pour croistre leur courroux,
Et pour les obliger à me reduire en poudre,
D'vn regard amoureux allumez donc la foudre,


80

Pour me combler d'honneur faites malgré les Dieux,
Que ie meure d'vn trait décoché de vos yeux.

D I A N E.

Tu ne m'obliges pas de tenir ce langage.

E N D I M I O N.

Ie ne puis desormais éuiter le naufrage.

D I A N E.

Ah! mon cur souffre assez quand tu quittes ce lieu,
Sans augmenter mes maux par ce funeste adieu,
Tesmoigne ta constance, & banny ces alarmes,
Si tu veux m'espargner des soûpirs & des larmes.

E N D I M I O N.

Faites plustost rentrer ces soûpirs & ces pleurs,
Et ie m'efforceray de vaincre les mal-heurs:
Ie feray voir enfin par vn coup magnanime,
Ce que peut la vertu lors que l'Amour l'anime,
Mais Mercure paroist qui nous vient separer.

D I A N E.

Adieu, mais souuien-toy de viure & d'esperer.


81

A C T E    V.


S C E N E    I.

APOLLON, MERCVRE.

A P O L L O N.

Quoy vous auez permis que ce Berger prophane,
Ce mortel insolent ait esté voir Diane,
Et qu'il l'ait veuë encor seul à seul dans ce lieu,
Pour luy dire en secret vn amoureux adieu,
Contre l'arrest du Ciel, son expresse deffence?
Ie croiois que Mercure auoit plus de prudence.

M E R C V R E.

Pouuois-je refuser cette grace à ma sur?

A P O L L O N.

Vous deuiez à l'Amour preferer son honneur:
Vous deuiez luy monstrer que vous estiez son frere,
Et mieux executer les ordres de mon pere.


82

M E R C V R E.

S'il est encore temps, pourquoy me blasmez-vous?

A P O L L O N.

Non, non, ils auront pris ensemble vn rendez vous:
S'il la voit en Europe en sortant de l'Asie,
Ay-je moins de sujet d'en auoir ialousie?
Et ce celebre arrest ne sera-t'il pas vain?
S'ils peuuent accomplir leur amoureux dessein,
Diane asseurément l'ira chercher en Grece.
Car de sa passion elle n'est plus maistresse:
Ce temeraire ainsi ne sera point puny,
Si ie ne la voy plus, c'est moy qui suis banny.
Mais pourray-je souffrir qu'vn mortel me surmonte,
Et ma sur auec luy se rire de ma honte?

M E R C V R E.

Elle apprehendera de fascher Iupiter.

A P O L L O N.

Elle a peu tesmoigné craindre de l'irriter,
Caressant à ses yeux vn Berger sur la terre,
Bien moins digne d'Amour que d'vn coup de tonnerre:
C'est vn esprit impie, vn monstre furieux,
Qui parle auec mespris de la race des Dieux.

M E R C V R E.

Tous les autres Amans quand l'Amour les transporte,


83

Dans leur aueuglement blasphement de la sorte,
Et leur seule maistresse est leur Diuinité.

A P O L L O N.

Amour sert-il d'excuse à leur impieté?

M E R C V R E.

Oüy, puis que des Enfers les juges implacables,
Qui si seuerement punissent les coupables,
Et sçauent aux forfaits regler les chastimens,
N'en ont point ordonné pour punir les Amans.

A P O L L O N.

Quoy le Ciel d'vn mortel souffrira le blaspheme?

M E R C V R E.

Il n'est pas criminel, puis que Diane l'aime,
Et personne ne doit refuser son bon-heur.

A P O L L O N.

Il ne iouyra pas long-temps de cét honneur:
Il faut dissimuler ma vengeance & ma haine,
Hé bien qu'il soit heureux, ie n'en suis plus en peine;
Puis qu'auec mon respect mes soins sont superflus,
I'abandonne Diane, & ie n'y pense plus,
Qu'vn mortel la possede, & qu'il prenne ma place,
Ie m'en vay de ce mont sur le mont de Parnasse,
Appaiser de l'Amour les ialouses fureurs,
Parmy les doux concerts des neuf sçauantes surs.


84

S C E N E    I I.

DIANE, MERCVRE.

D I A N E.

Que disoit Apollon?

M E R C V R E.

Il vse de menace,
Il blasme Endimion de sa trop grande audace:
Ce Berger n'est pas seul l'objet de son courroux,
Il se plaint de nous trois, de luy, de moy, de vous.

D I A N E.

De toy, c'est sans raison, car Mercure l'oblige,
Lors qu'il vient prononcer vn arrest qui m'aflige*,
Il doit vouloir du bien, loin de vouloir du mal,
A celuy qui conduit en exil son riual:
Dequoy t'accuse encor ce ialoux?

M E R C V R E.

Il s'irrite,
De ce que i'ay permis sa derniere visite,
Et c'est-là le sujet de son ressentiment.

D I A N E.

Quoy, pour m'auoir permis de le voir vn moment,


85

Lors qu'vn iniuste arrest pour iamais nous separe,
C'est pis qu'estre ialoux, car c'est estre barbare;
Mais de moy, que dit-il, ose t'il m'outrager?

M E R C V R E.

Il se plaint que sa sur luy prefere vn Berger.

D I A N E.

Apollon qui soûpire apres mon Hymenée,
Ne peut voir d'vn mortel la flâme fortunée,
Ny souffrir qu'vn riual ait droit de se vanter,
De posseder vn cur qu'll* n'a pû meriter:
Luy-mesme doit rougir qu'vn Berger le surpasse,
Qu'il ait plus de vertus, & d'adresse, & de grace.

M E R C V R E.

Il dit que vostre flâme & vostre aueuglement,
Vous font voir des vertus que n'a point vostre Amant,

D I A N E.

Le vice & la vertu font que l'on les renomme,
Cét homme est plus qu'vn Dieu, mais ce Dieu moins qu'vn homme,
Et l'aueugle destin auec peu d'équité,
Partage entr'eux la mort & l'immortalité,
Ie veux au plus parfait donner la preference,
Et ie veux que mon cur emporte la balance;
Qu'Apollon en murmure, & s'aille plaindre aux Cieux,
Mes mespris le rendront confus deuant les Dieux,


86

Mais si pour la vertu ta pitié s'interesse,
Conduis en seureté ce Berger dans la Grece,
Sans aux traits d'Apollon le voir abandonné,
Execute l'arrest que les Dieux ont donné.

M E R C V R E.

A ce ieune Heros ie seruiray de Guide,
Ie m'en vay seurement le conduire en Elide;
Vous cependant, ma sur, n'irritez point les Dieux,
Et si vous me croyez remontez dans les Cieux.

D I A N E  seule.

Ah! que i'ay de tourmens, que i'ay d'inquietude,
Et que l'impatience est vn supplice rude:
La Nuict peut elle seule alleger mon soucy?
Qu'elle tarde long-temps, mais elle vient icy?

S C E N E    I I I.

DIANE, LA NVICT.

D I A N E.

Trop paresseuse Nuict, va-t'en tendre tes voiles:
Va d'vn pas diligent faire haster les estoilles:
Va prepare mon char, attelle mes cheuaux,
Pour reuoir mon Amant malgré tous ses riuaux;
Ie veux l'aller trouuer en dépit de mon frere.


78*[=87]

L A   N V I C T.

Mais le Soleil paroist encor sur l'Hemisphere.
Ie ne puis, ie ne puis obeïr à vos vux,
Que dans le sein des eaux il n'ait caché ses feux;
Voudriez-vous troubler l'ordre de la nature?

D I A N E.

Ie ne puis exprimer les peines que i'endure.

L A   N V I C T.

Vous allez dedans peu voir vos desirs contens,

D I A N E.

Ie voudrois bien pouuoir haster les pas du temps,

L A   N V I C T.

De ces ombrages verds les aimables demeures,
Vous peuuent-elles pas diuertir quelques heures?

D I A N E.

Depuis qu'Endimion est sorty de ces lieux:
Ils n'ont plus rien pour moy qui soit delicieux,
Ce mont n'est qu'vn desert, son sommet est aride,
Mes yeux & mes pensers sont tournez vers l'Elide:
Tous les lieux qu'il trauerse ont pour moy des appas,
Mon cur le suit par tout, & marche sur ses pas;
Mercure auec*[que] luy dans la Grece m'emmene,


88

Auecque mon Amant en exil il m'entraine,
Sans cesse ie voudrois le voir, & luy parler.

L A   N V I C T.

Sa presence bien-tost vous pourra consoler,
Vos desirs violens, & vostre char rapide,
Vous conduiront bien-tost dans les plaines d'Elide,
Vous reuerrez bien-tost ce genereux Heros.

D I A N E.

D'effroyables soucis agitent mon repos;
Apollon n'a pû voir nostre adieu sans enuie,
Ie crains pour s'en vanger qu'il n'attente à sa vie;
Il est vindicatif, soupçonneux, & ialoux,
Et ie dois redouter les traits de son courroux.
Tout le Ciel qui se vient de couurir de nuage,
A mes esprits troublez est de mauuais presage:
Amour qui pourroit seul soustenir mon espoir;
Pour charmer mes ennuis deuoit me venir voir,
Mais au besoin ce Dieu m'a manqué de promesse.

L A   N V I C T.

Il est allé conduire Endimion en Grece,
Il aura soin de luy n'apprehendez donc rien.

D I A N E.

Peut-on estre sans crainte alors qu'on ayme bien?

L A   N V I C T.

Si mon Amant m'aymoit ie paroistrois contente.


89

D I A N E.

Ie voy bien que la Nuict ne fut iamais Amante.
Amour est vn beau champ tousiours semé de fleurs,
Mais qu'eternellement on arrouse de pleurs,
Qui viendroit me troubler dans cette solitude?

S C E N E    I V.

DIANE, LA NVICT, CEPHALE.

L A   N V I C T.

On vient vous diuertir de vostre inquietude,
C'est le Berger Cephale.

C E P H A L E.

O Dieux, injustes Dieux!

D I A N E.

D'où vient qu'il iette ainsi ses regards vers les Cieux?

C E P H A L E.

Ah! funeste accident, ah! fortune cruelle.

D I A N E.

Il me vient apporter quelque triste nouuelle.


90

C E P H A L E.

Ah! mal-heureux Amans.

D I A N E.

Que vien-tu m'annoncer?

C E P H A L E.

Vn crime où sans horreur ie ne sçaurois penser.

D I A N E.

Parle donc.

C E P H A L E.

La douleur m'empesche la parole,
Auec Endimion mon triste esprit s'enuole.

D I A N E.

Endimion, ô Dieux, acheue.

C E P H A L E.

Ie ne puis.

D I A N E.

Ton silence cruel augmente mes ennuis,
Dy moy cét accident sans tarder dauantage.

C E P H A L E.

Ah! le desespoir peint sur mon triste visage,
Ne vous fait que trop voir son déplorable sort,


91

Endimion n'est plus.

D I A N E.

Il est mort?

C E P H A L E.

Il est mort.
Apollon transporté d'vne ialouse enuie,
A vostre illustre Amant vient d'abreger la vie.

D I A N E.

Helas!

L A   N V I C T.

Le sçais-tu bien, ne te trompe*-tu pas?

C E P H A L E.

La chose est tres-certaine, il est mort dans mes bras.

D I A N E.

Il est priué du iour.

C E P H A L E.

Oüy son riual perfide,
A la honte du Ciel a fait cét homicide,
Et la pourpre du sang de ce jeune Heros,
Peint encor en cent lieux les sommets de Lathmos.

L A   N V I C T.

L'exil deuoit calmer sa fureur vangeresse,
Mais acheue.


92

C E P H A L E.

Ie crains d'affliger la Déesse,
Et d'augmenter encor sa haine & sa douleur,
Par le triste recit de ce sanglant mal-heur.

D I A N E.

Conte-moy si tu peux cette tragique histoire,
Qui de ce lasche Dieu doit ternir la memoire.

C E P H A L E.

L'illustre Endimion apres l'arrest fatal,
Que luy fit deuant vous prononcer son riual,
S'en allant sur ce mont par des routes connuës,
Iusques où son sommet se cache dans les nuës,
D'où dans les temps heureux de ses felicitez,
Il contemploit souuent vos celestes beautez,
Sans se plaindre des Dieux, ny de leur injustice,
Ny blasmer Apollon de sa noire malice,
Il me contoit en paix dans ce mortel sejour,
Les perils glorieux où le portoit l'Amour;
Que malgré son exil il nourriroit la flâme,
Que vos diuins regards allumoient dans son ame,
Et prenant à tesmoins les Nymphes de ce lieu,
S'aprestoit de leur dire vn eternel adieu;
Lors qu'Apollon caché sous vn espais feüillage,
Les esprits transportez d'vne ialouse rage,
Connût Endimion aux accens de sa voix,
Que l'Amoureux écho repetoit dans les bois:
Il sort en mesme temps de ces sombres demeures,
Il monte dans son char attelé par les heures,


93

Et l'il estincelant de ce Dieu furieux,
Fait rougir en montant & la terre & les Cieux;
Ses cheuaux immortels qui soufflent la lumiere,
Vont à perte d'haleine au haut de l'Hemisphere:
Phbus les arrestant droit sur le mont Lathmos,
Bande son arc fatal pour tuer ce Heros:
I'aduertis vostre Amant de ce peril extréme,
Et le conjure en vain d'auoir soin de luy-mesme,
De se mettre à couuert dans l'espesseur du bois,
Il mesprise sa vie aussi bien que ma voix.
Voudrois-tu, me dit-il, que par ma fuite honteuse,
I'éuitasse vne mort qui m'est si glorieuse?
Il est beau de perir par vn si noble sort,
Et l'immortalité vaut moins que cette mort,
Et puis vers le Soleil loin d'auoir de la crainte,
Il tourne son visage où l'allegresse est peinte,
Apollon, ce dit-il, perce, perce ce cur,
Desia tout transpercé des beaux yeux de ta sur;
Au mesme instant du Ciel vne fléche fatale,
Luy transperce le sein.

D I A N E.

Ah! qu'as-tu dit Cephale?

C E P H A L E.

Vne autre en mesme temps luy vient ouurir le flanc,
D'où sort à gros boüillons son heroïque sang;
Luy bien loin de se plaindre, ou faire aucuns murmures,


94

Voit d'vn il satisfait ses mortelles blesseures,
Dit qu'il est trop heureux de les souffrir pour vous,
Et des coups qu'il reçoit, rend son riual ialoux:
Le Soleil s'en irrite, & d'vn regard d'enuie,
Voit les derniers momens de cette belle vie,
Pour haster son trespas espuisant son carquois,
Il laisse Endimion & sans force & sans voix,
Et ce Dieu tout confus apres ce lasche outrage,
Pour ne paroistre plus se cache d'vn nuage.

D I A N E.

Ah barbare!

C E P H A L E.

En plaignant ce Heros glorieux,
I'attire par mes cris les Nymphes de ces lieux;
De prolonger ses iours chacune en vain essaye,
L'vne arreste son sang, l'autre bande sa playe,
L'autre par les vertus des herbes & des fleurs,
Veut de son teint mourant r'animer les couleurs;
Leur zele est inutile, & leur puissance vaine,
Il reste pasle & froid sans poux & sans haleine.
Chryseis, Oriane, & la ieune Armion,
Chacune à haute voix appelle Endimion.
Pour voir s'il conseruoit quelque reste de vie,
Mais il ne respond rien à leur pieuse enuie.
Pour nous tirer de peine, & sçauoir son destin,
Par vostre nom sacré ie le coniure enfin;
Il respond à nos vux, à ce nom qui le touche,
Son esprit qui s'enfuit s'arreste sur sa bouche,
Ce beau nom plus puissant que le trait de la mort,


95

Le redonne à la vie, & prolonge son sort,
Vn reste de chaleur de sa diuine flâme,
Dans ses regards esteins r'appelle encor son ame,
Il r'entrouure ses yeux à la clarté du iour,
Et prononce ces mots que luy dicte l'Amour,
Cephale va-t'en dire à ma belle immortelle,
Que ie suis ttop* content, puis que ie meurs pour elle,
Qu'aux enfers son Amant sera plus glotieux*,
Que son riual jaloux triomphant dans les Cieux;
Pourueu qu'apres ma mort son fatal Hymenée,
Ne trouble point là bas ma belle destinée:
Apres ces mots iettant vn soûpir amoureux,
Son ame s'enuola dans les champs bien-heureux.

D I A N E.

Ah! trop fidele Amant, & trop perfide frere,
L'aimable Endimion ne voit plus la lumiere,
Contre le desespoir qui me peut secourir,
S'il est vray, s'il est vray, que tu l'as veu mourir.
Mercure n'a-t'il pû s'opposer à sa rage?

C E P H A L E.

Il est venu trop tard pour détourner l'orage,
Tout ce qu'il a pû faire est de plaindre son sort,
Quand il est arriué vostre Amant estoit mort.

D I A N E.

Ie n'en sçaurois douter, & ne le sçaurois croire.


96

C E P H A L E.

Ce Berger ne vit plus que dans vostre memoire,
Ce bien le consoloit, lors qu'il perdit le iour,
C'est beaucoup pour sa gloire.

D I A N E.

Et peu pour mon amour,
Mon cur sera troublé d'eternelles alarmes,
La mort m'a tout osté me priuant de ses charmes,
Ie ne puis plus rien voir que des objects de dueil,
Les Graces auec luy sont dedans le cercueil,
La terre pour iamais de vertus est deserte,
Les siecles ne sçauroient reparer cette perte.
Iupiter qui vois tout du haut du firmament,
L'as-tu veu sans horreur descendre au monument?
Si du lasche Apollon tu n'es point le complice,
Ta fille contre luy te demande justice;
Fay que mon Amant viue en dépit du trespas:

Elle parle à la Nuit.

Toy noire Deité qu'on reuere là bas,
Va d'vn pas diligent sur le riuage sombre,
Va dans ces lieux heureux où l'on voit sa belle ombre,
Va-t'en dans les Enfers, va-t'en dire à la mort,
Que ie ne puis souffrir cette injure du sort,
Qu'il faut qu'Endimion reuiue & me reuoye,
Dy luy, dy luy qu'il faut qu'elle rende sa proye.

L A   N V I C T.

Vers la mort vainement ie conduirois mes pas,


97

Car les arrests du sort ne se reuoquent pas,
On n'en doit esperer, ny pitié, ny justice.

D I A N E.

Il a fait cette grace à l'Amant d'Euridice;
Mais si l'iniuste sort ne veut pas m'obliger,
Qu'il vienne m'enleuer auecque mon Berger,
Et me fasse descendre en la Nuict eternelle,
* son ombre plaintiue incessamment m'appelle;
Ie veux l'aller trouuer chez ces peuples sans iour,
Dans ces sombres Palais où la mort tient sa Cour:
Mon il auec horreur contemple la lumiere,
Ie ne puis plus souffrir que le Soleil m'esclaire,
Fuyons les feux jaloux de ce cruel riual,
L'ennemy de mon bien, & l'autheur de mon mal.

L A   N V I C T.

Que son cur agité souffre vn supplice rude.

C E P H A L E.

Nul tourment n'est égal a* son inquietude,
Amour sur les Amans prend vn trop grand pouuoir;
Mais ie voy sur son front reluire quelque espoir.

D I A N E.

Il est temps de finir cette plainte amoureuse,
I'ay trouué le secret qui me peut rendre heureuse,
En dépit du destin, des Dieux, du monument,
Ie veux reuoir encor mon genereux Amant,


98

Et sous les sacrez noms & d'Amante & d'Hecate,
Ie veux parmy les morts que mon Amour esclate,
Ie veux sans differer, ie veux aller là bas,
Où mon Berger habite, où mon frere n'est pas;
Ie veux dans la demeure eternellement sombre,
De mes Diuins regards resioüyr sa belle ombre,
Et malgré le jaloux qui nous a separez,
Que ses yeux de mes yeux soient encor esclairez:
Parmy l'horreur le dueil, les tourmens & les chaisnes,
Dans le sejour des maux ie veux finir mes peines,
Et iouyr aux Enfers malgré mes enuieux,
D'vn bon-heur plus parfait que le bon-heur des Cieux.

F I N.