Les Amours de Diane et d'Endimion:
Introduction


Pour Gabriel Gilbert, comme pour beaucoup d'auteurs dramatiques du XVIIe siècle, la composition de ses pièces de théâtre était une activité secondaire, subordonnée à ses devoirs professionnels. Bien qu'il ait écrit cinq pièces, tragédies ou tragi-comédies, avant 1650, il fut obligé de chercher la sécurité financière dans la maison de Mlle de Montpensier, qui le nomma son secrétaire. En 1656, il était secrétaire de la reine Christine de Suède qui avait abdiqué sa couronne pour s'installer en Italie et c'est à Rome qu'il reprit la plume pour écrire une nouvelle tragédie, Les Amours de Diane et d'Endimion.

Rien d'étonnant à ce que la matière de la pièce ait été prise dans la mythologie grecque. Depuis 1635, plus d'une trentaine de pièces en avaient tiré leur inspiration, y compris l'Hypolite de Gilbert, et il pouvait supposer que l'histoire d'Endimion serait connue d'un large public. Cependant, deux choses rendent ce choix intéressant.

Primo, les amours de Diane et d'Endimion semblent avoir eu une signification spéciale pour la reine Christine. En arrivant à Rome en décembre 1656, elle s'était installée dans le Palais Farnèse, dont la grande galerie était ornée d'une série de peintures sur le sujet du Triomphe de l'Amour exécutée par les frères Carracci. Au centre du cycle représentant les amours des dieux se trouvaient celles de Diane et Endimion: Christine choisit pour sa chambre la pièce qui ouvrait sur la galerie. C'est elle qui commanda à Gilbert de composer sa tragédie sur ce thème (voir l'Epître) et certains observateurs romains remarquèrent qu'après le dîner elle se plaisait à lire à ses invités les passages où Diane déclare son amour pour Endimion. Lors d'une visite à Paris en 1658, elle vit représenter la pièce de Gilbert, que la troupe de l'Hôtel de Bourgogne avait choisie pour sa délectation (voir Loret, La Muze historique, lettre du 2 mars 1658). Le thème semble l'avoir préoccupée pendant longtemps puisqu'une trentaine d'années plus tard elle commanda à Alessandro Guidi de composer une pastorale en musique sur les mêmes amours mais, le texte ne subsistant plus, la façon dont elles étaient présentées reste inconnue.

Sous sa forme primitive, le mythe raconte comment la déesse de la lune, Sélène, tomba amoureuse du berger Endimion pendant qu'il dormait près de ses troupeaux sur le mont Latmos. Pour pouvoir venir l'embrasser toutes les nuits, elle le fit dormir d'un sommeil éternel. Sélène fut remplacée dans les versions postérieures par Artémis/Diane, modification significative puisque celle-ci avait décidé de rester éternellement chaste et se tenait à l'écart de la société des dieux aussi bien que de celle des humains. (Il est vrai qu'elle avait été amoureuse du géant Orion mais, l'ayant tué par erreur, elle ne quittait plus les forêts où elle chassait avec ses nymphes.) Un mythe qui accordait que cette déesse vierge ne pouvait pas se défendre contre les flèches de Cupidon devenait bien plus intéressant aux poètes, qui y voyaient l'illustration d'un amour interdit, celui d'une reine ou d'une dame noble pour un roturier ou un homme 'peu convenable'. Inversement, en modifiant le mythe, on pouvait imaginer un roturier qui aspire à l'amour d'une reine. Cette dernière interprétation avait déjà été mise devant le public en 1624 lorsque Gombauld, se croyant aimé de la reine Marie de Médicis, publia son roman Endimion (voir Tallemant des Réaux, Historiettes, éd. Adam, Paris, 1960, I, 553-56). Bien que Diane ressente une certaine affection pour le berger, c'est lui qui brûle de la passion de la servir et à la fin il est renvoyé à sa ville natale, emportant pour seule récompense la promesse 'ne doute iamais de ma bonne volonté pour toy, ny de mon souvenir' (L'Endimion de Gombauld, Paris, 1624, p. 47).

La Diane de Gilbert, par contre, répond à la passion d'Endimion avec une passion égale, abandonnant l'Olympe pour rester auprès de son berger-héros. Malgré la barrière infranchissable qui existe entre le monde des immortels et celui des mortels, elle est prête à tout faire en faveur de son amour, à désobéir à l'ordre exprès de Jupiter exilant Endimion et interdisant à Diane de le voir, même à négliger sa fonction de déesse de la lune pour suivre son amant dans les régions infernales. Endimion de sa part se rend compte de l'impossibilité de sa situation et il préfère démontrer la profondeur de son amour en le mêlant avec sa gloire et en lançant un défi magnifique mais désespéré aux dieux.

Il est évident par l'intrigue et par le langage employé que, derrière la façade mythologique, Gilbert raconte l'histoire d'un couple séparé par un abîme social et par l'hostilité de la classe supérieure, ou l'ordre aristocratique, qui détient le pouvoir. On est donc tenté de chercher des parallèles dans la vie de Christine qui, comme Diane, se souciait assez peu des contraintes imposées par sa fonction royale pour renoncer au trône suédois en faveur de sa liberté personnelle et qui, il faut l'avouer, ne manquait pas d'amoureux présumés. Le seul modèle croyable pour l'Endimion de Gilbert, pourtant, est un homme qu'elle rencontra pour la première fois à Rome en 1656, c'est-à-dire aussitôt après son arrivée. C'était Decio Azzolino, âgé de 33 ans, d'une famille noble mais modeste. Il devint tout de suite le confident de la reine, son ami et son conseiller. Ses origines ne lui auraient pas permis d'aspirer publiquement à la main de Christine mais il y avait en tout cas une interdiction bien plus absolue, le fait qu'il était cardinal. Cela n'a pas empêché qu'ils deviennent amants, et les lettres de Christine, décryptées pour la première fois à la fin du XIXe siècle, révèlent la passion qu'elle ressentait pour lui. C'est un amour qui dura toute sa vie, car à sa mort en 1689 elle nomma Azzolino son unique héritier. On peut donc supposer que le mythe de Diane et d'Endimion et la manière dont Gilbert le traita aient plu à Christine parce qu'elle y voyait la réflexion de sa propre situation. Sans preuves concrètes, cependant, cela reste hypothétique.

Pourtant, un second aspect de cette tragédie frappe le lecteur presque à chaque page. L'interprétation du mythe d'Endimion adoptée par Gilbert n'est pas du tout conforme à la tradition reçue. Loin d'être un pauvre berger passif, observé et admiré par la déesse de la lune pendant qu'il sommeille, son Endimion n'est même pas un mortel comme les autres. Il est déjà connu pour son 'insigne valeur' qu'on vante partout (p. 18), mais il s'élève au rang des plus grands héros au cours de la pièce en tuant 'ce sanglier furieux, ce monstre épouvantable' qui dévaste les forêts et qui s'est rendu redoutable par 'cent illustres morts'. Il prend ainsi sa place à côté d'Hercule qui avait tué le sanglier d'Erymanthe et de Méléagre qui avait sauvé le royaume de Calydon d'un sanglier aussi redoutable.

Sûr de ses qualités héroïques, Endimion ose tourner les yeux vers Diane. En bon amoureux, il fait preuve d'un profond respect mais il est assez audacieux pour déclarer sa passion jusqu'à faire trembler la déesse. Il refuse de se laisser décourager par l'expérience de Céphale qui insiste que l'humeur des déesses est 'altière, hautaine, impétueuse' et que

    leur cur où l'amour règne orgueilleusement
Se gagne avecque peine et se perd aisément. (p. 16)

Pour Endimion, la difficulté de l'entreprise la rend d'autant plus glorieuse (p. 60-61). Il se vante de son destin, se voyant 'abîmé dans la gloire, et comblé d'allégresse' (p. 52).

En fait, comme pour les héros cornéliens, amour et gloire sont ici inséparables. C'est l'action qui justifie la gloire: c'est elle aussi qui fait naître l'amour. Informé par la Nuit que Diane l'aime, Endimion demande aussitôt 'par quelle action' il a pu gagner son cur, supposant que l'amour ne peut être causé par un simple je ne sais quoi:

on est aimé pour être ou vaillant ou discret. (p. 25)

On voit d'ailleurs que le fait d'avoir rendu les dieux jaloux fait presque autant de plaisir à Endimion que l'amour de Diane.

C'est cette même fierté héroïque qui anime son attitude envers les dieux. Il refuse d'adorer 'la troupe immortelle' (sauf Diane, bien entendu) et ne se laisse pas intimider par leur puissance prétendue. Ils peuvent sans doute abattre les hommes qui les offensent mais, étant comme les mortels liés par la loi du destin, ils ne sont pas plus libres qu'eux. Jupiter lui-même est obligé d'obéir à deux déités encore plus puissantes que lui, le Destin et l'Amour, et n'est donc nullement supérieur à un homme de cur:

Les Dieux par le destin ont les bras enchaînés;
Sans lui que peuvent-ils plus que la race humaine? (p. 32)

Les dieux se piquent de leur divinité: ils sont 'incapables d'erreur' et veulent être adorés non pas pour leurs grandes actions mais pour leur essence divine. Mais ils sont vicieux, corrompus, capables de crimes que les mortels trouvent répugnants. Ils peuvent se faire craindre mais ne méritent pas le respect des hommes, et un héros comme Endimion représente la liberté morale de la race humaine. S'il est exceptionnel par son courage face à l'arrogance des dieux, il l'est encore plus par son refus de reconnaître leur divinité. Bien qu'Apollon soit capable de le réduire en cendres, Endimion refuse d'être intimidé et lui conseille de ne pas vanter sa 'race divine':

Je connais bien les dieux, je sais leur origine:
C'étaient des conquérants, des héros et des rois
Qu'on a déifiés pour leurs fameux exploits;
L'éclat de leurs hauts faits par le cours des années
A fait jusques au Ciel monter leurs destinées,
Et la nécessité qui presse les mortels
Leur a fait en tremblant élever des autels.

Des idoles de plâtre. Il suffit d'un homme courageux pour les renverser:

Si la peur fait les dieux, et leur sacré mystère,
La générosité pourra bien les défaire. (p. 58)

Il est surprenant - et anachronique - de trouver une analyse evhémériste de l'origine des dieux dans la bouche d'un personnage mythologique. Mais elle s'explique plus facilement dans le contexte des années 1650. L'échec de la Fronde des Princes en 1653 avait porté un coup sévère aux prétensions des grands nobles, dont les plus importants se trouvaient soit en exil (Condé, La Rochefoucauld, Madame de Longueville, Beaufort) soit relégués en marge de la cour (Gaston d'Orléans, Mlle de Montpensier, Conti). L'ordre ou la classe qui avait profité le plus des changements politiques était la noblesse de robe, ce mélange d'officiers, d'avocats, de magistrats et de financiers qui, tout en réclamant continuellement le renvoi de Mazarin, avait en fait garanti le succès de la cause royale. Exerçant désormais une influence considérable sur la machine gouvernementale, ils exprimaient leur nouvelle confiance à travers leur propre mythe.

Tandis que la noblesse d'épée prétendait posséder une 'vertu' séculaire, quintessence des qualités martiales et généreuses, qui la distinguait absolument des autres ordres, la noblesse de robe proposait sa propre définition de la noblesse. Ce n'étaient pas les exploits guerriers qui la validaient mais le service du roi dans la vie civile par l'exercice des fonctions publiques. Depuis 1604, lorsque la cour avait établi le principe héréditaire en faveur des officiers qui payaient la paulette, la robe déclarait avec de plus en plus de confiance que c'était elle qui était investie de la 'vraie' noblesse. Déjà en 1611, Mayerne Turquet avait proposé une thèse selon laquelle la noblesse est un état ouvert à 'toutes conditions d'hommes capables d'amitié et de raison'. L'épée méprise l'ordre plébéien 'à cause de ses vacations et exercices domestiques' mais en fait 'l'Etat plébéien est la pépinière de la noblesse.' Mayerne Turquet convient que c'est la vertu qui confère la noblesse mais il doute que les qualités incarnées dans les vieux Francs à qui les grands nobles font remonter leur famille méritent le nom de vertu. Certes, à une époque barbare, 'la fureur et témérité guerrière' ont été nécessaires mais, une fois la société civile établie, c'est aux hommes sages et expérimentés, aux magistrats et sénateurs, qu'on a recours: ce sont eux qui font preuve de la vraie vertu et donc de la noblesse.

Cette thèse devient le manifeste de la noblesse de robe pendant la première moitié du XVIIe siècle mais elle reste à l'état théorique puisque c'est l'épée qui continue à détenir le vrai pouvoir. Après la Fronde, c'est une autre histoire. L'honneur passe du côté de ceux qui pouvaient prétendre avoir maintenu l'administration et l'ordre, géré les finances, soutenu l'Etat pendant que les grands nobles avançaient leurs propres intérêts. Les panégyristes chantent les louanges de la nouvelle élite, comme Fouquet, Bellièvre et les Guénégaud, leur attribuant toutes les qualités héroïques réservées jusque-là aux nobles militaires.

Gilbert est de leur nombre. En 1657, le spectateur aurait tout de suite reconnu dans les paroles d'Endimion le mythe de la noblesse selon la robe. Et Gilbert pousse ses éloges plus loin, annonçant par la bouche de Diane un rôle glorieux pour la nouvelle élite. Les dieux/nobles d'épée ont dégénéré et ont perdu le droit au respect des hommes:

Les Dieux dedans le Ciel ont semé les erreurs,
L'aise, l'indépendance ont corrompu leurs murs,
Et comme ils sont sans peur des lois et des supplices,
Leurs esprits déréglés s'abandonnent aux vices. (p. 71)

Le commun des hommes les imite par habitude, pensant qu'ils représentent toujours le modèle de la vertu. Mais une nouvelle race, modèle de la vraie vertu, va montrer le chemin:

Une troisième race entre l'homme et la nôtre,
Exempte des défauts et de l'une et de l'autre,
Fait fleurir ici-bas la paix et l'équité
Et reprend le chemin que les dieux ont quitté;
Elle fait éclater les qualités divines
Et peuple l'univers d'héros et d'héroïnes;
Des vices, des erreurs leur esprit est vainqueur. (p. 72)

Ce que ces vers signifient est clair et Gilbert identifie déjà un membre de cette race dans son épître. Mazarin, travaillant infatigablement pour le bien de l'Etat, possède toutes les qualités dont est composée la vertu de la nouvelle classe dominante - prudence, sagesse, patience; tellement différentes des vieilles valeurs militaires, elles n'en sont pas moins nécessaires pour l'accomplissement des exploits héroïques.

Le monde avait subi des changements importants depuis la Fronde et, en adaptant le mythe d'Endimion, Gilbert démontre qu'il en avait bien perçu un aspect essentiel.


Bibliographie sommaire

Bildt, Baron de Christine de Suède et le cardinal Azzolino (Paris, 1899)

Pellet, Eleanor J. A Forgotten French Dramatist: Gabriel Gilbert (1620?-1680?) (Baltimore/Paris, 1931)