Pierre Montmaur


D'origine limousine et bourgeoise, Pierre Montmaur était doué d'une mémoire prodigieuse, ce qui lui valut l'attention des Jésuites au Collège de Bordeaux. A la fin de ses études, il fut nommé à des postes de professeur de latin et de grec dans de nombreuses villes de province. Arrivé à Paris, il acheta la chaire de grec au Collège Royal en 1623, occupée jusque-là par Jérôme Goulu, et la tenait toujours à sa mort en 1650. Il se fit bientôt une réputation, non pas pour sa pédagogie, car il se souciait peu de ses devoirs professionnels, mais pour les devises qu'il composait pour les grands, dont Richelieu, Marie de Médicis et le roi d'Espagne, et encore plus pour sa gourmandise à laquelle il donnait libre cours à la table de plusieurs notables parisiens.

En 1636, deux érudits, Charles Feramus et Gilles Ménage, s'amusaient à satiriser Montmaur. L'avocat Feramus était reconnu par ses contemporains pour un des meilleurs versificateurs en latin de son temps (lui-même exprima le regret que son travail d'avocat ne lui laissait pas assez de temps pour s'y adonner davantage) et Ménage s'était fait une solide réputation d'humaniste - ou de pédant, selon ses ennemis. Ils échangèrent des satires, Feramus dédiant à Ménage son poème Macrini parasitogrammatici Ημερα [Héméra] et Ménage rendant le compliment en prose avec sa Vita Gargilii Mamurrae.

Ces deux ouvrages, qui circulaient longtemps en manuscrit, attaquent Montmaur sur deux fronts. En premier lieu, une critique des jugements littéraires qu'il exprimait à la table de ceux qui l'invitaient à dîner. Que ce fût pour choquer l'assistance ou pour provoquer un débat, il proposait un renversement des réputations sanctifiées par le passage des siècles. Aristophane brillait plus qu'Euripide, Eschyle, Sophocle, qui d'après lui ne valaient rien. Parmi les philosophes, Diogène surpassait Socrate, Epicure devançait de loin les Stoïciens. La plupart des auteurs romains - Cicéron, César, Tacite, Virgile, Horace - avaient peu de talent, leur style était rugueux. Seul Lucain méritait la couronne littéraire. Ces opinions étaient faites pour mettre en rage deux érudits comme Feramus et Ménage, mais ils trouvaient également insupportable la définition de la poésie que les vues de Montmaur impliquaient. Pour lui, un poème était surtout un défi à l'ingéniosité linguistique du poète. Il adorait les jeux de mots, les acrostiches, les vers rhopaliques et léonins, les énigmes; et les Muses ne pouvaient accorder plus grande gloire à un poète qu'en lui inspirant des anagrammes.

Feramus et Ménage eurent sans doute du mal à décider si les opinions de Montmaur étaient dangereuses ou n'étaient que ridicules, mais ils prirent l'arme du ridicule pour essayer de démolir sa réputation. Ils inventèrent une biographie colorée - une carrière de charlatan, une autre dans la basoche, des amours échouées, des incidents humiliants. Il s'était mis à faire des vers, sachant que Richelieu favorisait les poètes, dirent-ils, mais n'ayant aucun talent, il ne savait composer que des concaténations de mots déformés, des anagrammes, de sottes énigmes. La cible principale de leur satire, cependant, était son parasitisme. Invité à dîner chez quelque grand, il mangeait tout, buvait tout sans vergogne. Il était tellement expert qu'il faisait des cours de parasitisme. Sa gourmandise entraîna même la mort qu'ils lui imaginèrent. Pour pouvoir manger plus vite, il s'était fait une énorme cuiller, démontable pour la rendre plus portative. Un jour, la vis qui la tenait s'était desserrée et il avait avalé la cuiller avec sa soupe.

Un observateur contemporain pouvait croire que tout cela n'était qu'un cas d'animosité entre littérateurs mais, en 1643, un véritable torrent de vitupération se déchaîne contre Montmaur. L'incident qui le provoque reste enveloppé de mystère mais il semble avoir eu pour origine une prise de bec entre Montmaur et Feramus. Les deux satires de Feramus et Ménage sont imprimées pour la première fois et, aussitôt après, les plus respectés des humanistes prennent la plume pour attaquer le professeur parasitique. Abraham Rémi, Professeur Royal en Eloquence, compose une Metamorphosis parasiti in caballum. Guez de Balzac s'acharne sur l'anagrammatiste (Ad [...] Metellum de Bosco Roberto Epistola). Adrien de Valois, futur Historiographe royal, marque plusieurs points sur Montmaur en éditant ses œuvres complètes en deux tomes (Petri Monmauri Graecarum Literarum Professoris Regii Opera), ce qui révèle que le professeur, si prompt à dénigrer les autres, n'a publié qu'une soixantaine de vers et quatre pages en prose. Les deux tomes ne contiennent que trente-six pages et le commentaire critique ajouté par Valois, dans lequel il analyse chaque vers avec un sérieux ironique, louant les banalités et les effets linguistiques déformés, si chers à Montmaur, est cinq fois plus long que les œuvres.

Tout ce tumulte attira l'attention de ceux qui écrivaient en français et qui ne prétendaient pas à une connaissance profonde des lettres grecques et latines - Malleville, Vion d'Alibray, Furetière, Scarron et autres. Ils n'avaient pas les énormes réserves de venin à l'égard de Montmaur qui faisaient agir les latinistes (car ils ne se voyaient pas comme les défenseurs des géants des siècles d'or contre cet iconoclaste) mais ils sautèrent sur l'occasion de satiriser quelqu'un qui était déjà une caricature. Pour la plupart, ils se moquaient de son parasitisme, son énorme appétit, son ignorance supposée, son penchant pour la calomnie, et se souciaient peu de ses opinions sur la poésie ou sur Homère et Virgile. Scarron fait une satire de 142 vers sur le désespoir ressenti par Montmaur lorsqu'il fut expulsé de la maison du Président de Mesmes pour avoir fait, semble-t-il, une remarque inacceptable. Les auteurs du Parasite Mormon ne tiennent aucun compte de la carrière académique du bon professeur ni de ses pauvres vers mais font de lui uniquement le prétexte d'un assemblage d'anecdotes, de calembours, de jeux d'esprit sur le thème du parasitisme. Il a perdu toute son individualité pour devenir un stéréotype, un personnage de roman comique, tout comme le Pointu et le Poète crotté (Textes et Contextes pp. 9-43, 181-204).

Seul parmi les écrivains qui satirisaient Montmaur uniquement en français, Charles Sorel s'indigne contre ses idées hétéroclites en matière de poésie. Le parasite Gastrimargue dans son Polyandre rejette le langage des auteurs 'de la nouvelle bande, qui méprisant les lois anciennes, ne veulent plus parler de Phébus ni du cheval Pégase, ni de la fontaine Aganippide et de l'Hélicon' et se rend ridicule en prêchant une doctrine qui s'oppose à tous les changements qui ont eu lieu depuis plusieurs décennies. Sa faute est aggravée par le fait qu'il écrit en latin, selon le champion du réalisme littéraire.

Pendant quatorze ans, Montmaur fut l'objet d'une campagne satirique menée par ceux pour qui la poésie était le sommet de la créativité humaine, la plus pure expression de l'esprit. Si Montmaur voulait la réduire à un exercice linguistique, faire d'un poème une série de banalités exprimée en calembours et en pointes, il fallait le traiter en hérétique littéraire et s'efforcer de démolir son influence. (La même lutte entre 'vrais' poètes et dilettantes se manifeste autour des bouts rimés, des pointes, de la préciosité.) Pour le grand public, pourtant, et pour certains observateurs littéraires aussi, le spectacle de ces messieurs qui se déchiraient ne semblait qu'une querelle entre cuistres, matière à romans comiques. Certes, les attaques des satiristes ne semblent pas avoir nui à la fortune de Montmaur, car cet homme ridiculisé sous les noms de Macrinus, Gargilius Mamurra, Gomor, Mogor, Faimmort, Orbilius Musca, Gastrimargue, Mormon, lorsqu'il mourut le 22 mars 1650, était nanti, selon Dubuisson-Aubenay, de 'bénéfices, titres ou offices du Roi, rentes et beaucoup d'argent' (Journal des Guerres Civiles, I, 237).


Bibliographie sommaire

Bannister, Mark 'The Montmaur Affair: poetry versus pedantry in the seventeenth century', French Studies XXXIII (oct. 1979), pp. 397-410

Bernardin, N-M. De Petro Monmauro Graecarum Litterarum Professore Regio et ejus obtrectatoribus (Paris, 1895)

De Smet, I. A. R. Menippean Satire and the Republic of Letters, 1581-1655 (Genève, 1996), ch. 7 'Montmaur the pedant-parasite: Menippean satire in the Parisian salons'

Sallengre, Albert-Henri Histoire de Pierre de Montmaur, 2 tomes (La Haye, 1715)