Le Parasite Mormon:
Introduction


Le Parasite Mormon parut en 1650, sans nom d'auteur. Comme l'indique l'Au Lecteur, il fut l'oeuvre d'un groupe d'amis, représentant pour la plupart une jeune génération littéraire mais contenant aussi quelques écrivains expérimentés. Le coordonnateur sinon le chef du groupe était l'abbé François de la Mothe le Vayer, fils du célèbre philosophe du même nom et éditeur en 1654 des oeuvres de ce dernier. Il n'avait rien publié avant le Parasite Mormon et ne devait composer rien d'autre avant sa mort en 1664 à l'âge de 35 ans.

Parmi ses collaborateurs se comptaient les suivants:

Jean Le Royer de Prade, né vraisemblablement en 1624, qui exerçait ses talents tout jeune dans plusieurs genres. Le 17 mai 1649, l'éditeur Pierre Targa avait pris un privilège pour trois ouvrages de Prade, une tragédie (La Victime d'Estat, ou la mort de Plautius Siluanus Preteur Romain) et une tragi-comédie (Annibal), toutes deux publiées en septembre 1649, ainsi qu'un volume de poésies (Les Oeuures poetiques du sieur de Prade) qui parut en mai 1650. Une troisième pièce de théâtre (Arsace) était déjà prête en 1650 mais l'éditeur indique que l'auteur ne voulait pas qu'elle fût représentée: 'Il [l'Arsace] a esté leu à vne infinité de personnes de merite qui peuuent en rendre témoignage: Messieurs de Sainte Marthe, le Vayer de Boutigny, Lebret, de Folleuille, l'Abbé de la Motte le Vayer, de Montauban, de Scudery, de Rotrou, du Ryer, & Beïs ont publié dés l'année 1653 l'estime qu'ils en faisoient.' Elle ne fut publiée qu'en 1662. Toujours en 1650, Prade fit paraître un traité d'héraldique (Le Trophée d'armes heraldiques, ou la science du blason) avant de s'essayer à l'historiographie (L'Histoire de France depuis Pharamond jusqu'à Louis XIII, 1651).

Charles Sorel, âgé en 1650 de 68 ans. Il s'était créé une réputation il y avait longtemps pour ses romans (principalement l'Histoire comique de Francion, première version 1623, et Le Berger extravagant, 1627), ses ouvrages d'histoire (surtout l'Histoire de la monarchie françoise, 1630) et une bonne douzaine d'autres ouvrages qui témoignent de l'éclectisme de ses intérêts intellectuels. Son talent pour l'histoire comique avait été confirmé en 1648 lors de la parution de Polyandre et sa place parmi les auteurs du Parasite Mormon s'explique peut-être par le besoin qu'ils avaient de son expérience littéraire plutôt que par les liens de l'amitié, comme c'était le cas pour les autres.

Savinien de Cyrano de Bergerac. Il avait composé sa comédie, Le Pédant joué, en 1645 ou 1646 mais elle ne fut éditée qu'en 1654 avec d'autres 'oeuvres diverses'. Selon Le Parasite Mormon (p. 144), il travaillait en 1650 à La Mort d'Agrippine mais, en fait, comme La Mothe le Vayer, il n'avait rien publié jusque-là, sauf peut-être Le Ministre d'Estat flambé en 1649, et les ouvrages pour lesquels il est le mieux connu, Les Estats et empires de la lune et Les Estats et empires du soleil, ne parurent qu'après sa mort qui eut lieu en 1655.

Le groupe a pu contenir d'autres écrivains actifs. Serroy a suggéré (pp. 407-09) que Scarron était de leur nombre et qu'il rédigea l'Histoire du Pointu, avançant à l'appui de son hypothèse des preuves convaincantes — le plaisir que Scarron prenait à entendre des pointes, la brouille vers 1650 avec Cyrano qu'il aurait satirisé sous le nom de La Hérissonière, certaines ressemblances avec le Roman comique.

La part que chacun de ces auteurs a pris à l'élaboration du texte du Parasite Mormon reste inconnue, mais on reconnaît certaines préoccupations déjà exprimées dans d'autres ouvrages. Sorel avait satirisé le pédant Montmaur sous le nom de Gastrimargue dans son Polyandre et était connu pour ses idées radicales sur le "réalisme" littéraire. Cyrano aussi avait satirisé un autre pédant, Jean Grangier, principal du Collège de Beauvais, dans son Pédant joué et il semble avoir adopté une attitude sceptique ou même hostile envers le féminisme du temps (voir pp. 83-101 et sa 'Lettre à Monsieur de Gerzan sur son Triomphe des dames'). Le fait que le père de La Mothe le Vayer était précepteur de Philippe d'Orléans, frère du roi, explique sans doute la défense de Mazarin (pp. 76-78) à un temps où la plupart des écrivains burlesques et satiriques avaient déclaré la guerre contre le cardinal. (En 1654, le Vayer devait dédier son édition des oeuvres de son père à Mazarin mais, le pouvoir du cardinal étant alors solidement rétabli, c'est moins surprenant.) Il se peut aussi que Cyrano ait partagé les mêmes sentiments pour Mazarin. Bien qu'un certain nombre de mazarinades hostiles au cardinal soient souvent attribuées à Cyrano, leur paternité est loin d'être prouvée (voir Madeleine Alcover, Cyrano relu et corrigé, Genève: Droz, 1990, pp. 93-114) et Cyrano a d'ailleurs écrit sa 'Lettre contre les Frondeurs' dans laquelle il a développé une justification détaillée de Mazarin contre ses ennemis.

Le Parasite Mormon maintient la vision du roman comique établie par Sorel dans son Polyandre. L'intrigue n'est que la trame à laquelle sont attachés trois portraits satiriques, contenant chacun toute une collection d'anecdotes, de sarcasmes et de calembours relatifs respectivement au parasitisme, à la pauvreté des poètes et à la mode des pointes. Il est vrai que le héros éponyme représente le plus notoire des parasites du temps, Pierre Montmaur, mais on ne reconnaît pas dans Mormon le pédant attaqué par tant de latinistes après 1643. Pour eux, son parasitisme n'était qu'un trait secondaire de son caractère: pour La Mothe le Vayer et ses amis, c'est le personnage entier. Il en est de même du poète crotté, parfois identifié avec Neufgermain, et du pointu, sous le masque duquel il faut peut-être voir un de ces beaux esprits qui allaient fleurir dans les salons des précieuses. Ce ne sont pas des individus mais des 'types' composés d'éléments hétéroclites.

L'intrigue sert aussi de véhicule pour les idées des auteurs sur le réalisme littéraire. Ils ne laissent échapper aucune occasion de ridiculiser les prétentions des grands genres, que ce soit le langage poétique ou les conventions théâtrales ou les aventures des héros de roman. Le Parasite Mormon se joint ainsi à une tradition satirique qui sous-tend toute la vie littéraire du XVIIe siècle et qui la défend contre l'excès.

Le Parasite Mormon ne fut édité qu'une seule fois, en 1650, sans nom d'éditeur. Il parut avec une épître dédicatoire adressée à Roland le Vayer de Boutigny, cousin de la Mothe le Vayer fils et auteur de Mitridate, roman héroïque en quatre volumes qui raconte les aventures martiales et amoureuses, non pas de Mithridate Eupator, le plus connu des rois de ce nom et le modèle pour le Mithridate de Racine, mais de Mithridate III, petit-fils de Philippe de Macédoine (voir Le Parasite Mormon pp. 71-73). Le Vayer de Boutigny dota chacun des quatre volumes de son roman (les deux premiers publiés en 1648, les deux derniers en 1651) d'une épître différente adressée à son cousin, l'assurant que tout le monde le prendrait pour un 'homme à donner ou benefice, ou pension. […] Ie te promets d'oresnauant vne douzaine de Poëtes à ton leuer: Et quelque peu de rapport qu'il y ayt de ton nom, à celuy du fauory d'Auguste, ie te garantis celuy de Mecenas.' Dans Le Parasite Mormon, La Mothe le Vayer lui rend le compliment, mais en plus court.


Bibliographie sommaire

Fabureau, H. 'Le Parasite Mormon', Mercure de France no. 1048 (déc. 1950)

Serroy, Jean Roman et réalité: les histoires comiques au XVIIe siècle (Paris, 1981)