Les Pointes


Qu'est-ce qu'une pointe au dix-septième siècle? Selon les lexicographes, c'est 'une pensée qui surprend par quelque subtilité d'imagination, par quelque jeu de mots' (Dictionnaire de l'Académie, 1694) ou une 'rencontre spirituelle, bon mot' (Richelet, 1680); pour Furetière (1690), 'les pointes sont des équivoques, & des jeux d'esprit. Il faut se donner de garde des fausses pointes, des turlupinades.' Mais ces définitions datent de la fin du siècle, lorsque la pointe n'est plus à la mode. Déjà, dans son Art poétique de 1672, Boileau avait esquissé une histoire des fortunes de la pointe, accusant les Italiens de l'avoir exportée en France et condamnant l'empire qu'elle a exercé sur la plupart des genres - madrigal, tragédie, élégie - pendant plusieurs décennies. Elle avait infecté la prose aussi bien que les vers, jusqu'au langage des avocats et des prédicateurs. En 1672, prétend Boileau, elle n'est plus admise que dans l'épigramme: encore faut-il qu'elle soit attachée à la pensée plutôt qu'aux mots.(Pour les lexicographes, la pointe est non seulement admise dans l'épigramme, elle est de rigueur: 'L'Epigramme doit finir par une pointe ingénieuse' (Richelet), 'Les Epigrammes doivent finir par quelque agreable pointe' (Furetière).)

Si nous remontons les années jusqu'à l'époque où la pointe régnait, nous trouvons bon nombre de poètes qui ne craignent pas d'introduire des jeux de mots même dans les scènes les plus pathétiques. Le plus célèbre est sans doute le couplet prononcé par la Thisbé de Théophile de Viau (Pyrame et Thisbé, 1621, V,2) lorsqu'elle se trouve devant le cadavre de Pyrame:

Ah! voici le poignard qui du sang de son maître
S'est souillé lâchement. Il en rougit, le traître.

On en trouve bien d'autres chez Mairet et quelques-uns de ses contemporains. Mais la pointe attire le mépris de la nouvelle école poétique, celle de Malherbe et ses disciples, qui a pour mission d'épurer la poésie des néologismes, archaïsmes, jeux de mot, équivoques et autres bagages poétiques du seizième siècle. Elle devient donc une sorte de signe de ralliement de la poésie d'imagination. Dans sa Satire IX (1606), visant Malherbe et ses disciples, Régnier condamne ceux qui veulent réduire la création poétique à un travail de pédant en insistant sur la pureté linguistique, en imposant une versification trop stricte, en supprimant toute fantaisie. Le vrai poète au contraire suit la nature et se laisse inspirer par tout ce qu'elle lui offre. Son génie a besoin de liberté: 'Les nonchalances sont ses plus grands artifices.' Une génération plus tard, Théophile de Viau à son tour veut que le poète soit guidé par l'imagination. Il a horreur des 'regratteurs de syllabes' qui cherchent à le contraindre par leurs règles. Saint-Amant se vante de la diversité des expériences qui lui fournissent les sources de son inspiration, mais elle l'a convaincu aussi du besoin d'avoir 'ses coudées franches dans le langage': il ne faut pas que le poète ait les mains liées par des prétendues règles en matière de vocabulaire, de versification ni de style.

On prétend souvent que la pointe n'est plus à la mode à partir de 1635. Il est vrai que la poétique malherbienne l'emporte finalement mais c'est un triomphe qui s'impose bien lentement, et il est loin d'être définitif avant 1675. La pointe garde longtemps sa valeur symbolique, car elle met en lumière une différence fondamentale, un gouffre infranchissable entre les poètes pour qui la poésie est un don des Muses, l'expression de la liberté d'esprit et d'imagination, et ceux pour qui elle est une sorte d'extension de la raison, l'expression surtout de la capacité humaine pour l'ordre et la discipline.

Jusqu'aux années 1660, c'est donc une véritable guerre qui se rallume continuellement ou plutôt qui ne s'éteint jamais. Au mi-siècle, on peut parler d'une crise autour de l'idée de la poésie symbolisée par la pointe. En 1647, Mascaron critique les amateurs de pointes qui n'aiment qu'un 'style nombreux' et 'de graves sentences' et qui ne sont pas capables d'apprécier 'la belle raillerie et la naïveté des pensées et des expressions'. Il les croit lourds, sans raffinement, l'équivalent moderne de ces mauvais critiques à l'époque de la décadence romaine qui n'admiraient que 'les fausses beautés d'un style enflé et ces expressions gothiques qui corrompirent entièrement la langue latine en croyant la rendre plus pompeuse et plus magnifique.' Néanmoins la pointe trouve toujours ses champions, le premier parmi eux étant Cyrano de Bergerac. En 1650, parlant au nom de son ami Prade dans la préface de ses Oeuvres poétiques, il critique le goût de l'époque qui n'estime que 'les choses fades' et qui préfère à un chef-d'oeuvre bien imaginé 'quelques mots qu'à force de les polir on a comme arrangés au compas'. Quatre ans plus tard, dans ses propres Oeuvres diverses, il prend plaisir à rassembler une collection de pointes, déclarant que la pointe n'existe que pour le divertissement: 'La pointe n'est pas d'accord avec la raison; c'est l'agréable jeu de l'esprit, et merveilleux en ce point qu'il réduit toutes choses sur le pied nécessaire à ses agréments, sans avoir égard à leur propre substance.'

Cyrano n'était pas le seul à apprécier la pointe à cette époque. La littérature burlesque en regorge et le foisonnement de productions populaires pendant la Fronde garantit sa survivance. Comme l'a constaté Carrier: 'Le goût des pointes, de l'hyperbole, des métaphores appuyées et de l'ingéniosité verbale se rencontre dans tant de mazarinades qu'on est obligé de reconnaître que la préciosité proprement dite, celle qui apparaît en 1654, ne pouvait guère renchérir dans ce domaine sur le mauvais goût ambiant' (Les Muses guerrières, pp. 74-75). Même quand elle est présentée en objet de risée, la pointe peut compter sur une certaine bienveillance grâce à l'esprit duquel elle dépend. Le lecteur sourit tout en protestant contre la déformation du sens. C'est ce qu'il est encouragé à faire dans Le Parasite Mormon (Textes et Contextes, pp. 50-75): le poète La Hérissonière, dit le Pointu, qui est incapable de parler sans pointes, est à la fois comique et admirable par le talent qu'il a de trouver les jeux de mots les plus compliqués possible. Racontant le dîner chez Dipnomède où La Hérissonière a déconcerté son malheureux hôte par ses saillies, Louvot est fasciné par le torrent de plaisanteries verbales avec lequel ce 'plaisant homme' a amusé les convives.

Après la Fronde, c'est la préciosité qui donne droit de cité à la pointe. Elle a le goût de la complication, de la surprise, des jeux d'esprit dans lesquels la forme est plus prisée que le fond, et la pointe satisfait à toutes ces conditions. Voiture, Cotin, Benserade et une foule de petits poètes de salon s'amusent à fourrer des calembours dans leurs vers et les ennemis du jargon et de la poésie extravagante les tournent en ridicule. 'Ne dis plus qu'il est amarante …' est entré dans la légende. L'Elise de La Critique de l'Ecole des Femmes de Molière est exaspérée par les 'turlupinades perpétuelles' d'un marquis qui trouve 'de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des halles et de la place Maubert' propres à relever les conversations au Louvre. L'exemple qu'elle en donne - 'Madame, vous êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues de Paris, car chacun vous voit de bon œil; à cause que Bonneuil est un village à trois lieues d'ici!' (Sc. 1) - est digne de La Hérissonière.

Petit à petit la paronomasie perd son éclat. Lorsqu'en 1695 Boileau s'attaque à l'équivoque, semblant l'accuser d'être responsable de tous les maux du monde, il a raison de déclarer que 'le public détrompé D'un pareil enjouement ne se sent plus frappé.' Les froids jeux de mots pratiqués par Benserade et Voiture

      autrefois délices des ruelles,
Approuvés chez les grands, applaudis chez les belles,
Hors de mode aujourd'hui chez nos plus froids badins,
Sont des collets montés et des vertugadins. (Satire XII, vv. 35-40)

Lorsqu'il sermonna le public, dans la préface de l'édition de 1701 de ses Œuvres, sur l'extravagance des pointes, il combattait un ennemi qui était déjà moribond. On voit bien combien la pointe avait perdu de sa force vitale au cours de cinquante ans: ce qui était censé, au mi-siècle, maintenir la chaleur de la poésie contre la frigidité de la poétique malherbienne ('le feu qui se termine en pointe' pour Cyrano, 'quelque feu dans les productions' pour Mascaron) est, à la fin du siècle, déclaré par Boileau être plus froid que 'toutes les glaces du Nord'.


Bibliographie sommaire

Carrier, Hubert Les Muses guerrières: les mazarinades et la vie littéraire au milieu du XVIIe siècle (Paris, 1996)

Bray, René La Préciosité et les précieux de Thibaut de Champagne à Jean Giraudoux (Paris, 1948)