La Reine Christine


Dans un siècle qui ne manquait pas de personnalités exceptionnelles, la reine Christine de Suède (1626-1689) n'en était pas la moins exceptionnelle. Enfant unique du roi Gustave Adolphe, ce grand champion des armées protestantes pendant la Guerre de Trente Ans, elle se trouva reine-élue à l'âge de quatre ans, suivant la mort de son père à la bataille de Lützen. Ses dons d'esprit et surtout sa curiosité intellectuelle promettaient beaucoup pour son règne personnel qui commença en 1644. En effet, elle fit bientôt sentir la force de sa volonté dans les négociations pour le traité de Westphalie (1648), par ses efforts pour résoudre les problèmes financiers causés par la guerre et dans son programme pour l'exploitation des ressources industrielles de son pays.

C'étaient pourtant ces mêmes dons d'esprit qui provoquèrent les premiers mécontentements parmi son peuple. Christine était une linguiste accomplie, parlant français, allemand, italien et latin aussi bien que suédois et ses connaissances en histoire, philosophie et politique la portaient à vouloir s'entourer de savants et d'artistes. Sa cour s'emplissait rapidement d'étrangers, surtout français et italiens, qu'elle invitait à venir répandre la lumière de leur génie dans son "Athènes du nord." Descartes est sans doute le plus célèbre de ces invités, mais parmi les Français qui firent des séjours plus ou moins longs à Stockholm on compte Bourdelot, Saumaise, Naudé, Huet, Saint-Amant, Chevreau, Benserade, Marigny ... . Cet amour des civilisations latines, moderne autant que classique, suscitait l'inquiétude des Suédois, pour qui le luxe, l'extravagance des divertissements et la liberté d'expression qui caractérisaient la cour de leur reine étaient une sorte d'affront au protestantisme luthérien qui était la religion officielle du pays. Ils soupçonnaient d'ailleurs que Christine n'était pas tout à fait convaincue de la vérité de cette religion, car elle échangeait des propos libres, voire libertins, avec ses "étrangers", ce qui pour les Suédois équivalait à l'athéisme.

Ils avaient aussi des inquiétudes moins spirituelles sur le mode de vie de leur reine. Ils s'attendaient à ce qu'elle se marie et produise un héritier, mais elle avait une profonde aversion pour le mariage et avait souvent exprimé le désir de garder sa liberté à tout prix, malgré le penchant passager qu'elle eut pour le comte Magnus de la Gardie. Au cours des années 1640, pendant lesquelles Christine discutait de plus en plus fréquemment avec les Jésuites, il était inévitable qu'une faille se produise entre la reine et la noblesse suédoise qui se croyait le gardien des intérêts nationaux. Finalement, elle décida de se convertir au catholicisme et d'abdiquer en faveur de son cousin, Charles Gustave, prétextant publiquement que le trône était un fardeau trop onéreux pour une femme. Le jour du couronnement de Charles Gustave en juin 1654, elle quitta la Suède pour voyager vers le sud.

Ayant échappé aux contraintes de ses devoirs royaux, Christine donna libre cours à ses idées romanesques et à ses rêves de liberté. Habillée en homme, voyageant avec une suite minimale de douze personnes, elle était ravie quand elle croyait être arrivée inconnue dans une ville d'étape. En fait, toutes les grandes puissances européennes observaient son progrès avec intérêt pour voir où elle avait l'intention de s'installer. Ayant franchi l'Allemagne et la Hollande protestantes, elle arriva en août dans les Pays-Bas espagnols, premier pays catholique de son itinéraire, où elle fut reçue par le gouverneur, l'archiduc Léopold. Malgré la chaleur de l'accueil officiel, l'archiduc eut bientôt lieu de s'inquiéter du comportement extravagant de la reine. Elle n'avait pas encore abjuré ouvertement son protestantisme et quelques-unes des opinions qu'elle exprimait suggéraient une vision sceptique plutôt que catholique. Elle jurait et s'amusait à porter des vêtements d'homme. On l'accusait de tendances lesbiennes. Les onze mois qu'elle passa à Anvers et à Bruxelles confirmèrent donc la légende de la reine libertine et scandaleuse.

Son voyage se poursuivit en novembre 1655 et quelques semaines plus tard elle arriva à Rome. Pour l'Eglise, la conversion d'un personnage aussi important sur la scène politique représentait une victoire notable sur l'hérésie protestante et le nouveau Pape, Alexandre VII, n'épargnait rien pour en tirer le plus grand avantage. Aux frais du Vatican, Christine fit une entrée magnifique dans la ville éternelle. Le collège des cardinaux l'attendait à la porte de la ville et l'accompagna avec toute la noblesse romaine jusqu'à la basilique de Saint-Pierre, où elle se prosterna devant l'autel. Le jour de Noël, elle revint à Saint-Pierre pour faire sa première communion aux mains du pape lui-même. Le lendemain elle dîna avec le pape, honneur extraordinaire pour une femme, et le soir elle fut escortée en procession au Palais Farnèse, que le duc de Parme avait mis à sa disposition.

Christine apprit bientôt qu'à Rome le ballet politique produisait des changements de position d'une rapidité étonnante. Quelques mois seulement après son arrivée, elle regrettait déjà la perte de sa couronne, car l'avenir était incertain. La réserve du pape et de la curie, aliénés par son refus d'adopter les murs d'une catholique dévote; l'hostilité des Espagnols, qui se méfiaient de ses sympathies politiques; ses problèmes financiers: tout faisait aspirer cette reine sans royaume au trône de Naples. Depuis plus de dix ans, le royaume des deux Siciles était dans un état de révolte quasi-permanent contre ses maîtres espagnols. En 1648, le duc de Guise s'était mis à la tête d'une insurrection soutenue par les Français, mais il avait été pris et emprisonné. Aussitôt libéré, il était revenu avec une escadrille navale attaquer les Espagnols. La France voulait l'annexation de ce point faible dans la chaîne des possessions espagnoles et Christine offrit d'y jouer un rôle.

Sous prétexte que la peste l'empêchait de passer par l'Allemagne, Christine demanda la permission de traverser la France en route pour la Suède où elle prétendait se rendre pour des affaires financières, mais ce qui était ostensiblement un voyage privé devint une entrée triomphale. En août 1656, elle fut accueillie à Lyon par le duc de Guise au nom du roi et accompagnée jusqu'à Paris où la ville lui offrit une semaine de cérémonies et de divertissements. A la cour, tout le monde voulait voir l'amazone légendaire qui, en fait, se tira avec honneur de cette inspection par les juges les plus exigeants du monde. Les négociations politiques eurent lieu en secret mais les deux parties étaient déjà du même avis. La France devait expulser les Espagnols de Naples, puis installer Christine sur le trône. A sa mort, sans issue, puisqu'elle tenait à sa résolution de ne jamais se marier, le trône serait de nouveau à la disposition de la France et Mazarin songeait déjà à y installer Philippe d'Anjou, frère de Louis XIV, pour fonder une dynastie Bourbon qui servirait de contrepoids à la puissance de l'Espagne.

Christine signa et repartit en Italie où elle commença ses préparatifs pour la prochaine aventure. Mais l'appel attendu ne se fit pas entendre. En juin 1657, elle céda à son impatience et reprit la route de Paris. Elle sut bientôt que, cette fois, Mazarin ne la regardait pas d'un il bienveillant. Il mit un appartement dans le château de Fontainebleau à sa disposition mais lui fit savoir qu'elle ne devait pas se présenter à la cour. Ce fut à Fontainebleau qu'elle découvrit la raison de la froideur du cardinal: son écuyer, Monaldeschi, avait trahi le projet napolitain aux Espagnols. Tout de suite, ayant refusé d'entendre ses justifications, Christine le fit assassiner dans la Galerie des Cerfs par trois de ses gardes. Le meurtre fit scandale et valut à Christine le surnom de 'la Sémiramis suédoise', car les Français supposaient que c'était ainsi qu'elle se débarrassait de ses amants gênants.

Après cela, le rêve napolitain se dissipa rapidement. Mazarin accepta de lui prêter des sommes considérables mais à condition qu'elle rentrât en Italie. Elle rêvait toujours en 1668 de redevenir reine puisqu'elle se déclara candidate au trône polonais, mais sans beaucoup d'enthousiasme et sans succès. Pour le reste, elle dépensait son énergie au centre de la vie culturelle de Rome, à collectionner des peintures et des sculptures, à patronner le théâtre et le ballet, à présider l'académie qu'elle avait fondée, et elle y mourut en 1689, légendaire et regrettée.


Bibliographie sommaire

Arckenholtz, C. Mémoires pour servir à l'histoire de Christine de Suède, 4 tom. (1751-60)

M. L. Lettres choisies de Christine reine de Suède (1760)