OEVVRES
DIVERSES,

Ou Discours Meslez,
Qui sont,

I. Le nouueau Parnasse, ou les Muses Galantes.
II. La Lotterie Celeste, ou l'Origine de la Blanque & de la Lotterie.
III. La Mascarade d'Amour, ou la Nouuelle des Precieuses Preudes.
IV. Polyphile, ou l'Amant de plusieurs Dames; La defense de ses diuerses Amours, auec la Réponse & la Replique.
V. Les Discours pour & contre l'Amitié Tendre, hors le Mariage.

Auec cinquante Lettres à des Dames sur diuers suiets.
Par M.D.S.

A PARIS,
Par la Compagnie des Libraires.
AV PALAIS
M. DC. LXIII.


Extraict du Priuilege du Roy.

Par grace & Priuilege du Roy, donné à Paris au mois d'Avril 1659. Signé, Par le Roy en son Conseil, IVSTEL. Il est permis à Charles de Sercy, Marchand Libraire à Paris, d'imprimer, ou faire imprimer, vendre & debiter vn Liure intitulé, Nouueau Recueil de Lettres & de Discours meslez, composé par M. D. S. pendant le temps & espace de neuf années, à compter du iour qu'il sera acheué d'imprimer. Et defenses sont faites à tous Libraires & Imprimeurs, & autres personnes de quelque qualité & condition qu'elles soient, d'imprimer, ou faire imprimer ledit Liure, sans le consentement du dudit Exposant, à peine de deux mille liures d'amende, confiscation des Exemplaires contrefaits, & de tous despens, dommages & interests, ainsi qu'il est porté par les Lettres de Priuilege.
  Registré sur le Liure de la Communauté le 16. Auril 1659. Signé, BECHET, Syndic.


  Et ledit Charles de Sercy a consenti que ledit Sieur D.S. iouysse du susdit Priuilege, comme s'il l'auoit obtenu en son nom, comme il appert en son Acte de cession & transport fait le 9. iour de Decembre 1662.

  Et ledit sieur D.S. a depuis consenti que les sieurs Iolly & Billaine Marchands Libraires à Paris, fassent imprimer les susdites Oeuures diuerses, & son Recueil de Lettres, & qu'ils iouyssent des droicts du susdit Priuilege obtenu sous le nom de Charles de Sercy, & à luy cedé & transporté, comme il le cede & transporte pareillement ausdits Iolly & Billaine, à l'égard de ce volume present, suiuant l'acte passé entr'eux.

  Et lesdits Iolly & Billaine en ont fait part aux sieurs Besongne, de Luines, Guignard, & autres de la Compagnie du Palais.


1

LE
NOVVEAV
PARNASSE,
OV
LES MVSES
Galantes

I.

Apres quelques querelles de peu d'importance arriuées dans l'ancien Parnasse, sa tranquillité fut vn iour entierement troublée; Les


2

instrumens de Musique qui n'auoient iamais esté employez qu'aux diuertissemens de la Paix, excitoient alors aux fureurs d'vne Guerre Ciuile. Chaque party trauailloit à se fortifier de palissades & de tranchées; Les Grottes solitaires où les Muses, les neuf doctes Sœurs auoient accoustumé de faire leurs estudes, seruoient à des Mines & à des Contremines pour bouleuerser leur sacré sejour & en accabler les habitans. Il leur estoit fort commode d'estre sur vne montagne à double croupe: Cette diuision naturelle s'accordoit aux humeurs & aux opinions differentes de ceux qui s'y trouuoient, & leur donnoit le moyen de faire des logemens separez.
  Le desordre venoit de ce qu'entre les Peuples qui deuoient leur foy & hommage à ce venerable lieu, il y en auoit qui y vouloient obtenir vn rang plus auantageux que les autres, & vn pouuoir plus signalé. Le grand Apollon qui depuis long-temps a esté estimé leur Roy & leur Dieu, appre-


3

noit auec regret qu'on tenoit sa Royauté pour vsurpée, & sa Deïté fabuleuse, & que par vne trahison insigne, ceux d'entre ses Sujets qui participoient à ses plus exquises faueurs, auoient laschement conspiré contre son Estat. Il est vray que les Grammairiens, les Orateurs Politiques, les Poëtes serieux, les Philosophes, les Mathematiciens & les autres Peuples sçauans, s'estoient toûjours tenus pour ses Sujets ou ses Feudataires; Ils auoient eu d'ordinaire leurs Deputez prés de sa Royale personne; Aussi ne prenoit-il ses Conseillers & ses principaux Ministres que de leur Nation: mais ils eurent enfin vne extréme ialousie de voir quelques Poëtes Comiques & quelques Orateurs Galands, estre soudain éleuez au supréme credit, & mesmes de ce que des Musiciens, des Baladins & autres Ministres de plaisirs, venus en leur bande, se faisoient estimer par tout, comme s'ils eussent esté du Corps des Sçauans & des Lettrez. Les Philosophes les plus re-


4

formez approuuoient bien des Poëtes graues & heroïques, qui composoient des Poëmes Dramatiques ou Epiques, dont le style estoit remply de superbes mots qu'on ne pouuoit entendre sans quelque docte Commentaire; mais ils ne pouuoient souffrir les Poëtes Comiques, & encore moins les Burlesques, qui n'vsoient que de termes pris de la lie du peuple, & dont le style facetieux repugnoit à la majesté des Sciences, faisant degenerer en bouffonnerie le mestier serieux d'Apollon & des Muses. Il y auoit des Critiques Iurez en titre d'Office, qui pour décrier les pauures vers Burlesques, publioient comme chose asseurée, qu'on les deuoit estimer vne marchandise de Contrebande: Que c'estoit les Valets des Poëtes qui pour se des-ennuyer auoient inuenté cette maniere de vers, lors qu'ils gardoient les Mules de leurs Maistres, au pied du Mont Parnasse, & que ne pouuans atteindre à vne Poësie majestueuse & reguliere, ils s'estoient arrestez à vne


5

Poësie grotesque. La fascherie des Sçauans estoit fort grande, voyant encore que sur le pretexte des cadences & des mesures des vers, on ne s'estoit pas contenté de les chanter, & qu'à cause qu'on leur attribuoit des pieds, il sembloit qu'il fallust non seulement les faire marcher, mais les faire sauter & danser, & qu'au moins ceux qui en entendoient les chants, en deuoient estre prouoquez à la danse. Ils n'approuuoient point non plus que plusieurs Poëmes qui auoient esté formez en Dialogues & diuisez en Actes & en Scenes, fussent prononcez sur des Theatres par des Comediens; Ils pensoient qu'il estoit plus majestueux de laisser ces Ouurages enfermez dans les gros Volumes où ils estoient escrits, ou dans la memoire des Hom-* cœur* studieux qui les sçauoient par arts* [in Errata: sçauoient par coeur au lieu de sçauoient par Arts], & que c'estoit là leur plus illustre domicile, au lieu que les faisant reciter en public, on les exposoit à toute sorte de Gens, & mesmes à vne vile populace. D'ailleurs


6

ils trouuoient estrange que pour satisfaire à ces nouuelles inuentions, les Poëtes qui se persuadoient de parler en langage des Dieux, ne fussent plus occupez qu'à fournir aux delices des Hommes. Pour les Orateurs Galands, qui estoient des Escriuains en Prose, lesquels ne s'occupoient qu'à faire d'agreables Lettres & des Billets doux, ou des Romans tendres, & autres pieces diuertissantes, les Gens du party serieux les appelloient des Sophistes & des Conteurs de Bagatelles. Comme ils tenoient leurs Ouurages fort vuides de doctrine, non seulement ils les estimoient inutiles, mais tres-nuisibles à la Republique des Lettres. Parce que tous ces nouueaux venus suiuoient des Loix entierement contraires à l'ancienne Police du Parnasse, ils iuroient que cet Estat alloit estre subuerty, & voyant qu'Apollon leur Seigneur naturel adheroit à leurs Ennemis, & témoignoit d'en faire cas à leur honte & dommage, ils croyoient auoir raison de


7

se cantonner pour ne point obeyr à des Constitutions nouuelles & iniustes. Ils parloient déja de former vn Estat populaire, & de se passer de Souuerain, ou d'en élire vn autre, sur la pensée que celuy-cy n'estoit pas le Fils legitime de Iupiter. Ses noms differents de Phœbus & d'Apollon, les mettoient dans la deffiance, & le voyant tous les iours d'assez prés, sans estre contraints de cligner les yeux, il ne leur sembloit pas assez éclattant pour estre le Soleil.
  Apollon receut bien-tost vn Manifeste où leurs sujets de mécontentement estoient couchez par écrit d'vn style fort ample; Toutefois il n'y defera gueres, estant irrité de sa part de ce qu'auec les Grammairiens & les Philosophes, il arriuoit tous les iours à Parnasse quantité de Pedans rustiques & importuns, & il éprouuoit aussi que les Mathematiciens speculatifs estoient vne ennuyeuse compagnie. Il se faschoit d'entendre parler si long-temps du Mouuement perpetuel qui estoit plus facile à trou-


8

uer à ces gens-là qu'ils ne pensoient, puisqu'il estoit dans leur teste; & pour leur Quadrature du Cercle, elle l'irritoit fort, estant bien aise, que le Cercle demeurast tel qu'il estoit, comme vne figure accomplie & si accommodante, que l'on la tournoit de tel costé que l'on vouloit. On ne doit pas s'estonner que le Dieu & le Patron des Sçauans, ne pust souffrir quelques-vns de ceux qui faisoient profession d'vne veritable Science. L'âge des Dieux estant eternel, comme les Poëtes les font, on peut penser qu'il y auoit dequoy se lasser pour eux de viure tousiours auec des hommes farouches, mornes, ou taciturnes, qui succedoient les vns aux autres, leur engeance n'estant point abolie par leur mort. Mercure Dieu de l'Eloquence & de la Subtilité, qui estoit frere & ancien amy d'Apollon, ne l'abandonna point en cette occasion importante. Comme ce Dieu qui a des aisles aux talons va sans cesse d'vn costé & d'autre, & se plaist fort au changement, ce


9

fut luy qui donna conseil à Apollon d'apporter vn nouuel ordre à sa Cour, malgré les Remonstrances & les menasses des Malcontens. Il le confirma dans le dessein de s'occuper à toute sorte de passe-temps honnestes, & luy proposa les moyens d'en augmenter le nombre & les qualitez; Il luy fit voir qu'encore que ces applications ne fussent pas approuuées de tous les Sçauans, elles le seroient enfin, & qu'il n'y auoit rien en cela, qui ne conuinst à la plus haute Sagesse; Qu'estant le Chef Souuerain des Sciences & des Arts, il auoit la iurisdiction sur tout ce qui se trouuoit d'ingenieux dans le Monde; Que la Musique & la Danse, outre leurs agrémens infaillibles, auoient cet honneur qu'elles dépendoient des Mathematiques, puis qu'elles consistoient en nombres & en mesures; Qu'il y falloit adiouster la Peinture & la Perspectiue, auec l'effet des plus subtiles Machines, tres-necessaires pour l'ornement des Theatres, aux Balets &


10

aux Comedies; Que nonobstant les réueries des vieux Docteurs, c'estoit estre Philosophe & Mathematicien, de s'employer à tout cela; Mais quelqu'vn ayant pris la hardiesse de parler, s'en vint dire plaisamment, Que les jeux de Cartes & de Dez, les jeux de Mail, de Paume & de Boule, estant de mesme fondez sur les nombres & les mesures, ne dépendoient pas moins des Mathematiques, & que ce pouuoit donc estre vne legitime occupation pour les Studieux du Parnasse. On ne fut pas si aueuglé que de se laisser emporter d'abord à cet aduis: On ne iugea pas à propos de faire vn Brelan du Parnasse, comme l'on y auoit déja estably vne Salle de Bal. On declara que les habitans de ce lieu ne deuoient iouër qu'aux Cartes de Geographie, & aux Cartes Marines, & que s'il leur prenoit enuie de iouër à la Boule, il y alloit de leur honneur de ne se point seruir d'autre chose que de leur Globe Celeste ou Terrestre. Tout n'estoit pas encore


11

tellement peruerty, que l'on voulust employer l'effet des Sciences à d'autres actions qu'à celles qui tenoient beaucoup du spirituel. Mercure mettant la Comedie en ce rang, remonstroit qu'elle estoit vn passe-temps illustre, qui faisoit paroistre les Heros & les Empereurs sur la Scene, & qui fournissoit d'exemple à tous les Hommes pour leur conduite; Que l'art de l'Eloquence en estoit tiré, & que les grands Orateurs comme Ciceron & quelques autres, auoient appris la prononciation & le geste d'vn Roscius & de semblables Comediens: Que les Harangueurs parloient seuls d'ordinaire, comme faisoient aussi quelques personnages de Comedie, mais que de plus on faisoit parler plusieurs Gens ensemble sur les Theatres auec des intrigues admirables, ce qui estoit vne excellente image de la vie ciuile; Qu'aussi les Comediens auoient esté extremement honorez dans plusieurs Estats, & leur exercice fort approuué. Mercure defendit encore la Dan-


12

se, alleguant, que c'estoit vne Comedie muette, & qu'elle representoit par les gestes & les postures, ce que representoit l'autre par les paroles. En ce qui estoit des ouurages Comiques ou Burlesques, il asseura qu'ils estoient necessaires pour se delasser aprés des estudes serieuses, & que les Comedies enjoüées, & mesmes les Farces, deuoient estre vtiles à ceux qui s'adonnoient aux occupations les plus importantes, parce que les Hommes studieux estant le plus souuent fort melancholiques, il falloit quelque chose de picquant pour les réueiller; Qu'au reste le gouuernement du Parnasse n'estoit pas accomply, si s'estendant en general sur toute sorte de Lettrez, il y en auoit quelques-vns qui en fussent exclus, & que les Autheurs diuertissans y deuoient estre receus aussi bien que les Autheurs solides; Que si on se plaignoit de ce que les Comediens, les Musiciens, & les Baladins estoient tous les iours dans la societé des Poëtes, il falloit sçauoir qu'on ne les


13

consideroit que comme leurs Ministres inferieures, si ce n'estoit que parmy eux il s'en trouuast qui fussent Poëtes eux-mesmes, & qui inuentassent ordinairement ce qu'il leur falloit executer, comme il s'en rencontroit quelques-vns entre les singularitez du Siecle.
  Là dessus Mercure voulut ioindre les effets aux paroles, & les exemples aux raisons, pour mieux persuader ce qu'il desiroit. Estant assisté [in Errata: accompagné] de Momus & d'autres Diuinitez de bonne humeur, il fit faire plusieurs Representations où Apollon & les Muses assisterent, auec les plus raisonnables d'entre les Lettrez; Il y eut aussi des Balets & des Musiques, & aprés cecy les Poëtes & les Orateurs Galans, leurent quelques-vns de leurs ouurages les plus amoureux & les plus tendres dont chacun fut charmé. Il y auoit eu vne tréue de quelques iours, pendant laquelle les Gens des deux partis s'entre-voyoient, & conferoient ensemble assez cordialement, souhaitans quelque bon ac-


14

cord. Plusieurs Sçauans qui se trouuerent aux recreations nouuelles, furent fort ébranlez pour les suiure, & furent puissamment tentez d'abandonner leur ancien party, pour le party Galand: Quant à Apollon, il ne hesita plus à se ranger de ce costé-là, ayant vn meilleur discernement que tous les autres, comme estant Roy de la lumiere corporelle, & de celle de l'Esprit. C'est ce qui pensa faire enrager tous les Pedans de son Empire, lesquels s'imaginerent qu'ils alloient estre iettez dans vn eternel mépris. Auant que de passer plus outre, il est besoin de sçauoir quel genre d'hommes sont les Pedans. C'est vne erreur du vulgaire, de ne tenir pour Pedans que ceux qui enseignent le Grec & le Latin aux Enfans, & de les mettre tous en ce nombre: Il faut sçauoir qu'il y a de tres-habiles hommes parmy eux, & que d'vn autre costé il y a des Pedans de toutes conditions & de toutes langues. Ce sont des Gens aheurtez à quelques obseruations


15

inutiles, pour lesquelles ils se tiennent plus fiers, que s'ils possedoient la veritable Science; Quoy qu'ils ne fussent gueres plus éleuez alors que les Estaffiers des bons Orateurs, & des vrais Philosophes, ils auoient fait croire à ces grands Hommes, que s'ils estoient attaquez le coup rejalliroit sur eux. Sur la fin de la Tréve, Mercure ayant encore empesché tous actes d'hostilité, au moins les plaintes eurent leur lieu, & plusieurs gens du party serieux, remonstrerent par leurs Lettres & leurs deputations, qu'il falloit prendre garde exactement que l'honneur des Sciences fust conserué pour maintenir l'Empire du Parnasse, & qu'on y vouloit introduire des Arts pernicieux qui tendoient à destruire la solide doctrine, & qui portoient plutost les Esprits au Vice qu'à la Vertu.
  Les plus honnestes Gens de ce party s'arrestoient à vn poinct qui les touchoit plus que toute autre chose. Leurs Estudes n'estoient pas si mornes & si retirées, qu'ils eussent re-


16

noncé aux douceurs de la Nature, & qu'ils eussent abandonné le sexe feminin: Ils auroient bien souhaité que les Muses fussent tousiours de leur Caballe; qu'elles se fussent contentées de sçauoir leur langue maternelle & quelques Langues estrangeres, pour s'entretenir des regles de Clenard & de Despautere auec Messieurs les Grammairiens; de sçauoir aussi les axiomes de la Philosophie vulgaire, & de parler des principes de la Nature auec Platon & Aristote, ou auec les Philosophes de leur Secte; Ils croyoient que par ce moyen il leur seroit fort aisé de gagner l'affection de ces doctes Pucelles, & d'en auoir quelques-vnes pour Femmes ou pour Maistresses; mais ces bonnes Filles auoient déja monstré qu'elles estoient veritablement Filles; que comme tout leur Sexe, elles n'abhorroient point le diuertissement, & qu'elles l'aimoient autant que les curiositez des Sciences. Quelques-vnes d'entr'elles sçauoient ioüer de plusieurs instrumens


17

de Musique qui les portoient à la ioye. Il est vray que celle qui auoit aymé la fluste, l'auoit bien-tost quittée à l'imitation de Minerue, parce que s'estant mirée dans le ruisseau de la fontaine d'Hypocrene, au mesme temps qu'elle en ioüoit, elle ne s'estoit pas trouuée belle auec ses iouës enflées; Elle s'adonna depuis au Luth & à la Guytarre. D'autres choisirent la Viole & le Violon: Il y en eut qui aimerent la Musette & la Cornemuze, qui portoient leur nom à cause qu'elles les auoient inuentées; Elles prirent plaisir mesme au Tambour de Biscaye & aux Castagnettes, qui s'accordoient fort auec la danse. Le progrez de leurs passe-temps s'estoit fait comme nous l'auons déja figuré; Leurs vers auoient esté chantez, & pour mieux soustenir leur voix, diuers instrumens de Musique y auoient esté ioints; Elles auoient mesmes consenty au recit de leurs vers sur les Theatres, & quelques-vnes de leur bande auoient esté les premieres Comediennes.


18

Elles estoient rauies aussi que quelque Poëte, ou autre Autheur fist pour elles des Billets doux, ou leur écriuist des Stances, comme ils leur en adressoient presque tous, leur rendant leurs premiers hommages, ou bien ils leur faisoient des inuocations assez humbles & assez tendres au commencement de leurs Poëmes, soit qu'ils le fissent comme Poëtes Profez, ou comme Poëtes Nouices. Elles se trouuoient donc insensiblement engagées daus* le party Galand, faisant elles-mesmes, ou souffrant que l'on fist pour elles, tout ce qui estoit des appanages de la Galanterie; Elles employoient toutes les matinées à se coiffer, à s'habiller & à mettre des mouches sur leur visage, qu'elles tailloient en diuerses figures. Ce qu'elles auoient appris des Mathematiques leur seruoit à cecy; Leur Reigle, leur Compas & autres instrumens y estoient employez. Aprés elles trouuoient fort agreable de se faire voir aux Gens pour leur plaire, de s'occuper à


19

écouter les Symphonies, & à les faire elles-mesmes, & de tenir le Bal où elles dansoient auec Apollon & ses Fauoris, plutost que de demeurer assises comme autrefois depuis le matin iusqu'au soir, sur les bancs des Escoles, pour disputer contre les Logiciens, les Physiciens, les Metaphysiciens, & les autres Philosophes: Il faut auoüer qu'elles estoient deuenuës si mondaines, que la moindre bagatelle les arrestoit, & possible est-ce de là qu'on a tiré ce mot ordinaire de s'amuser, pour dire que c'est imiter le facile attachement des Muses.
  Donnons quelque croyance à vne nouuelle secrette qu'on nous a dite à l'oreille; On tient que Venus & son fils Cupidon qui se meslent par tout, & veulent gouuerner tout, estoient en partie cause de cecy par vne adroite conspiration. Ils auoient vn dessein formé d'emporter quelque victoire sur ces belles Nymphes, qui iusques alors auoient fait trophée de leur Virginité. Parce que


20

tous les plaisirs languissent quand le corps est sans aliment & est trop adonné au trauail, ils les auoient retirées de leurs estudes par des recreations charmantes, & ayans emprunté le secours de Ceres & de Bacchus, le Dieu Comus s'estoit encore mis de la partie, afin que rien ne manquast pour les dompter par les plus doux attraits des voluptez. Il n'y auoit point de iour que quelque nouueau Galand ne donnast quelques Cadeaux aux Muses, & ne les diuertist par de nouuelles masquarades, & autres semblables passe-temps. Les anciens Sçauans voyoient à regret qu'il y auoit vn notable changement dans le Parnasse, & qu'on n'y estoit plus laborieux comme autrefois, qu'on n'y pensoit plus qu'à se diuertir, & que toutes les estudes n'aboutissoient qu'à cela. Ils en donnoient le tort aux Muses qui s'estoient relaschées de leur seuerité à la persuasion des Poëtes Coquets, & ils en blasmoient aussi ce Dieu qui estant leur Maistre & leur Tu-


21

teur auoit peu de soin de leur conduite. Quelques-vns des plus opiniastres disoient, que c'estoit vne grande imprudence d'auoir communiqué les Sciences à des filles qui en estoient incapables de leur nature, & qui ne deuoient estre employées qu'à filer & à coudre, non point à parler en public, ou à écrire & à composer des Liures; Que le Dieu Apollon qui estoit le Frere des Muses (ou leur Pere selon quelques-vns) auoit eu trop d'indulgence pour elles, de leur permettre de s'occuper à tout ce qui leur plaisoit; Qu'il valoit mieux leur ordonner des exercices conuenables aux personnes de leur Sexe, & que s'appliquant à quelques Sciences ordinaires aux Hommes, elles en estoient deuenuës si glorieuses, qu'elles s'estoient imaginé de les surpasser, encore qu'elles n'eussent qu'vne suffisance commune, mais que pour vn second mal pire que le premier, elles auoient ioint la Coquetterie à leur Science pretenduë, tellement que l'vne se


22

defendoit par l'autre; Qu'au reste leurs diuertissemens ordinaires scandalisoient les vrais Sçauans & interrompoient leurs meditations; Que dans leur premiere application, elles auoient pû embrasser le Celibat, mais que depuis qu'elles auoient écouté les douceurs & les fleurettes des Mignons de la Cour, on ne pouuoit plus empescher qu'elles ne deuinssent euaporées, & qu'elles ne se laissassent emporter à de volages amours; Que pour la conseruation de l'estat des Sçauans, il estoit donc à propos de les releguer en quelques deserts éloignez de tout commerce, où elles perdissent la memoire des mauuaises choses qu'elles auoient apprises.
  Les nouueaux differends arriuez au Parnasse furent sceus de cette Deesse qu'on appelle Pallas, quant elle a la lance en main, & qu'elle va à la Guerre, & qui est appellée Minerue, lors qu'elle s'adonne aux Sciences & aux Arts, & qu'elle en porte les marques. Pource qu'elle a du pouuoir sur les professions studieuses, Elle eut


23

du ressentiment de ce qu'on en vouloit interdire l'vsage aux Muses qui estoient ses proches parentes, & qui estoient de son Sexe, Elle dit fierement, que puis qu'elle commandoit également aux Armes & aux Lettres, & qu'elle auoit déja fait que les Amazones, & plusieurs Heroïnes auoient manié les armes aussi adroitement que les hommes, elle vouloit que de mesme il se trouuast des Filles qui eussent connoissance de toutes sortes de Sciences & d'Arts, afin qu'elles la pûssent imiter en toutes façons. Elle representoit, que le temperament estoit aussi diuers pour les Femmes que pour les Hommes, de sorte qu'elles estoient propres à diuerses applications; Que comme le Sexe feminin estoit d'vne complexion foible & d'vne humeur sedentaire, l'occupation des Lettres luy estoit plus commode que toute autre. Les Philosophes ne pouuoient contreuenir à cecy, à cause qu'on les faisoit souuenir qu'il y en auoit eu de leurs Corps, qui auoient pris plaisir à


24

instruire des Dames, & d'autres qui en auoient esté instruits, en ayant rencontré de plus sçauantes qu'eux, comme il estoit tout commun à Athenes d'en voir qui donnoient des Leçons, dequoy Aspasie & Diotime auoient esté l'exemple. On consideroit que dans les Siecles modernes, il se trouuoit encore d'excellentes Filles qui auoient soigneusement cultiué les Sciences & les Arts; Que quelques-vnes estoient instruites à la Grammaire & à la Rhetorique, & sçauoient plusieurs Langues; Que les autres sçauoient la Philosophie & composoient admirablement bien en Prose & en Vers, & que de telles occupations deuoient encore mieux conuenir aux Muses leurs Maistresses: Toutefois on ne s'imaginoit pas que cela s'accordast beaucoup auec les diuertissemens que ces Nymphes mettoient en vsage, & qu'il fallust viure comme on faisoit alors sur Parnasse. Plusieurs voyans qu'on se moquoit de leurs Remonstrances, furent d'auis de recommencer la guerre,


25

& tous les deux Partys s'y preparerent de bonne sorte.
  Les Muses deuinrent guerrieres à l'imitation de Pallas, Elles protesterent qu'elles iroient les premieres au combat, puisqu'il s'agissoit de leur interest. Apollon deuoit monter sur Pegase pour conduire l'armée. On n'auoit point encore pensé à ferrer ce cheual, parce qu'il ne marchoit gueres à terre, la Nature luy ayant donné des aisles pour voler; Mais par malheur ses aisles luy manquoient alors, à cause que les Muses en auoient tiré les plus grosses plumes pour s'en seruir à écrire leurs œuures. Quant à ces doctes Filles, elles ne demandoient pour armes que leurs Luths & leurs Guytarres, afin de les ietter à la teste des Pedans, qui n'auoient pour defense que leurs Liures. La meslée alloit estre rude, chacun ayant pris party, si Pallas ne les eust appaisez tous, en leur remonstrant, Que pour donner vn bon temperament à la Science, il falloit l'accompagner de la Galanterie & de la pratique des


26

Arts agreables, & que pour rendre la Galanterie plus parfaite, il falloit aussi y ioindre quelque Science. Cela remit dans le deuoir ceux qui estoient capables de raison, & pource qu'il restoit de certains Rebelles desquels la Victoire estoit méprisable, & qu'Apollon dédaignoit pour Vassaux ou pour Subjets, il fut d'auis de les laisser viure à leur mode, & de leur abandonner l'ancienne montagne du Parnasse à double croupe située dans la Phocide, qui luy estoit vn sejour trop estroit & trop incommode, le nombre de ses Courtisans n'y pouuant estre contenu. Il habita depuis en des lieux differents selon qu'il s'y trouuoit bien: Les Muses ses compagnes ordinaires ne furent point faschées d'auoir quitté auec luy leurs Grottes champestres, pour des Palais dorez où elles auoient souuent leur habitation, y estant receuës par les Grands du Siecle. Le boccage qu'elles auoient autrefois frequenté, ne pouuoit égaler les beaux jardins qui leur seruoient de


27

promenoir, & leur fontaine rustique n'estoit rien au prix des Cascades & des jets d'eau dont elles se diuertissoient dàns* les Maisons de plaisance qui leur seruoient de retraite. Elles auoient quitté fort volontiers leur cheual Pegase, qui estoit vne vieille Rosse dont elles ne sçauoient plus que faire. Elles s'estonnoient mesmes pourquoy la bonne Antiquité leur auoit fait present de cette hideuse Beste. Il est vray que durant son premier âge elles auoient pris plaisir à luy peigner les crins & à les entrelasser de rubans de leurs liurées; mais outre que le poil luy tomboit de vieillesse, depuis ces bruits de Guerre, on luy auoit arraché tous les poils de la queuë pour en faire des Cordes à des Arcs. Le pauure Pegase n'ayant plus aussi d'aisles, tout maigre, tout pelé, & tout déplumé comme il estoit, ce deuoit estre l'exercice des Pedans de le frotter & de l'estriller, leur ayant esté abandonné auec les autres meubles du vieil Parnasse. Iamais les Muses n'a-


28

uoient tiré de secours de cet Animal, que lors qu'Apollon y estant monté en selle, auoit pris quelqu'vne d'Elles en croupe pour les voyages lointains; mais elles esperoient d'aller desormais plus commodément, & de ne plus manquer de carrosse. Depuis qu'elles eurent hanté les Mignons de la Fortune, & les demy-Dieux de la Terre, qui prenoient plaisir à leurs Chansons, on leur promit de pouruoir à toutes leurs necessitez, mesme iusques à les porter dans la magnificence. Elles en virent quelques effets qui les exciterent dauantage à toute sorte d'ouurages agreables, pour obliger les Mecenes & leurs Cliens. Par tout où elles se trouuerent depuis, elles continuerent de trauailler sur des sujets graues & serieux, & quelquefois elles ne laissoient pas de se diuertir par des Ouurages plaisans, mais elles sçauoient bien choisir le Comique ingenieux, & le beau & noble Burlesque, en s'éloignant de ce Burlesque bas & ennuyeux dont toutes sortes de Gens sont capables;


29

Elles s'adonnerent aux Sciences & aux Arts sans renoncer aux delices du Monde, & plusieurs belles Dames les imiterent auec beaucoup de prudence. Il fut permis aux Philosophes & aux Orateurs d'estre Galands, aussi bien qu'aux Poëtes. La barbarie & la rudesse, furent laissées aux Habitans de l'ancien Parnasse, qui auoit esté autrefois assez poly, mais que les honnestes Gens auoient esté contraints d'abandonner depuis que la corruption s'y estoit glissée: Toute la politesse & tout l'agrément furent reseruez pour nos Muses Galantes, pour leurs bonnes Amies, & pour leurs Adorateurs, qui composerent vn nouueau Parnasse, sçauant & Galand, lequel subsiste encore auiourd'huy à la gloire de ceux qui l'ont fondé.
  De là viennent tant de beaux Romans, tant d'ingenieuses Allegories, & tant de Poësies si charmantes, qui sont l'entretien des meilleurs Esprits de nostre Siecle. Il y a de la gloire non seulement à les imiter, mais à


30

estre capable de les entendre & d'en gouster les douceurs; D'vne autre part les Liures de la vraye Science & de la bonne Philosophie, & les Histoires les plus Regulieres, ne sortans pas de la main des Pedans Fieffez, mais des Hommes Galands & polis, on y trouue tout ce qui peut satisfaire les plus honnestes Gens de la Terre.