PANEGYRIQVE
DES DAMES.

DEDIÉ A MADEMOISELLE.

Par Mr GILBERT.

A PARIS,
Chez AVGVSTIN COVRBÉ, Imprimeur & Libraire de
Monseigneur le Duc d'Orleans, dans la petite Sale
du Palais, à la Palme

M. DC. L.
AVEC PRIVILEGE DV ROY.


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PANEGYRIQVE
DES DAMES.

A MADEMOISELLE.

MADEMOISELLE,

  Ayant à parler deuant Vostre Altesse Royale, qui ne se plaist qu'aux choses rares & illustres,


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i'ay deû choisir vne matiere qui brillast d'elle mesme; qui n'eust pas besoin des ornemens de l'Eloquence, & qui me fournist toutes les pensées & toutes les lumieres qui me manquent. Ie me suis proposé de luy faire voir que les femmes sont plus parfaites que les hommes, & qu'elles ont droit de demander la preference. Ce sujet est noble & magnifique, il est digne d'vne Cour si pompeuse, & de l'audience d'vne si grande Princesse. Il ne s'agit pas icy de l'interest d'vn particulier, ny d'vne Ville, ny d'vn Royaume seulement, mais de la moitié du Monde, qui dispute de la gloire auec l'autre. Ie ne pouuois, Mademoiselle, adresser ce Discours à personne plus iustement qu'à Vostre Altesse Royale, puisque ses seules Vertus peuuent decider vn si fameux differend. Ce grand exemple me suffiroit, ie ne me mettrois pas en peine d'en chercher d'autres si ie ne sçauois qu'elle a trop de bonté pour se reseruer cette gloire, & qu'elle la veut partager auec le reste de son sexe. Quand ie repasse en ma memoire tous les Siecles; toutes les Femmes illustres qui ont esté, & tou-


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tes les actions memorables qu'elles ont faites, il ne m'est pas difficile de treuuer des raisons & des exemples en leur faueur; il n'y a que le choix qui me met en peine, ce n'est pas la sterilité, c'est l'abondance qui m'arreste. Les Beautez, les Graces, les Sciences, & les Vertus viennent en foule s'offrir à moy; elles viennent m'inspirer ce que ie dois dire en l'honneur des Dames, & respandre aux pieds de Vostre Altesse Royale les fleurs, dont ie leur dois faire des Couronnes. Pour leur donner toutes les loüanges qui leur sont deuës, ie ne feray pas seulement voir qu'elles surpassent les hommes dans les perfections du corps, mais aussi qu'elles sont plus excellentes dans les auantages de l'esprit. La Nature pour former vn sexe si accomply a tiré des Elemens ce qu'ils ont de plus pur, & de plus exquis, & a meslé à leurs rares qualitez les plus douces influences du Ciel ; c'est de cette noble composition & du parfait temperament de ces choses que naist la beauté des femmes, les viues couleurs de leur teint, le feu de leurs levres, & la lumiere de leurs yeux. Elles ont


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aussi la maiesté du port, les graces de l'action, & la douceur de la voix; & toutes ses perfections sont des auantages qui leur sont propres, & où nostre sexe a fort peu de part. Quelle beauté remarque t'on dans les hommes, si ce n'est lors qu'ils sont en la fleur de leur ieunesse, & que leur visage ressemble encore à celuy des femmes, tel qu'estoit ce ieune Heros [Note marginale: Achille] qui passa pour vne fille, parce qu'il en auoit & l'habit & les charmes. Mais sa beauté ny celle de tous les hommes qui furent iamais n'ont point esté comparable à celle de cette rare Merueille qui força l'Europe de prendre les armes contre l'Asie, & qui vit les deux principales parties du Monde combatre l'vne contre l'autre, à qui auroit l'honneur de la posseder. La beauté est vne chose admirable, il n'y a personne qui ne connoisse cette aymable qualité, & qui n'en ressente la force: Aussi la Nature qui a fait naistre les femmes pour commander, en leur faisant vn si rare present, a mis sur leur visage les marques de leur authorité & de leur puissance. Les hommes ne leur disputent point cette per-


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fection, mais voyons s'ils en ont quelque autre qui l'egale. Sans doute ils voudront faire croire qu'ils en ont quelqu'vne qui la surpasse; mais ie m'assure que si l'on prend la peine de l'examiner on trouuera que cette pretention est vne pretention vaine. Ils se vantent de posseder vne force merueilleuse & capable de faire reüssir tout ce qu'ils voudront entreprendre. On ne sçauroit nier que les hommes ne soient plus forts que les femmes; mais ils ne se doiuent pas glorifier d'vn faux aduantage, la force est vne marque de l'imperfection des hommes, comme la delicatesse est vne marque de la perfection des femmes. Les choses les plus excellentes, sont celles qui sont le plus aisément offencées. Le cristal est plus fragile que les rochers, les fleurs ne sont pas à l'espreuue de la rigueur des Hyuers, comme les arbres les plus robustes, & les animaux les plus foibles, sont les plus ingenieux de tous. Ie sçay bien que l'on dira que la force du corps est necessaire pour les grandes entreprises, & que les femmes sont si delicates, que quand mesme elles auroient de grands desseins elles


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ne pourroient iamais les executer. Mais pour resoudre cette difficulté, ie voudrois bien sçauoir auparauant, si c'est par la force du corps ou par celle de l'esprit que l'homme s'est assujetty les plus fiers animaux, & qu'il a surmonté les Lyons & les Tygres ; l'on m'auoüera, sans doute, que c'est par la force de l'esprit, & que c'est à cette partie diuine a* qui ils doiuent la domination qu'ils ont sur eux; l'on sera aussi contraint de m'auoüer que la foiblesse des femmes n'est donc pas vn obstacle aux grandes actions. Au contraire la Nature les ayant fait naistre d'vne constitution si delicate, nous enseigne qu'elle ne les a pas faites pour les actions du corps, mais pour les actions de l'esprit, & pour les ouurages de la Vertu. Il est vray qu'elles ne sont pas propres comme les hommes à faire des actions viles & basses, on n'en fera pas de bons artisans, de forts matelots & des soldats infatigables, mais on en fera quelque chose de plus noble & de plus excellent, comme ie le feray voir en la suitte de ce Discours. Mais considerons ces choses en elles mesmes & les comparons ensemble, pour


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montrer que la beauté est vn don du Ciel beaucoup plus excellent que la force, c'est qu'au moindre clein d'il tout fléchit deuant elle, tout luy obeït sans resistance, & elle triomphe de la force mesme. Ce grand Héros qui se rendit si celebre par sa force & qui fut victorieux de tant de Monstres, perdit le nom d'inuincible aupres d'Omphale, & fut vaincu par la beauté. Considerons cecy encore de plus près, les hommes sont en possession de la force, & les femmes de la beauté; que peut-on conclure de là sinon que les hommes surpassent les femmes en vne chose en laquelle ils sont surpassez par les bestes, au lieu que les femmes les surpassent en vne autre, en laquelle elles ne sont surpassées par aucune des choses visibles. Encore que la beauté des femmes efface toutes les autres beautez , ce n'est pourtant pas ce qu'il y a de plus admirable en elles; la beauté de leur corps n'est qu'vn voile qui couure celle de leur ame, & au trauers duquel on en voit briller les rayons. Les lumieres de leurs yeux sortent d'vne plus grande lumiere, & la douceur


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& la maiesté qui luisent sur leur front ne sont que les images des vertus qui esclattent au dedans de leur ame. Il ne faut donc pas s'arrester à ce que nous voyons pour iuger de leur merite; ce n'est pas cét éclat exterieur qui les fait aimer, cette secrette puissance qui leur donne tant d'empire sur nous ne procede pas ni des proportions ni des couleurs, autrement les Statuës & les Peintures nous donneroient de l'amour, & Phidias & Appelle auroient pû nous rauir nos libertez. Mais puis que nous admirons ces fameux Ouuriers sans auoir ny respect ny amour pour leurs ouurages, il faut conclure que ce sont les beautez de l'esprit qui nous charment & qui nous rauissent, & que ces douceurs que nous voyons sur le visage des Dames, ne sont que des appas qui nous attirent pour nous faire aimer vne chose plus excellente. Ie ne puis que ie n'admire icy le soin que la Sagesse diuine a eu de tous les deux sexes, comme les hommes se portent difficilement aux choses honnestes, elle a donné aux femmes la Beauté & la Vertu, elle a mis la Vertu au


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dedans, & la Beauté au dehors pour arrester les hommes, & n'a point voulu separer ces deux choses, afin qu'ayans de l'amour pour l'vne, ils eussent aussi de l'amour pour l'autre. Ainsi la felicité de l'homme depend de l'amour qu'il doit auoir pour la femme & il ne doit pas auoir honte de luy rendre de l'obeïssance & du respect; la Nature mesme le luy enseigne, comme elle a fait les animaux plus robustes que l'homme, pour estre plus capables de le seruir; elle a fait aussi l'homme plus robuste que la femme, & sa force est vne marque de sa seruitude; quoy qu'il ne l'auouë pas par ses paroles, il le fait connoistre par ses actions. N'est-ce pas luy qui cultiue la Terre pour la nourrir; qui bastit des Villes pour la loger, & qui prend les armes pour la deffendre? il exerce tous les Mestiers & tous les Arts pour luy fournir les choses qui luy sont necessaires: Cependant qu'il agit & qu'il se trauaille, elle est dans le monde comme vne image de la Diuinité qui demeure dans vn eternel repos, tandis qu'elle fait mouuoir les Cieux & les


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Elemens, & que toutes les creatures n'agissent que pour sa gloire. Puis que les femmes approchent plus des choses diuines, elles sont bien dignes de tenir le premier rang sur la Terre; si elles n'y commandent pas tousiours par la Fortune, elles y commandent toujours par leurs merites; les hommes les plus genereux se sont de tout temps sousmis volontairement à elles. Ce Roy magnanime [Note marginale: Alexandre.] qui vengea la Grece de l'iniure des Perses, apres auoir surmonté Darius, s'abaissa deuant Statira, & n'eut point de honte de ceder à la Fille dont il auoit vaincu le Pere.[Note marginale: Darius.] Cét autre grand Conquerant [Note marginale: Cesar.] qui triompha de son Gendre, qui auoit triomphé de toute la Terre, ceda aussi à vne Reine [Note marginale: Cleopatre.] l'auantage qu'il auoit sur tous les Rois, & en luy faisant hommage de sa personne, il luy fit hommage de tout le Monde. Les Sçauans aussi bien que les Conquerans ont eu de la veneration pour les femmes. Celuy-là mesme [Note marginale: Socrates.] à qui l'Oracle a donné le nom de Sage, faisoit vne particuliere profession de les estimer, & il y en auoit vne [Note marginale: Diotime.] qu'il alloit consulter dans tous ses doutes.


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Ses deux plus fameux Disciples auoient le mesme sentiment, l'vn d'eux [Note marginale: Platon.] se repentit de ne les auoir pas tousiours aymées, & l'autre [Note marginale: Aristote.] les croyans au dessus des choses humaines, leur a fait des sacrifices. Il ne faut pas dire que ce sont des Payens & des Idolatres; car ceux qui ont esté esclairez des lumieres celestes, ont eu les mesmes respects. Cét homme diuin [Note marginale: Le Patriarche Iacob] qui donna son nom à la Nation esleuë, tout excellent qu'il estoit se crût inferieur aux femmes, puis qu'il seruit sept ans pour en auoir vne. Si les plus grands Heros les reuerent; si les Sages mesmes en font tant d'estime, il faut que cette estime soit fondée sur leurs merites extraordinaires, qui ne consistent pas seulement dans la beauté du corps, mais en quelque chose de plus rare & de plus excellent, comme i'ay desia dit, & ce ne peut estre que les merueilles de leur esprit. Cependant il y a des hommes qui ont bien l'audace de soustenir qu'elles leur sont inferieures en beaucoup de choses, & particulierement dans les Sciences. Mais quoy qu'ils disent, les femmes en sont plus capa-


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bles qu'eux, leurs discours descouuriroient assez l'excellence de leur esprit, si elles ne prenaient autant de soin à cacher leur sçauoir que nous en prenons à faire paroistre le nostre. Toutefois ceux qui les obseruent de prés reconnoissent bien comme elles sont nées aux Sciences, & comme elles ont par la naissance ce que les hommes n'acquierent que par le trauail, & par les années. Pour deuenir raisonnable, ils employent vne partie de leur âge dans l'estude ; & autant de Maistres qu'il y en a eu au monde pour les instruire, sont autant de tesmoins de leur ignorance. N'ayans pas sujet d'estre satisfaits de ce qu'ils apprennent dans leur païs, ils visitent les Nations estrangeres; ils vont de climat en climat, & courent tout le Monde pour treuuer de l'esprit. Les hommes n'ont pas seulement l'vsage de leur seule raison, chaque particulier a celle de tous les hommes ensemble, & se conduit par le Genie commun de tout son sexe. Ils se communiquent les vns aux autres toutes leurs connoissances par le moyen des Affairs, des Sciences & des Voyages; mais les


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femmes n'ont que leur seule raison, & chacune d'elles n'a que ses propres lumieres qu'elle oppose à toutes ces courses, à tous ces soins, & à toutes ces fatigues. Si sans le secours de l'Estude, & des Arts, elles égalent les hommes, ie laisse à iuger quel auantage elles auroient sur eux si elles adioustoient à leur connoissance naturelle, celle que l'on peut acquerir, dans les Liures & dans le Monde. Quelques vns disent que cette connoissance est bornée, & qu'il n'y a que leurs premieres pensées qui soient raisonnables; mais c'est le plus beau témoignage de l'excellence de leur esprit & de la netteté de leur conception. Il est bien plus auantageux de voir tout d'vn coup les choses, que de trauailler long temps à les descouurir; lors que l'on a trouué la verité l'on ne se doit plus mettre en peine de la chercher par des raisonnemens inutiles, comme font les hommes qui la cherchent tousiours, & qui ne la treuuent iamais. Auec cette grande viuacité d'esprit, elles ont aussi des graces particulieres à exprimer ce qu'elles sçauent, & vne certaine douceur dans le langage, qui persuade agreable-


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ment ceux qui les escoutent. Toutes ces bonnes qualitez au lieu de leur seruir leur sont extrémement nuisibles; car les hommes qui n'ignorent pas auec quelle facilité elles apprennent les choses, & auec quelle adresse elles sçauent s'en seruir, empeschent qu'elles ne s'apliquent aux Sciences; ils les esloignent tant qu'ils peuuent de l'amour des Lettres, & du maniment des affaires, de peur qu'on ne les esleue aux plus hautes dignitez, & qu'elles ne remportent les premiers honneurs. Ils voyent bien qu'elles sont plus capables qu'eux, d'acquerir toutes sortes de connoissances, elles y ont plus de disposition naturellement; elles ont l'imagination plus subtile pour conceuoir les choses, & la memoire plus heureuse pour les retenir apres les auoir conçeües. Et cette partie de l'Ame qu'elles possedent en vn haut degré, est la Mere des Sciences. Ce n'est pas assez de montrer que les femmes peuuent estre sçauantes, il faut aller plus auant, & montrer qu'elles le sont en effet. Pour bien connoistre cette verité, il ne faut pas seulement considerer les Sciences


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dans leur fin & dans leur progrés, mais aussi dans leur commencement, auant la naissance de Pytagore & de Socrate. L'Europe cette belle partie du Monde qui est maintenant la plus ciuilisée, estoit alors la plus barbare; & l'on peut dire que ces deux grands Personnages, ont esté les sources des Sciences, qui se sont respanduës en plusieurs ruisseaux, & qui ont coulé depuis dans la Grece, & dans l'Italie. C'est d'eux & de leurs Disciples que sont sortis les troupes des Sages, & les diuerses Sectes des Philosophes, puis que tous ces Doctes Esprits confessent qu'ils ont apris tout ce qu'ils sçauent en l'Escole de Socrate & de Pythagore. Ie demande où ces deux-cy ont puisé leur doctrine, Socrate dit qu'il doit toutes les belles choses qu'il sçait à Diotime, & Pythagore confesse qu'il a esté Disciple de Themistoclée. Ainsi l'on voit que c'est aux femmes, & non pas aux hommes à qui l'on doit l'origine des Sciences, & que c'est à elles qu'ils sont redeuables de tous les biens qu'elles apportent. Que les hommes ne vantent donc


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plus tant leur sçauoir; qu'ils ne disent point qu'ils ne le doiuent qu'à eux mesmes; qu'ils en rendent l'honneur à celles qui le meritent, & sans qui ils seroient encore dans leur premiere ignorance. Les femmes ne se sont pas contentées d'auoir inuenté les Sciences; elles n'ont pas voulu les laisser rudes & imparfaites, & telles que sont les choses au point de leur naissance. Elles ont voulu acheué ce qu'elles auoient si bien commencé, elles les ont polies, elles les ont cultiuées de temps en temps, & leur ont donné la derniere perfection. La fille de Pythagore succeda à son Pere, il luy communiqua sa doctrine, & la laissa pour estre l'interprete de ses Ecrits. Il semble qu'il ait voulu faire vne action de iustice, en la faisant heritiere de son sçauoir, & en restituant à vne fille ce qu'il auoit reçeu d'vne femme. Celle d'Aristipe estoit si docte, qu'apres la mort de Socrate, l'on disoit que son esprit estoit passé en elle; comme luy elle enseigna la Philosophie publiquement dans Athenes, & ses enseignemens furent si vtiles qu'el-


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le vit sortir de son Escole plus de cent Philosophes, comme autant de flambeaux qui ont seruy à dissiper les tenebres de l'ignorance, & qui ont esclairé leur Siecle, & les Siecles suiuans. S'ils ont merité beaucoup de loüanges, leur sçauante Maistresse en a merité encore dauantage, puis qu'elle est cause de leur sçauoir, & qu'ils n'ont point eu de lumieres qu'ils n'ayent emprunté d'elle. Si ie voulois nommer toutes les femmes sçauantes ie n'aurois iamais fait, le nombre en est infiny aussi bien que celuy des choses qu'elles sçauent. Mais ce qu'il y a de beau dans leur Science, c'est qu'elle n'est point rude comme la nostre, les espines en sont couuertes de fleurs; elles n'ont pas esté satisfaites de connoistre la verité, elles en ont voulu parler auec ornement, & en mariant l'Eloquence auec la Philosophie, ou comme quelqu'vn a dit elegamment, les Graces auec les Muses, elles ont fait vne tres belle alliance. Sans faire icy mention de Polymnie, à qui l'on donne la loüange d'auoir inuenté la Rethorique; Quelle Eloquence fut iamais


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pareille à celle de Cornellie, Mere des Gracques, qui la montra à ses enfans, qu'elle rendit les plus celebres Orateurs de Rome; & à celle d'Aspasie qui enseigna ce bel Art de persuader à Pericles qui s'est fait tant de fois admirer dans la plus eloquente ville du monde, qui enchaisnoit les ames par la puissance de sa parole, & ostoit la liberté à vn peuple libre. Elles n'ont pas acquis moins d'estime dans la Poësie, Saphon, Theane, & Damophile s'y sont renduës illustres, & sur toutes les autres, Erinnes la Riuale d'Homere, qui a disputé de sa gloire aueque* luy, & qui à l'âge de vingt ans a fait des Ouurages aussi merueilleux que les siens. L'Histoire ancienne leur attribuë aussi l'inuention de la Musique, cette Science admirable qui inspire quand elle veut la ioye, & qui charme agreablement les ennuis. Elles ont encore vne autre vertu qui se respand dans toutes leurs belles connoissances, & qui leur donne les dernieres graces; elles ont vne perfection que les hommes n'ont pas, elle sçauent le plus beau de tous les Arts, qui


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est celuy de plaire. Elles n'ont pas esté seulement renommées dans les Lettres humaines, & dans ce qui regarde l'vtilité & l'ornement de la vie, mais aussi dans les Sciences diuines & surnaturelles. Elles estoient en si grande veneration parmy les Payens [Note marginale: Les Prestresses.] qu'elles tenoient comme le milieu entre les hommes & les Dieux; elles communiquoient icy bas leurs volontez; elles estoient leurs interpretes, & c'estoit de leur bouche seulement que l'on attendoit la responce des Oracles. Ce n'est pas d'auiourd'huy qu'on les va consulter, que leurs paroles sont toutes puissantes, & qu'elles font la bonne ou la mauuaise fortune des hommes. Ie ne dois pas oublier ces dix sçauantes Filles [Note marginale: Les Sibilles.] qui ont eu le don de Prophetie, & qui ont esté les seules personnes entre les Gentils à qui il a esté donné du Ciel de connoistre & de predire mille ans auparauant, la venuë de celuy qui apres son apparition & ses miracles, estoit encore appellé parmy eux le Dieu inconnu. Apres des exemples si fameux, qui peut douter de la sagesse des femmes, & qui peut


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nier en les voyant si sçauantes, qu'elles ne soient aussi parfaitement vertueuses? Auroient elles eu inutilement de si belles lumieres; auroient-elles connu la vertu, la chose la plus aymable du monde, sans l'aimer & sans la suiure: Non, non, elles l'ont aimée; elles l'ont suiuie; elles l'ont possedée. Les hommes ne sçauroient dire le contraire, s'ils ne démentent leur pensée mesme, & s'ils ne recusent leur propre tesmoignage. En parlant d'elles quels grands exemples ne rapportent-ils point de prudence & de iustice, de zele enuers les parens, & d'amour pour la Patrie. Interrogez les Vertus mesme, elles vous diront qu'elles sont de leur costé, la douceur se presente la premiere, pour nous donner accés aupres des autres, elle paroist sur leur visage, dans le son de leur voix, dans leurs regards, & dans toutes leurs actions; & le Ciel par vne prouidence singuliere leur a donné cette vertu, pour moderer la colere, & la violence des hommes. Il n'est pas necessaire d'en apporter des exemples, puis que nous en voyons de si frequens dans le monde, non plus


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que de l'humilité dont elles donnent des marques si sensibles; car sans chercher d'autres preuues, quelle plus grande en peut-on auoir que cette déference qu'elles rendent à leurs Maris, pour euiter vne guerre domestique, & pour faire regner la paix dans leur famille. La chasteté qui a cét auantage sur les autres vertus de conseruer la pureté du corps aussi bien que celle de l'ame, seroit exilée de la Terre il y a long temps, si ce beau Sexe ne luy seruoit de retraite. La pudeur qui luit sur le front des Dames, & la modestie de leurs paroles en sont de suffisans tesmoignages; aussi l'Histoire qui conserue la memoire des belles actions en est toute remplie. La chasteté de ce Sexe est grande, elle le doit estre aussi; car c'est à cette vertu principalement que les hommes ont declaré la guerre; mais le cur d'vne femme sage est plus difficile à prendre qu'vne place forte: Troye & Penelope furent assiegées en mesme temps, l'vne par ses Amans, & l'autre par les Grecs, mais Troye fut prise, & Penelope demeura victorieuse. Ie sçay bien que


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les hommes se moquent de cette vertu, & qu'ils n'ont point de meilleur moyen de cacher leur deffaut que d'en faire vne raillerie; mais ils se rendent eux mesmes ridicules puis qu'ils se contredisent. Ils loüent la continence de Scipion, & la force qu'il eut sur son esprit, & sur ses yeux; ils loüent aussi les autres vertus, la sobrieté & la iustice; ils loüent la valeur mesme qui est plus aisée à pratiquer que la chasteté, puis qu'elle ne s'applique qu'à surmonter les perils & les douleurs que nous haïssons naturellement, au lieu que celle-cy a pour obiet des ennemis, qui sont d'autant plus difficiles à vaincre, qu'ils se presentent à nous sous vne apparence agreable. Les Dames font connoistre leurs merites en donnant de l'amour aux hommes, & leur sagesse en n'en prenant point, ou seulement lors que la raison l'a commandé, ainsi elles obtiennent deux grandes victoires, l'vne sur autruy, & l'autre sur elles mesmes; par l'vne elles font triompher leur beauté, & par l'autre leur vertu. L'on dira que cette vertu n'est pas admirable aux femmes, & qu'elle ne


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leur est pas difficile, puis que les hommes n'ont pas comme elles ses attraits pour les charmer. I'auoüe qu'ils ne leur causent gueres d'inquietudes, & qu'ils ne troublent pas beaucoup leur repos; ce n'est pas qu'ils n'ayent quelques aymables qualitez; car quand ils n'auroient que le desir de plaire aux Dames, & les vertus qu'elles leur inspirent, la complaisance, la liberalité, & le courage, ils auroient des perfections assez considerables. La Prouidence qui les a fait naistre pour traitter alliance auec elles auroit manqué, si elle leur auoit osté les moyens de s'en rendre dignes. Aussi lors qu'ils font quelque chose de genereux & d'illustre, les Dames ne leur refusent pas leur estime, qui en est la recompense. I'oseray dire mesme qu'elles ayment, mais leur amour naist de la Renommée des Heros, elles ne sçauroient voir des actions esclattantes & extraordinaires, sans en estre charmées; ce n'est pas des hommes dont elles sont esprises, c'est seulement de la gloire de la vertu. Cette passion est honneste, elle s'accorde auec la sa-


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gesse, & elles sont aussi loüables lors qu'elles se rendent sensibles à l'amour, que lors qu'elles en triomphent. Les femmes ne ressemblent pas à de belles statuës priuées d'intelligence & de sentiment; elles connoissent le merite, elles ont vn cur capable d'en estre touché; elles ayment, mais elles ayment plus parfaitement que nous: comme leur amour est l'ouurage de leur raison, cette mesme raison qui les rend froides, pour ceux qui leur doiuent estre indiferens, les rend aussi constantes pour ceux qu'elles doiuent toujours aymer. L'on ne doit pas douter de leur constance apres tant de preuues qu'elles en ont données; Euadne, Laodamie & Panthée suiuirent leurs Maris dans le tombeau, Arthemise ne suruescut à Mausole que pour en immortaliser la gloire; elle voulut que son amour seruist d'exemple à tous les Siecles, & fit de sa fidelité vne des sept Merueilles du Monde. Elles n'ont pas seulement gardé vne foy inuiolable à ceux qui les ont aymées, mais à ceux qui leur ont esté infideles, comme fit


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la sœur d'Auguste, pour montrer qu'elles n'imitent pas les exemples quand ils sont mauuais, qu'elles suiuent la raison plustost que la passion, & qu'elles preferent l'honneur &*[=à] la vengeance. Il semble que l'on ne puisse rien voir de plus beau & de plus admirable que ces vertus: & toutefois les femmes en possedent vne beaucoup plus rare & beaucoup plus excellente. Personne ne doute qu'elles ne soient plus pieuses que les hommes; comme elles ont reçeu plus de faueurs du Ciel, elles ont aussi plus de reconnoissance, & plus d'amour pour leur bien-faicteur. Vn grand Personnage de l'Antiquité les appelle par excellence le sexe deuot. De temps en temps elles ont donné des marques de leur zele, & ce sont les femmes qui ont aboly la superstition & l'idolatrie en plusieurs parties de la Terre: Ce furent Helene & Clotilde qui retirerent des erreurs du Paganisme l'Empereur Constantin, & le Roy Clouis, & qui firent fleurir la Religion Chrestienne dans l'Empire, & dans les Gaules. Si nous parlons de la pieté


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qui regarde les parens, quelle amour égale celle des Meres enuers leurs enfans? il n'y a que celle des filles enuers leurs Peres qui luy soit comparable: tant que la vertu sera reuerée sur la Terre, on parlera de cette pieuse Fille qui nourrit plusieurs mois le sien dans la prison, qui fournit deux sources de vie à celuy de qui elle auoit reçeu la sienne, & qui seruit long temps de Mere à son Pere. Leur pieté est trop grande pour estre renfermée dans vne famille, elle s'estend sur toute la Patrie; lors que des hommes sont coniurez contre elle, & meditent sa ruine, il se treuue des femmes qui la garentissent du naufrage. Cette sage Romaine [Note marginale: Volumnie.] en est vne preuue authentique, qui fléchit la colere de son fils [Note marginale: Coriolan.] qui vouloit saccager Rome: Les actions de ces deux personnes sont bien differentes, l'vne met le siege deuant la Ville où elle auoit pris naissance, l'autre le fait leuer; l'vne attaque ses Citoyens auec ses armes, l'autre les défend auec ses pleurs; & ce que l'vne veut détruire par sa fureur, l'autre le conserue par sa pieté. Si les larmes


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& la foiblesse des femmes sont plus puissantes que la colere, & que la force des hommes, que feront-elles par leur courage? elles feront sans doute des choses merueilleuses & inoüies. I'ay tousiours presentes en la memoire ces deux genereuses Filles d'vn Roy d'Athenes, Pandore & Protogenie, qui moururent volontairement pour le salut de leur Païs, & qui se sacrifierent pour leurs subiets. Ce spectacle fut tout ensemble digne d'admiration & de pitié, de voir deux ieunes filles d'vne illustre naissance, & d'vne beauté extraordinaire, mourir courageusement pour des hommes qui n'auoient pas le cur de mourir pour elles. Cette action ne fut pas seulement loüée des Atheniens, elle le fut de toute la Grece, & le sera des Sages de tous les Siecles. Que la loüange est belle, lors que c'est la vertu qui la donne, & que c'est la vertu qui la reçoit! On ne sçauroit admirer les actions des femmes, que la pieté, la fidelité, la moderation, & la temperance leur font exercer, & qui sont toutes reglées par la Iustice, qui fait qu'elles ren-


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dent à chacun ce qui luy appartient; à l'Autheur de leur estre, à leurs parens, à leurs Maris, & à elles mesmes. Ie m'estonne les voyant si accomplies, du dessein inutile que i'ay fait de les loüer; mais ie m'estonne encore plus de ce qu'il y a des hommes qui leur veulent disputer la gloire d'estre les plus excellentes choses du monde. Si ce differend estoit agité deuant le Tribunal de la raison, les hommes n'y paroistroient qu'à leur honte; car les femmes leur pourroient reprocher leur vie dereglée, l'impieté & le libertinage: Mais dequoy les hommes les pourroient-ils iustement blasmer? leurs iniures sont autant de loüanges qu'ils leur donnent; car quand ils les accusent d'orgueil, d'ingratitude & de cruauté, c'est comme s'ils disoient qu'elles sont pures, qu'elles sont chastes, & qu'elles sont honnestes. Ils sont bien faschez de les voir si sages, ils donnent à leurs vertus les noms des vices pour les leur faire haïr, & les obliger à s'en défaire. Ces deux Sexes agissent bien differemment; les hommes font tout ce


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qu'ils peuuent pour surprendre les femmes; & pour les seduire; ils essayent par vne dangereuse eloquence d'effacer de leur esprit les sentimens d'honnesteté que la Nature y a grauez; mais les femmes ne trauaillent qu'à leur inspirer la vertu, & leur en font tous les iours des leçons par leurs exemples. Le commerce qu'ils ont auec elles leur est tres aduantageux; les hommes qui n'ont point de communication auec les femmes, sont peu sociables; ils sont rudes & farouches, & ceux qui les frequentent ont beaucoup de complaisance & de douceur; cette difference ne se remarque pas seulement entre les particuliers, mais aussi entre les Nations. Les Scythes qui auoient moins de societé auec les femmes que les Grecs, auoient aussi moins de politesse & de ciuilité; les Tartares & les Turcs qui les traittent auec mépris, & qui dédaignent leur entretien sont inhumains & barbares; mais les Habitans de l'Europe qui les honnorent, & qui recherchent auec soin leur conuersation sont ciuilisez & raisonnables; & sur


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tous, les François qui ont plus de respect & de veneration pour elles que les autres Peuples, sont aussi les plus courtois, & les plus genereux. L'on voit donc que c'est des femmes que les hommes apprennent les bonnes murs, & que c'est d'elles qu'ils acquierent les qualitez necessaires à la douceur & à la tranquilité de la vie ciuile. Il est certain que ces vertus leur sont plus propres, & qu'elles les possedent plus parfaitement qu'eux. Elles en ont encore d'autres plus excellentes, qui sont le bonheur de la societé humaine, aussi ont-elles toutes seules composé des Estats, & heureusement vescu sans hommes. L'Histoire nous marque les lieux où elles ont esté; les vnes [Note marginale: Les Amazones.] ont habité en Scythie sur les riues du Thanais, & les autres en Allemagne sur les bords de l'Elbe. Mais nous n'auons point d'exemples d'hommes qui ayent fait la mesme chose, & qui ayent pû viure sans femmes. Si tost que les Romains eurent basty vne Ville, la premiere pensée qu'ils eurent, fut de chercher leur alliance; ils creu-


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rent que la felicité de leur Empire dépendoit d'elles, ne les pouuant persuader par la douceur, ils y employerent la force, & rauirent celles de leurs voisins. [Note marginale: Les Sabines.] C'est vne preuue bien infaillible que les femmes sont plus parfaites que les hommes, puis qu'elles se passent aisément d'eux, & qu'ils ne sçauroient viure sans elles. Que cette parole est veritable! aussi sort-elle de la bouche de la Verité mesme. Il n'est pas bon que l'homme soit seul, car que feroit-il sur terre sans la femme; en l'ostant du Monde, n'en osteroit-on pas en mesme temps la beaute* & la vertu? & ne feroit-on pas la mesme chose que si on retranchoit de l'année, & le Printemps & l'Automne? Ce seroit vn grand crime de rauir au Monde ce qu'il y a de plus beau & de plus excellent; & ce seroit vne haute iniustice de refuser le premier rang parmy les choses mortelles, à ce qui est si digne de l'immortalité. Voyons si les hommes la meritent mieux, & comparons leurs rares vertus auec celles des femmes. C'est icy la partie la plus importante


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de ce Discours, & c'est aussi celle par laquelle ie le finiray. Les hommes qui n'ont que de foibles passions pour les choses honnestes, & qui ne s'y portent quasi iamais qu'auec peine, ont fait choix de la vaillance, la vertu la moins vniuerselle & la moins occupée; mais les femmes qui ont plus d'ardeur pour le bien, ont choisi la douceur, la modestie, & la chasteté, qui ont vn visage plus frequent, & qui se peuuent pratiquer à toute heure, & enuers toutes sortes de personnes. Il est bien plus beau de faire tousiours les choses loüables, que de ne les faire que rarement. Mais c'est trop d'oposer trois vertus à vne seule, ie ne veux pas que les hommes se plaignent d'auoir esté vaincus par le nombre, ie veux qu'ils le soient par la grandeur, & par l'excellence. I'auoüe que la vertu dont ils se vantent tant, & qui fait les Heros, est vne belle vertu, & qu'elle est éclatante: mais pour abaisser leur orgueil, & donner plus de lustre aux merites des Dames, ie veux montrer que la pieté qu'ils méprisent si fort, est preferable à leur vertu heroïque.


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Il ne faut pas s'arrester à ce que les hommes disent, que l'vne est vne marque d'esprit foible, & l'autre de grandeur de courage, pour en iuger sainement, il les faut comparer ensemble. La vaillance qui n'a pour obiet que les choses les plus terribles, & les plus effroyables, le sang, & le carnage, l'embrazement des Villes, & la ruine des Nations, n'est pas vne vertu, si elle n'est accompagnée de la iustice; car sans elle ce n'est que brutalité & que barbarie; & si tous les hommes estoient iustes, elles seroient inutiles au monde. Au lieu que la pieté est vne vertu admirable, soit que l'on iuge de son excellence par son obiet, soit que l'on la considere en elle-mesme, comme la source de toutes les vertus. Il est vray qu'elle n'a pas tant d'éclat que la vaillance, mais elle a plus de solidité; si on ne luy donne pas tant de loüange, elle en merite dauantage: celle-là est souuent accompagnée d'insolence, celle-cy l'est tousiours de sagesse. Aussi la recompense de ces deux vertus est bien differente, l'vne ne peut pretendre qu'à la


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conqueste de la Terre, sa gloire est renfermée dans vn point, & ses triomphes sont de courte durée; mais l'autre aspire à la conqueste du Ciel, & se prepare des triomphes au dessus des Astres, qui dureront plus que les Astres mesmes. Autant donc que la pieté est au dessus de la vaillance, autant les femmes excellent elles par dessus les hommes. Ce n'est pas mon intention d'auoüer que les femmes ne soient pas courageuses, encore que i'ay opposé leur pieté à la valeur des hommes, il y a quelque image de cette vertu dans la chasteté; on y remarque vn ennemy, vn combat, & vne victoire; & cette victoire est d'autant plus glorieuse, que c'est la seule raison qui la remporte, & que la Fortune n'y a point de part. Auec cette vaillance qui leur donne ce noble empire sur elles mesmes; elles en ont encore vne autre qui les rend victorieuses des hommes. La Nature les a fait naistre armées & redoutables, elle a mis la force dans leurs regards, & les a parées pour la gloire & pour le triom-


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phe: cette valeur n'est pas imaginaire, elle a ce que celle des hommes a d'excellent, & n'a point ce qu'elle a de mauuais; elle surmonte, elle assuiettit sans respandre de sang, ni faire de meurtre; la victoire ne consiste pas à tuer son ennemy, mais seulement à le surmonter. Elles ont aussi cette genereuse ardeur dont les hommes se vantent tant, sans toutefois qu'elles en fassent vanité. Si elles exercent cette vertu rarement, c'est qu'elle ne s'accorde pas tousiours auec leurs autres vertus, elle repugne à leur bonté naturelle, qui n'ayme pas à faire du mal; elle est aussi le plus souuent contraire à la bien-seance de leur sexe, qui ne leur permet pas d'aller à la guerre, où elles hazardent beaucoup plus que nous; L'honneur des hommes les porte à se ietter dans les perils, & celuy des femmes les oblige à les euiter. Toutefois quand il leur faut prendre les armes pour vne bonne cause, & qu'il faut combattre pour la liberté de son Païs, elles n'ont pas moins de resolution que les hommes. Pour faire voir leurs


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beaux exploits, ie ne feray point parler le mensonge en leur faueur, comme font les hommes qui se vantent de ce qu'ils n'ont iamais fait: leurs plus grands Heros, Hercule, Thesée, & Achille, ne sont connus que dans les Fables, & ceux qui sont dans les Histoires ont esté la pluspart de celebres Voleurs qui ont esleué des trophées à l'iniustice, & qui l'ont fait regner sous le nom de la valeur. Mais elle nous parle de plusieurs Heroïnes, qui ont fait tout ensemble des actions de iustice & de vaillance. Telle estoit la genereuse Thomiris Reine des Scythes, qui prit les armes pour vanger la mort de son fils, qui défendit sa Couronne contre vn Vsurpateur, & qui vainquit ce Conquerant [Note marginale: Cyrus.] qui s'estoit rendu Maistre de toute l'Asie. Sa victoire fut bien glorieuse; car pour le vaincre, elle se seruit d'vne Armée vaincuë. Telles furent aussi Zenobie, & Amalazonte, qui ont respandu par toute la Terre, le bruit de leur renommée. Il n'y a pas eu vn petit nombre de femmes vaillantes, des Regions en-


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tieres en ont esté remplies. Les Amazones estoient toutes nourries à la guerre, leurs hauts faits dignes d'vne eternelle loüange, ont effacé tous ceux que les hommes ont iamais executez; & si on les fait passer pour fabuleux, c'est que leur grandeur les a rendus incroyables. I'en laisse plusieurs pour n'en pas oublier vne, & ie croirois faire tort à la valeur mesme si ie retardois dauantage à parler de cette incomparable fille qui se fit par ses exploits fameux la Liberatrice de son Païs. [Note marginale: La Pucelle d'Orleans.] Les hommes ne peuuent mettre sa valeur en doute apres tant de glorieuses marques qu'elle en a laissées; les François principalement ne le peuuent faire sans ingratitude, puis que c'est elle qui nous a conserué la liberté, & qui a empesché que le Sceptre de nos Rois ne soit passé en des mains estrangeres. Apres des actions si memorables, les hommes n'ont pas raison de s'attribuer à eux seuls cette vertu guerriere, si la fleur des Grands Capitaines, Alexandre, Cesar, Themistocles, & Scipion, se sont rendus celebres;


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les vns pour auoir estendu leurs conquestes, & les autres pour auoir esté les Liberateurs de leur Patrie. Thomiris, Zenobie, Amalazonthe & nostre Heroïne, ne sont pas moins illustres. Elles ont fait des actions aussi éclatantes; ie diray mesme qu'elles ont merité plus de gloire que ces Heros: puisque sans estre nourries comme eux à la guerre; ny dans l'horreur des combats; elles se sont portées dans les hazards auec la mesme grandeur de courage; & c'est vne preuue asseurée que la valeur ne leur estant pas venuë par habitude, leur est vne qualité naturelle. Il y a encore vne autre vertu qui est non seulement grande, mais aussi tres necessaire, & sans laquelle les autres vertus seroient aueugles. Les hommes croyent qu'elle leur est aussi particuliere que la vaillance, mais ie détruiray aisément cette vaine opinion comme i'ay détruit l'autre; & ie veux que ce soit de la main de la Prudence, aussi bien que de celle de la Iustice, qu'elles reçoiuent la Couronne qu'elles ont meritée.


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Que les femmes soient esclairées de cette grande lumiere qui fournit des raisonnemens solides, on le peut iuger par leurs autres qualitez. Leur docilité qui les rend capables de receuoir des conseils, pour choisir apres le plus vtile: l'excellence de leur memoire, qui met le passé deuant leurs yeux pour le comparer auec le present: la viuacité de leur esprit qui fait qu'elles iugent des choses auec promptitude: leur crainte iudicieuse qui les rend preuoyantes; & leur grande curiosité qui leur sert à descouurir les secrets les plus cachez, ne sont pas seulement des perfections qui seruent à acquerir la prudence, mais sont les parties mesmes qui la composent. Ce n'est pas seulement dans les actions ordinaires, mais dans les choses grandes & dans la conduite des Estats qu'elles font reluire cette vertu; cecy s'accorde auec l'opinion des plus grands Hommes, & des Citez les mieux policées. Cyrus & Artaxerces, persuadez de cette verité, les alloient consulter dans les occasions les plus importantes; Athe-


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nes & Lacedemone, les receuoient dans le Conseil, & Platon trouuoit à propos qu'on se reposast sur leur conduite du salut de ces Peuples heureux, dont il s'estoit formé l'idée. Le sentiment de ces deux grands Monarques, d'vn si sage Legislateur, & de deux si fameuses Republiques, qui ont commandé l'vne apres l'autre à la Grece, sont des preuues suffisantes de la prudence des femmes; mais outre ces glorieux tesmoignages, elles ont encor les Histoires de tous les Païs, & de tout le temps. Semiramis qui monta sur le Throsne des Assiriens, fit fleurir la premiere Monarchie, & ce fut vne Reine d'Egypte [Note marginale: Isis.] qui enseigna aux Egyptiens toutes ces belles Loix, & ces belles Coustumes que les Grecs & les Romains ont emprunté d'eux, pour seruir de fondement à leur grandeur. L'Imperatrice Theodore gouuerna si dignement l'Empire de Grece, qu'elle effaça le lustre de tous ses Empereurs, & remplit tout l'Orient de sa gloire. Si l'Antiquité a esté feconde en Heroïnes, nostre âge se peut vanter de la


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mesme chose: Et l'Espagne, l'Angleterre, & la Suede aussi bien que l'Assirie, l'Egypte & la Grece font retentir les vertus de leurs Reines qui ont fait fleurir ces Royaumes sous leur conduite, & qui se sont renduës plus illustres que tous leurs Rois. Outre celles qui ont genereusement gouuerné les Peuples, il y en a eu vne grande multitude que ie pourrois nommer, qui n'en estoient que trop capables, & dont le courage & la prudence eussent esté la force & la lumiere des Nations, si les hommes par la crainte ou par la ialousie ne les eussent esloignées des Gouuernemens & des Throsnes. Mais pourquoy rechercher des Exemples dans les autres Royaumes, cét Estat n'en fournit-il pas vn assez magnifique, & n'en auons nous pas vn exemple admirable deuant les yeux? La Cour de France n'a iamais esté si belle, ni le cercle si parfait, que depuis que l'on y voit paroistre Vostre Altesse Royale. Si son grand éclat ne m'ébloüissoit, pour la bien representer, ie rassemblerois en vn toutes les rares qualitez


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qui ont brillé separément dans les Princesses les plus celebres, & ie ferois voir dans vn seul Tableau, tous les dons les plus precieux que le Ciel ait iamais fait à la Terre. Ie parlerois de ce noble empire qu'elle a sur elle-mesme, & de celuy que ses perfections luy donnent sur autruy, & qui font receuoir ses loix à toutes les personnes raisonnables. Ie discourerois de la force de son Esprit, & des graces de son corps, & de cette douce Maiesté qui luy donne des Subiets, & qui la fait regner auant que de monter sur les Throsnes qui luy sont destinez. Ie montrerois qu'elle ne possede pas seulement la beauté & la sagesse, mais aussi le courage & la generosité; & qu'elle n'a pas seulement les aduantages de son Sexe, mais qu'elle a les plus nobles qualitez qui seruent d'ornement au nostre. Ie pourrois aussi m'estendre sur la grandeur de sa Race, qui donne des Rois à la plus belle partie de l'Europe, & dire qu'elle est la digne Fille d'vn grand Prince qui ignore les vices, & dont les vertus attirent les graces du Ciel sur cét Estat. Mais Vostre Altesse Royale n'a pas


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besoin d'vne loüange empruntée, & de se parer de la gloire de son Auguste Maison, à qui elle donne autant de lustre qu'elle en reçoit. Ie me contenteray donc de reuerer du cur, & d'admirer dans vn respectueux silence des vertus, qu'on ne sçauroit loüer plus dignement, qu'en confessant qu'elles sont au dessus des loüanges: Elles auront plus de pouuoir que tous mes Discours, à montrer l'excellence de son Sexe par dessus le nostre, & Vostre Altesse Royale seule fera croire aisément aux hommes les plus orgueilleux, & les plus opiniastres, vne verité que les Dames de tous les Siecles n'auoient pû encore leur persuader.

F I N.


PRIVILEGE DV ROY.

LOVIS par la Grace de Dieu Roy de France & de Nauarre: A nos Amez & Feaux Conseillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maistres des Requestes ordinaires de nostre Hostel, Baillifs, Seneschaux, Preuosts, leurs Lieutenans, & tous autres de nos Iusticiers & Officiers qu'il appartiendra, Salut. Nostre cher & bien amé le sieur Gilbert, Nous a fait remontrer, qu'ayant composé vn Liure intitule*, Le Panegyrique des Dames; il desireroit faire imprimer ledit Liure, s'il nous plaisoit luy accorder nos Lettres sur ce necessaires. A CES CAVSES, desirant gratifier & fauorablement traitter ledit Gilbert, Nous luy auons permis & permettons par ces Presentes, de faire imprimer, vendre & distribuer en tous les lieux de nostre obeïssance ledit Panegyrique par luy composé, & ce par tel Imprimeur ou Libraire qu'il voudra choisir, en telles marges, caracteres, & autant de fois que bon luy semblera, durant l'espace de Dix ans, entiers & accomplis, à compter du iour qu'il sera acheué d'imprimer pour la premiere fois: Et faisons tres-expresses deffences à tous Imprimeurs, Libraires, & autres personnes de quelque qualité & condition qu'elles soient, de les imprimer, faire imprimer, vendre & debiter en aucun lieu de nostre obeïssance, sous pretexte d'augmentation, , correction, & changement de Titres, fausses marques ou autrement,


en quelque sorte & maniere que ce soit, sans le consentement dudit Gilbert, ou de ceux qui auront son droit: Deffendons aussi à tous Marchands Libraires, Imprimeurs & autres, tant François qu'Estrangers, d'apporter ny vendre en ce Royaume des Exemplaires dudit Panegyrique imprimé hors d'iceluy, sans la permission de l'Exposant, à peine de trois mil liures d'amende, payables par chacun des contreuenans, & applicables vn tiers à nous, vn tiers à l'Hostel-Dieu de Paris, & l'autre tiers audit Exposant, ou au Libraire duquel il se sera seruy, De confiscation des Exemplaires contrefaits, & de tous despens, dommages & interests, à condition qu'il sera mis deux Exemplaires dudit Liure en nostre Bibliotheque publique; & vn en celle de nostre tres-cher & Feal Cheualier le Sieur de l'Aubespine, Marquis de Chasteau-neuf, & Garde des Seaux de France, auant que de les exposer en vente, à peine de nullité des Presentes: Du contenu desquelles nous voulons & vous mandons que vous fassiez ioüir plainement & paisiblement ledit Gilbert, & ceux qui auront son droit, sans souffrir qu'il leur soit donné aucun empeschement. Voulons aussi qu'en mettant au commencement ou à la fin dudit Liure vn Extrait des Presentes, elles soient tenuës pour signifiées, & que foy y soit adioustée, & aux Copies deuëment collationnées, comme à l'Original. Mandons au premier nostre Huissier, ou Sergent sur ce requis, de faire pour l'execution des Presentes tous Exploits necessaires, sans demander autre permission. CAR tel est nostre plaisir, nonobstant Clameur de Haro, Charte Normande, prise à partie, & autres Lettres à ce contraires. DONNÉ à Paris le treiziesme iour d'Auril l'an de Grace mil six cens cinquante. Et de nostre Regne le septiesme. Signé, Par le Roy en son Con-


seil. CONRART. Et scellé du grand Seau de cire jaune sur simple queuë.

   Et ledit sieur Gilbert a cedé & transporté les droits qu'il a au present Priuilege à Augustin Courbé, Marchand Libraire à Paris, pour en ioüir pendant le temps porté audit Priuilege, suiuant l'accord fait entr'eux.

Acheué d'imprimer pour la premiere fois le 29. May 1650.

Les Exemplaires ont esté fournis, ainsi qu'il est enioint par ledit Priuilege.