LE

PARASITE

MORMON,

HISTOIRE

COMIQUE

M.DC.L


A

MONSIEVR

LE VAYER

DE BOVTIGNY.

MONSIEVR,

Vous l'auriez aussitost pour vostre amitié. Si vous trouuez pas vn Autheur dans Paris


qui vous dédie des liures à ce prix-là, ie vous donneray celuy-cy pour rien. Considerez le bien encore vne fois. S'il est petit, c'est que l'impression en est menuë. Il y a bien de gros liures qui n'en disent pas tant. Il y a trois Histoires toutes entieres ; Il y a de la prose, & des vers; Il y a du Grec, & du Latin; sans conter le François


dont il est tout plein. Ma foy, Monsieur, encore vn coup, il n'y a pas moyen pour le prix: Il faut estre Autheur ou Larron; Et si vous n'en donnez d'auantage,

Vostre Seruiteur.


L'VN DES AVTHEVRS,

de ce Liure

AV LECTEVR.

Lecteur. Tout ce que ie t'aprendray de ce Liure, c'est qu'il ne sort pas de la main d'vn seul Autheur, & que nous sommes plusieurs qui y auons part. Pour nos noms, tu t'en passeras s'il te plaist; soit


afin que cét ouurage, tel qu'il est, ait au moins cela de commun auec la pluspart des plus rares chefs-d'oeuures de la Nature, d'auoir vne origine inconnuë; soit que pour partir comme nous te venons de dire de plus d'vne plume, il encoure en cecy la disgrace de ces enfans, qui pour auoir plus d'vn pere, n'en trouuent pas vn qui veüille ad-


uoüer. Quoy qu'il en soit, ie te puis tousiours asseurer, que ce n'est pas la crainte d'auoir offencé quelqu'vn dans cette espece de satyre, qui nous empesche d'y mettre nos noms. Elle n'est ny contre Dieu, ny contre le Roy, ny contre le Public; & pour les particuliers, s'il y en auoit quelqu'vn qui eust assez mauuaise oppinion de soy pour se croire dé-


peint icy, nous tâcherions de le desabuser. Ie te veux pourtant bien protester en faueur de la verité, que nous n'auons iamais eu dessein de designer personne. Tu verras par exemple que dans l'histoire de Mormon, nous auons pris l'idée d'vn Parasite en general, & que nous luy auons imposé vn nom Grec, pour nous esloigner le plus qu'il


nous a esté possible, du particulier, & de nostre siecle. En effet tu peux auoir leu que Mormon, ou μορμον [mormon] en Grec signifie la mesme chose qu''spouuantail* en François; Nom qui nous a semblé tres-propre pour denotet* vn Parasite, à cause que comme vn espouuantail dans vn champ, empesche les oyseaux de manger le grain qui y est semé; No-


stre Parasite de mesme quand il est vne fois à table, sçait bien faire en sorte que personne ne touche aux plats qui sont deuant luy. S'il estoit necessaire ie te ferois bien voir la mesme analogie dans tous les autres noms de cét ouurage. Mais cela n'en vaut pas la peine, & tu m'en croiras bien sur ma parole. Si tu prens la peine de lire ce Liure


tout entier, tu remarqueras que c'est peut-estre icy le premier Roman qui se soit passé en vingt & quatre heures; & que la Regle d'vn iour y est obseruée comme dans les plus exactes Comedies. Adieu.


LE

PARASITE

MORMON.

Ce fut sur les bords de la Seine, à quelques Stades de Vaugirard: Autrement, ce fut à Paris dans la Gréue, qu'il arriua il y a quelque temps vne histoire, sur laquelle c'est vne grande honte qu'on n'ait point encore fait de Chanson, ny d'image.


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O! vous les seuls presque dont nous recherchons l'estime, Chers amys,

[Note marginale] Le dessein des Autheurs estoit de faire peindre icy leurs amis, faisant grande chere autour d'vne belle table ronde, auec le nom de chacun d'eux au bas de leur portraict, & ces mots à costé, à table ronde il n'y a point de haut bout, pour euiter des ceremonies. Mais comme ils n'auoient pas dequoy fournir à la despence de ce festin, ils ont iugé plus à propos de prier Monsieur le Lecteur de suppléer par la force de son imagination au deffaut de la peinture.

Receuez ce grotesque ramas d'auantures & d'imaginations Burlesques.


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L'Horloge de ce bastiment qu'vn bel esprit diroit auoir esté à bon droit nommé l'Hostel de Ville, puis qu'on y va immoler toutes les victimes publiques, estoit preste de tuer par trois gros vilains coups qu'elle alloit sonner, vn criminel condamné d'estre bruslé à trois heures, quand on le vit arriuer dans sa charette, & s'arrester deuant le poteau qui deuoit estre le Dieu Terme de sa vie. Alors vn petit homme des assistans qui estoït Poëte, & fort grand amateur de l'Astrée, soupira ces vers auec plus de facilité, que s'il n'eust iamais fait autre chose que garder des moutons toute sa vie, ou que s'il eust beu de l'eau de Lignon.

Il est hors de luy-mesme, & pasle & languissant
Il le descouure assez par son corps jaunissant:


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Il semble que sa bile ardente en ses sorties,
Vueille peindre sa rage en toutes ses parties;
Et faire voir en luy, pour nous espouuanter,
Combien en ses effets elle est à redouter:
Que pour donner remede à l'ennuy qui l'aflige
La nature offensée ait fait voir vn prodige;
Que voyant son silence, à luy nuire obstiné,
Elle ait fait mille voix d'vn corps infortuné;
Que de mon iniustice elle vous entretienne;
Et luy preste sa langue au deffaut de la sienne:
Mais elle parle en vain, car il est condamné:
La Nature ne peut vaincre vn arrest donné.


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Ces paroles furent vn énigme pour toute l'assistance, & tout ce qu'on y pût comprendre, c'est que le Poëte auoit raison de dire que l'autre estoit pasle, car il l'estoit de telle sorte, qu'on eust dit que ses Iuges l'eussent fait enduire de souffre & d'huile, pour luy faire prendre feu plus facilement. Sa taille estoit si extraordinairement haute, que les plus spirituels des assistans disoient qu'il s'alloit bien vanger de la Iustice, en la ruinant en bois. Ses yeux enfonçez dans sa teste, sembloient s'y cacher pour euiter la veuë du funeste appareil de sa mort. La grandeur demesurée de son nez faisoit dire publiquement, que s'il eust veu aussi loin qu'il estoit long, il se fust bien donné de garde de tomber en ce mal-heur; Et sa bouche, fenduë trois doigts par delà les oreilles, s'entrouurant de fois à d'autres, fit croire aux plus auisez,


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que si son poumon auoit autant de force qu'elle auoit d'estenduë, il ne manqueroit pas tout esloigné de l'eau qu'il estoit, d'attirer à soy la riuiere pour esteindre le feu en la reiettant, & peut-estre mesme noyer toute la compagnie. Ce n'estoit pas son dessein neanmoins, & il n'auoit ouuert la bouche que pour demander à boire, & vn pain chaland.

Cette nouvelle façon de mourir estonna le badaut de telle sorte, qu'vn des plus raisonnables s'escria; Vela que c'est. Ces gens-là n'auont point d'autre Guieu que leur ventre, & y demandont ben putost du pain que des Messes. Ce discours en fit assembler plusieurs autres autour de celuy qui l'auoit prononcé: dont le pitaut enorgueilly; Ie sçauons pourtant da, s'escria-t'il quoy que personne ne le luy demandast, c'en que c'est pourquoy on le brusle; Et


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le cousin le Sargean nous la pourtant dit, da. He pourquoy ne nous l'auiet y pas dit? pis qu'il le sçauet ben. Hé pourquoy ne le sçauroit-il pas ben? pis qu'il est membre de Iutice, comme dit l'autre. O ben don. Dame, il estet de ces gens qui aimont mieux croire que Guieu est à la Messe, que d'y aller voir. Il diset en Latin qu'il n'y a point de Guieu; ce qui est ben pús meschan, pélamor qu'on y dït la Messe. Et pis on dit qu'il voyaget itou au Ponan. C'est à dire en bon François, qu'il estoit vn tantet Vigeon, c'est à dire, reuerence parlé, Sodomistre & Atheistre : Dame, la Iutice l'en a reprins comme de raison. C'est domage da cependan, car c'est vn bîau ieune homme. Samon, intérrompit vne femme. Hé! qu'est-ce que la biauté sans la bonté? Mamy, s'il n'y auoit de bonnes parsonnes qui priont Guieu pour les meschans, il y a


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long-temps que ces gens-là aurient fait bismer Paris: Puis elle finit par vn, Mon doux Giesus, mon Sauueur, mon Criateur, qu'elle souspira tournant les yeux dans la teste, en telle sorte qu'on n'en voyoit que le blanc.

Quelques gens d'esprit qui estoient là presents, ne se pûrent empescher de rire entendant tous ces beaux discours. Les Badauts s'en formaliserent, & se dirent long-temps les vns aux autres, qu'ils fesoient ben des entendus, pelamor qu'ils estient Monsieurs: Mais enfin ils se teurent pour entendre l'histoire du criminel, qu'vn de ces Messieurs, comme c'est la coustume en de telles rencontres, déduisoit à ses amis en ces termes.


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* * * * * * * * * *  

L'HISTOIRE 

Du Parasite Mormon

Pvisque vous voulez sçauoir la cause de la mort de cét homme, il est raisonnable que vous appreniez quelque chose de sa naissance & de sa vie. Vous sçaurez donc que Dieu ayant dessein de punir le monde par ses trois fleaux ordinaires, y envoya il y à prés de trente années la peste, la guerre, & Mormon pour y causer la famine. Il executa si bien les ordres du Ciel, qu'auant mesme que de naistre il fit mourir sa mere de faim. Cette pauure femme fut tourmentée pendant sa grossesse d'vne Boulimie espouuantable: Mais elle auoit beau manger, elle


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n'en estoit pas plus grasse, & son ventre seul qui grossissoit à veuë d'œil en profitoit, prenant pour luy tout ce qui estoit destiné à la nourriture des autres parties. Donc interrompit le Poëte qui auoit souspiré les Vers, il deuroit dire avec Ergasile des Captifs de Plaute, 

Ce Squelette animé, cette Larve au teint blesme,
Incompatible à tous, incommode à soy-mesme,
La faim, cét animal auide & rauissant,
Qui ne cherche qu'à paistre, & se tue en paissant,
Ce spectre dont tousiours l'indigence est suiuie,
Ma porté dans ses flancs & m'a donné la vie.
 

Les Auditeurs furent fort estonnez de la saillie de cét homme qui leur estoit presque à tous inconnu,


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& quand il se fut appaisé, l'autre poursuiuit ainsi son Histoire.

Ce Parasite embrion affama donc sa mere de telle sorte, qu'il la fit enfin mourir. Le soir d'vn Mardy-gras, apres auoir esté en festin tout le long du iour, & avoir estonné de sa voracité prodigieuse toute la compagnie, on la vit tomber sur les plats, en disant d'vne voix foible & languissante, qu'elle mouroit de faim. Elle ne mentoit pas, car se* furent ses dernieres paroles, apres lesquelles on reconnut qu'elle estoit sans mouvement, & sans vie; heureuse au moins en ce poinct, d'auoir éuité la rencontre du Caresme son ennemy qui arriua deuant le poinct du iour.

Les Medecins furent incontinent appellez, & il ne faut pas demander si la tristesse fut grande par toute la maison, tant pour la mort de la mere, qu'à cause du peril que couroit l'enfant. On l'a* des-habilloit pour


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faire l'operation ordinaire en de pareils accidents, quand on fut bien estonné de voir vn gros garçon sortir de son ventre par vn grand troû qu'il y faisoit à belles dents. Ah! Dieu ils en sont desia au dessert, s'escria-t'il en s'eslançant legerement de sa mere sur la table. Il n'en dit pas dauantage: car il se mit à manger de telle sorte, que quand il eust eu cent bouches, il n'en eust pas eu assez pour proferer la moindre parole. Il asseura pourtant quelque temps apres, qu'il n'auoit mordu sa mere que depuis sa mort & par force, de peur d'estouffer dans vn corps ou la respiration ne portoit plus d'air: & les dernieres paroles qu'elle auoit tenuës, par lesquelles elle ne s'estoit plainte que de la faim, ayderent fort à le iustifier.

Ce conte auoit excité un grand esclat de risée, dont celuy qui le fesoit ne paroissant nullement eston-


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né; Vous riez poursuiuit-il en riant luy mesme comme les autres, & vous auez peine à me croire: Sçachez pourtant que ie ne vous ay dit que la pure verité, & qu'on trouua de plus dans la matrice de sa mere, les os d'vn frere gemeau qu'il y auoit mangé. Vous deuriez dire qu'il les auoit mesme tous cassez pour en succer la moüelle, luy respondit l'vn de la compagnie en continuant de rire de plus belle. Ce que ie vous dis est, repliqua l'autre. D'abord il se mit à table, & ce fut pourquoy son pere ne luy donna point d'autre nourisse qu'vn Cuisinier, auquel encore vous puis-ie asseurer qu'il donnoit bien de l'exercice, la nature l'ayant doüé aussi bien que le Crocodile, du mouuement de la machoire superieure en bas, en depit d'Aristote; affin que la pesanteur de sa teste redoublant la force & la violence des coups qu'il donnoit aux viandes, les luy


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fist broyer auec plus de facilité. Adjoustez, dit le Poëte, que tout mouuement du haut en bas estant naturel, & celuy du bas en haut, violent & contraint, il semble que la nature nous deuroit faire manger par le premier, n'estoit qu'elle veut enseigner à l'homme qu'il ne doit manger que par violance & contrainte. Monsieur à raison repliqua l'Historien: Mais quoy qu'il en soit, si i'ay vn peu encheri sur la verité iusques icy, au moins vous puis-je asseurer que ie n'adjousteray rien que ie ne puisse verifier par le témoignage de mille personnes dignes de foy.

Premierement, ie me souuiens que ie ne vous ay point encore dit le nom de nostre homme. Il s'appelle Mormon, & eu*[=est] de bonne famille. La premiere chose que ses parents firent, fut de l'enuoyer à l'escole, pource qu'vn Prestre habitué de


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leur Paroisse le voyant si bien manger, leur auoit asseuré qu'il ne pouvoit manquer de deuenir bien sçauant, à cause, disoit-il, d'vn certain Proverbe qui porte que, Ingenij largiter venter. Ce mesme Prestre luy voulut apprendre aussi à seruir la Messe: Mais il eut beau faire, il ne pût iamais empescher Mormon de vuider la boëte de Corpus, & d'aualler le vin des burettes. Ce n'est pas qu'auec tout cela ce ne fust vn tres gentil enfant. On ne le voyoit point comme les autres tirer des noyaux à ses compagnons, pource qu'il les aualloit tous. Il estoit tousiours fort propre: Il ne crachoit point sur sa bauette, car il raualloit tousiours ses crachats, de peur de rien perdre; Il rongeoit si bien ses ongles, qu'il n'auoit garde de les auoir grands; & il s'estoit si bien accoustumé à mâ-cher les doits de ses gans, à cause qu'il en estoient de mouton, qu'il fal-


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loit bien qu'il en eust souuent de neufs. Cela estant ie vous laisse à penser s'il oublioit de faire la dinette à l'escole, affin d'auoir le moyen de desrober quelque chose du goûter de ses compagnons; & si quand il auoit querelle contr'eux, il les mordoit au lieu de les battre. Tousiours il auoit quelque trou à la teste, & c'estoit tousiours pour s'estre laissé tomber du haut de quelque escabeau, ou il estoit monté pour atteindre à l'armoire au pain, ou pour s'estre batu contre les crieurs de petits pastez, en leur voulant desrober quelques vns de leurs gasteaux. Cette viande luy plaisoit si fort, qu'il pensa mesme vne fois estre bruslé dans vn four chaud ou il s'estoit fourré pour attraper des darioles, & ... Alors le petit Poëte auançant sa teste par dessous l'aisselle d'vn des auditeurs; On pourroit icy, s'escria-t'il, appliquer vne


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belle pensée de Monsieur de Balzac. Elle est de ses lettres choisies, ou il escrit à vn pere en luy parlant de son fils qui s'estoit bruslé les doits en tirant des pommes du feu. Que iamais Enée n'auoit plus fait pour son pere, que cét enfant en faisoit tous les iours pour des pommes cuittes. Ainsi pourroit-on dire de Mormon que ... Mais pourquoy faire la reduction de cette pensée? N'est-elle pas assez claire?

L'Orateur supprime souuent
Ce que diroit vn moins sçauant.

... Poursuiuez. Poursuiuons donc puisque Monsieur le veut, continua l'autre; Mais à la charge qu'il ne m'interrompra plus, s'il luy plaist.

Mormon deuint donc si sçauant en peu de temps suiuant la prediction de l'habitué, qu'au bout de quinze iours on pouuoit dire dé-ja qu'il estoit sçauant iusqu'aux dents, & qu'il auoit mangé son breuiaire;


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ayant en effet rongé la couuerture de ses heures, & troqué le dedans contre vn de ses compagnons, pour vn quignon de pain. Mais comment n'auroit-il pas donné ses heures pour du pain, puis qu'il hasardoit bien ses doits pour de la viande? & qu'il les pensa laisser vne fois à vne sourissiere, ou ils demeurerent pris, & presque coupez, comme il en vouloit tirer de petits morceaux de lard qu'on y auoit mis pour apaster des souris. Si Monsieur que voyla, continua-t'il en montrant le Poëte, ayme autant les allusions que les vers, il ne manquera pas de dire que ie ne raporte cecy que pour luy faire accroire qu'il auoit mangé le lard. Mais pour vous montrer que ce n'est pas mon dessein, c'est que ie veux bien vous aduoüer qu'il ne le mangea pas pour ce coup, & que pour l'heure ses doits luy firent bien oublier sa bouche. Cro-


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yez pourtant qu'elle s'en vangea bien: Elle leur à tousiours voulu tant de mal depuis ce temps là, qu'il ne les y sçauroit presque porter qu'elle ne les morde: Tant il est vray que tout ce qui entre dans ce gouffre a peine d'en sortir, & que rien ne s'en peut sauuer. Il ne mesdit mesme qu'à caue*[=cause] de cela; c'est à dire pource qu'il n'y a rien sur quoy elle ne veuille mordre, ny qui puisse euiter ses atteintes.

Vous aurez peine à le croire. Il n'y auoit pas iusqu'à la lauûre des escuelles qu'il ne vist respandre auec regret, & dont il ne soupirast la perte par vn; C'est grand dommage de perdre tant de graisse. Aussi l'aimoit-il si fort, qu'estant deuenu plus grand il mangea plus de quinze liures de chandelle en moins de quinze iours, pource que son pere qui estoit vn bon Gaulois, croyant qu'il l'employast à veiller sur ses


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liures, luy en donnoit tant qu'il vouloit. Neantmoins la fourbe fut enfin descouuerte. On luy osta sa chandelle pour luy donner vne lampe: Mais ce fut inutilement, car il trouua moyen d'en consommer toute l'huile à faire des rosties.

Ce fut en ce temps que commençant à mettre le nez dans les Liures, il commença aussi d'auoir des regrets bien plus sensibles, que ceux qu'il auoit eus iusqu'à lors pour la lauûre des escuelles. Il souspiroit toutes les fois qu'il pensoit à la loüable coustume de ces anciens qui faisoient festin aux funerailles de leurs morts, & qu'il songeoit que cette belle coustume estoit abolie. Il ne pouuoit voir dans Plutarque les superbes banquets d'Antoine & de Cleopatre, ny ceux de Lucullus, sans mourir de regret de n'auoir pas esté de ce temps là, ou de ce qu'ils n'estoient pas de celuy-cy. Ah! di-


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soit-il, que nostre regent à bien raison de dire que le monde va tousiours de mal en pis. Maudit siecle de fer, s'escrioit-il d'autres fois en taschant de profiter de sa lecture ;

 Combien es-tu contraire à cette aâge dorée

 Ie sçay bien ce que vous voulez dire, interrompit brusquement le Poëte.

 Combien es-tu contraire à cette aage dorée
Qui couloit du vieux temps de Saturne & de Rhée,
Où l'on dit que iamais n'entroit dans l'entretien,
D'autre discours sinon ; Tends ton assiette, tien.

 Monsieur a mieux dit encore que ie n'eusse fait, continua l'Historien auec vn soûris, puis reprenant le fil de son discours, Vous ne sçauriez croire, poursuiuit-il, l'envie qu'il


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portoit à la Renommée, lors qu'il lisoit qu'elle auoit cent bouches, & la compassion qu'il en auoit, quand il faisoit reflection qu'elles n'estoient pleines que de vent. Cette pensée le faisoit tomber dans vne autre qui luy donnoit bien plus de desplaisir. Il se plaignoit de la Nature qui pour nourrir deux yeux, deux oreilles, deux bras, deux pieds, deux mains, deux jambes, vingt doigts, & plus de vingt mille cheveux, ne luy auoit donné qu'vne bouche, & qui pour l'achever de peindre, luy auoit fait encore vn estomach percé, qu'il comparoit quand il se mettoit sur son haut stile, au tonneau des Danaides. Des secrets de la Nature, il entroit dans ceux de son pere, & se faschoit de ce qu'on luy faisoit perdre le temps à ieusner dans des Colleges, au lieu de l'enuoyer apprendre à manger chez quelque bon Boucher, ou de


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luy faire garder des brebis; ce qu'il eust beaucoup desiré, non comme le Berger Lisis, ou quelques anciens, pour l'amour de la vie champestre ! Mais seulement à cause qu'il eust eu la consolation de se voir auec des moutons, & que les moutons sont bons à manger. Est-ce que vous craignez de deshonorer vostre famille? disoit-il à son pere sur ce sujet. Apollon s'en est bien meslé. Tenez mon pere, lisez dans mon Homere, & vous verrez qu'il ne croit pas pouuoir plus honorer les Rois, qu'en les appellant Pasteurs. Ce n'estoient pas les seuls discours qu'il luy tenoit. Il luy en conta bien d'autres vne fois que le bon-homme luy ayant veu boire vn plat d'aloüettes, comme s'il eust aualé vn verre de vin, luy dit, qu'il croyoit auoir achepté vne douzaine, & non pas vne pinte d'aloüetes. Houay ! mon pere, luy dit-il, ie croy


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que vous vous scandalisez de me voir beaucoup manger ? Hé : ne sçauez-vous pas que le feu ne l'emporte sur tous les elemens qu'à cause qu'il deuore les autres ? & que dans la Nature tous les corps sont plus ou moins nobles selon qu'ils mangent plus ou moins? Les pierres par exemple ne sont au dessous des Plantes, qu'à cause qu'elles ne se nourrissent point, & les bestes ne sont au dessus des Plantes; les hommes au dessus des bestes; & la plus-part des Rois au dessus des hommes, qu'à cause qu'ils se mangent tous les vns les autres. C'est pour cette mesme raison que le Lion & l'Aigle sont les Princes des animaux; & que les grenoüilles n'en creurent point auoir, que quand elles en eurent vn qui les deuoroit. Tant y a mon pere que le mesme temperament qui fait les bons esprits, fait aussi les bons mangeurs? C'est la bile qui fait


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les vns & les autres ; & tenez pour asseuré que maintenant mesme ie ne vous dis tant de belles choses qu'à cause que ie suis à table, & que ie mange en vous parlant. Ah ! mon pere, si ie pouuois aussi le faire en Classe, que ie deuiendrais sçauant en peu de temps, car l'autre iour à cause que i'auois seulement du pain dans ma poche, ie me souuiens que ie fis merueille, & que ie prouuay à nostre Regent, que quoy qu'en veuille dire Aristote, la mort n'est pas la plus terrible de toutes les choses terribles, puisque c'est la faim.

Sur ce mot de faim, l'vn de ces pitaux qui escoutoient l'Historien s'escria en l'interrompant ; Hé ben. Pisque c'est la faim, boutez don fain à vostre harangle, car palsangué, ça n'est ny biau ny honeste de se gausser ainsin du patiens. Tenez vela qu'on le va zecuter. Ils virent qu'en ef-


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fet le peuple s'esmouuoit autour de la charette ; & c'est ce qui contraignit l'Historien public de briser le conte de son Parasite, & de se contenter de leur dire, Mon Dieu ! ie suis bien fasché de ne vous pouuoir acheuer la vie de Mormon. I'auois bien encore de bonnes choses à vous conter. Ie vous eusse dit par exemple ;

Comme il quitta la Philosophie pour s'adonner à la lecture du banquet des sept Sages, & des propos de Table de Plutarque ; du Sympose de Platon ; du Conuiue de Xenophon ; des Deipnosophistes d'Athenée ; du Banquet de Lapithes de Lucien ; & de quelques autres Liures semblables.

Comme il se fit vne Geographie par les viandes qui viennent de châque pays, à l'imitation de ceux qui en ont traitté suiuant l'Histoire, & par les batailles. Par exemple sur le mot de chapon, il parloit du Mans :


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sur andoüille de Troye ; & sur jambon, de Mayence.

Comme il alloit tous les Dimanches à deux ou trois grandes Messes de suitte, pour auoir du Pain benist, & comme il appelloit cela, courir la Messe.

Comme il alloit en pelerinage à Gonesse & à Poissy, ausquels il auoit grande deuotion.

Comme il débesassa vn Religieux mendiant, pource que, disoit il, il entreprenoit sur son mestier; Et comme il se disoit mendiant seculier, & de robe courte.

Comme ses prieres du matin & du soir, estoient, Benedicite, & Graces, pource qu'il ne faisoit qu'vn repas qui duroit depuis le matin iusques au soir.

Comme il gaigne ceux qui gouuernent les principales Horloges de la Ville, affin que les faisant aller inégallement, il pust aller disner en


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plusieurs maisons de suite.

Comme souuent apres auoir disné aux meilleures tables, il se desguisoit en gueux pour manger encore de la soupe.

Comme il s'alloit promener dans la ruë de la Huchette, & disoit que c'estoit vne allée plus agreable que celles des Tuilleries, ny du Palais d'Orleans.

Comme il contrefit le deuot, & alla seruir les malades à l'Hostel-Dieu, & comme il fut descouuert mangeant en vn coin les plats qu'on luy auoit donnez à porter aux malades.

Enfin ie vous dirois comme il a esté accusé par deux de ses amis de Sodomie, & d'Atheisme, lesquels l'ont fait prendre sur le fait dans l'action de ces deux pechez; Et ie vous pourrois adjouster mille autres plaisantes particularitez de sa vie: Mais il faut vn peu regarder celles de sa mort.

Ils ietterent la dessus la veuë vers


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le posteau ; Mais ils n'y virent plus ny patient ny charette, & n'apperceurent qu'vn peu de peuple, lequel encore s'escoulloit de tous costez. Ils furent fort estonnez de voir que l'execution se fust faite sans qu'ils y eussent pris garde : Mais enfin ils se resolurent de s'en aller aussi bien que les autres. Comme ils estoient prests à se separer, l'vn des plus apparents de la troupe nommé Louuot, bruslant d'impatience d'apprendre la suitte de cette Histoire, pria celuy qui l'auoit racontée de venir souper en son logis. Il s'en excusa, mais il luy donna vn papier où il luy dit qu'il trouueroit quelque chose de ce qu'il desiroit de sçauoir. L'autre ne fut pas plustost de retour chez soy, que l'ayant ouuert il y leut ces paroles.


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C A T A L O G V E 

Des Oeuures de Monsieur de Mormon, Conseiller du Roy, Gentilhomme de sa cuisine, & Controlleur General des Festins de France. 

Imprimées à Paris Chez Martin Mangear, ruë de la Huchette , à l'Aloyau. 

Panegyrique de la S. Martin, & des Roys.

Refutation d'vne pernicieuse doctrine introduite par vn certain Cornaro Venitien, & le Iesuite Lessius.


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Examen, & refutation du dire de sainct François Xavier, Satis est Domine, satis est.

Demonstration Physique, ou preuue que les peuples du Septentrion ne sont plus robustes que ceux du Midy, & ne les ont souuent vaincus, qu'à cause qu'ils mangent d'auantage.

Traité des quatre repas du iour. Leur Etymologie. Ensemble vne recherche curieuse sur la façon de manger des anciens, ou il est prouué qu'ils ne mangeoient couchez sur des lits, que pour montrer qu'il faut manger iour & nuict, & que qui mange dort, ou que le veritable repos se trouue à la table.

Les vies des Hommes Illustres Grecs & Romains, comparées les vnes aux autres, ou il est prouué par le mot Pergraecari, que les Grecs l'ont tousiours emporté sur les Romains.

Commentaire sur le cinquiéme


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Aphorisme d' Hipocrate, ou il est dit, qu'il est bien plus dangereux de manger peu, que trop. Ensemble, vne sommaire refutation du passage qui porte, que toute repletion est mauuaise.

Opuscule non sceptique contre cette commune façon de parler, Les premiers morceaux nuisent aux derniers.

Demonstration Mathematique, ou l'Autheur fait voir par la propre experience de son ventre, qu'il y a du vuide dans la nature.

De la Precellence du Benedicité, sur, Laus Deo.

Inuective contre celuy qui trouua moyen de prendre les Villes par famine : avec vn Eloge de Monsieur le Marquis de la Boulaye.

Priere à S. Laurent, pour le mal des dents.

Apologie du Pere Goulu contre Balzac.

Apotheose d'Apicius.


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Traitté de toutes les Marchandises dont on gouste auant que de les achepter.

Manuduction à la vie Parasitique, auec vne explication, & Apologie de ce mot.

L'anti-Pythagoricien, ou Refutation de la doctrine de Pythagore, qui deffendoit l'vsage de toutes les viandes qui auoient eu vie.

Commentaire sur les loix des douze tables.

De la loüable coustume introduite dans l'Eglise de manger de la chair depuis Noël iusqu'à la Chandeleur. Auec vne tres-humble supplication à nostre S.Pere de remettre la Chandeleur apres Pasques.

Le Cuisinier expert.

Le Cuisinier charitable.

Traitté des bons Chiens Tourne-broches, aussi vtile que ceux qu'on a faits iusqu'icy des Chiens de Chasse : Ensemble vne briefue, & vtile metho-


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de de les dresser.

Requeste à Monsieur le Lieutenant Ciuil à ce qu'il luy plaise faire deffence aux Cabaretiers d'auoir des plats dont le fonds s'esleue en bosse, ce qui est vne manifeste tromperie.

Autre Requeste à Nosseigneurs du Parlement, tendante à ce qu'il leur plaise faire deffence au Sieur Morin, & autres faiseurs d'Almanacs, de predire la famine, pource que cela le fait mourir de peur.

Les aduis de Monsieur de Mormom*, qui sont.

Aduis aux Minimes & autres Religieux, de contre-faire souuent les malades pour auoir lieu d'estre en l'infirmerie, & manger de la chair.

Aduis aux Medecins de donner dispence de faire le Caresme à tous ceux qui la leur demanderont ; Et aduis à tout le monde de manger de la chair sans la demander.

Aduis aux Cordeliers & tous


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Moynes Mandiants, ou autres, de ne manquer iamais d'exciter à la fin de leurs Sermons, l'assistance à la charité.

Aduis aux gens riches & opulents de tenir tousiours bonne table, & de nourrir plutost des hommes que des chiens.

Aduis à Messieurs du Parlement de prendre le nom de Cenateurs, ou il est montré que les Romains n'ont triomphé que par le merite de ceux qui ont porté ce nom.

Aduis à ceux qui font des marchez, de n'oublier iamais le pot de vin.

Aduis aux gens de Confratrie, de n'oublier pas à faire festin apres la Messe.

Aduis aux Curez de se trouver tousiours aux Nopces & Baptesme.

Aduis à ceux à qui l'on presente quelque chose, de ne choisir iamais de peur d'estre obligez par ciuilité de


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prendre le pire.

Aduis aux Capucins & autres Moynes, horsmis les Chartreux, de disner hors de leur Conuent le plus souuent qu'ils pourront, pource qu'aussi bien que les vielleurs, ils ne trouuent point de pire maison que la leur.

Aduis aux traitteurs de mettre Dindons pour faisans, & petits Cochons pour Agneaux, pource que chacun y fera son proffit. Le traitteur pour ce qu'il luy en coustera moins, & le traitté pource qu'il en aura plus à manger.

Aduis aux Laquais de changer souuent les assiettes des niais qui se les laissent emporter par ciuilité; Et sur tout de bien prendre leur temps que leur assiette soit bien chargée.


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P R O B L E M E S. 

De Monsieur de Mormon.

On Demande. 

S'il faut prendre Medecine, ou non? 

Ouy. Pource que c'est aualler.

Non. Pource qu'elle vuide l'estomac.

S'il faut curer ses dents, ou non? 

Ouy. Pour les empescher de pourir.

Non. Pource que c'est s'oster quelque chose de la bouche.

S'il faut mascher, ou non? 

Ouy. Pource que c'est ioüir plus


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long-temps du plaisir de manger.

Non. Pource que c'est tousiours perdre quelques autres morceaux qu'on mangeroit bien cependant.

S'il faut se marier, ou non.

Ouy. Pource qu'on fait festin.

Non. Pource que c'est prendre vne femme qui mange tout le reste de sa vie la moitié du disner.

S'il vaut mieux auoir vne langue, que de n'en auoir poins ?

Ouy. Parce que la langue sert à demander à boire, & à manger.

Non. Pource qu'elle emplit la bouche, & fait perdre le temps à parler à table.

S'il faut faire des sauces, ou non ?

Ouy. Pource que cela donne bon


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goust aux viandes.

Non. Pource que cela ne sert qu'à faire manger aux autres, ce qu'on mangeroit bien sans sauce. 

Lequel vaut mieux de dancer, ou de chanter? 

Il vaut mieux manger. 

Lequel vaut mieux de disner ou de souper? 

Ny l'vn, ny l'autre, car il ne faut faire qu'vn repas, mais qui dure tout le long du iour. 

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A P O P H T E G M E S. 

de Monsieur de Mormon. 

Il disoit qu'vn oeuf valoit mieux qu'vne prune: vne griue, que tous


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deux: vn pigeon, que tous trois: vn poulet, que tous quatre: vn chapon, que tous cinq, & ainsi à proportion.

Vn iour qu'il auoit bien soif, & qu'on ne trouua point d'autre vaisseau pour luy donner à boire qu'vn seau plein de vin, il le tira tout d'vne haleine, Et negauit se vnquam iucundius bibisse, Faisant allusion à ce Roy qui dit la mesme chose, contraint de boire dans le creux de sa main, faute d'autre vase.

Comme on parloit vn iour d'vne grande mortalité ; Tant mieux, s'escria-t'il, plus de morts, moins de mangeurs ; ne reconnoissant point d'autres ennemis.

Allant vn iour disner chez vn Evesque; Pastoris est pascere; luy dit-il. Monseigneur, ie viens disner auec vous.

A vn qui luy disoit vn iour qu'il auoit les yeux plus grands que la pance; Non pas, respondit-il, quand


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i'en aurois cent.

Il disoit que Pasques & Noël sont les deux meilleurs iours de l'année. Pasques à cause qu'il est le plus esloigné du Caresme, & Noël pour ce qu'on y déieusne dés Minuict.

Il disoit qu'il est de la Majesté d'vn Roy de disner à toutes ses tables.

Il comparoit les Courtisans aux plats qu'vn Maistre d'Hostel met sur la table, dont les vns sont tantost les premiers, & tantost les derniers, & puis sont tous confondus, quand on vient à lauer les escuelles.

Il appelloit les rots des Propos de table.

A vn qui luy reprochoit qu'il mangeoit autant que deux, il respondit que c'estoit à Sparte la marque des Roys.

A vn qui luy demanda ce qu'il falloit faire pour se bien porter. Trois choses, respondit-il; Bien


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manger, bien manger, & encore bien manger.

A vn qui luy dit vn iour en mangeant du potage, qu'il se brusloit, il repartit; Ouy, mais ie mange.

Vne fois qu'on luy reprochoit qu'il n'auoit pas dit Benedicite. I'ay tort, respondit-il, il le faut dire; & la dessus il fit rapporter toutes les viandes pour recommencer à disner.

Comme on luy disoit vne fois qu'il se falloit tenir à table sans se remuer, & sans prendre autre chose que ce qui est deuant soy; Il respondit que si les Espagnols n'eussent iamais voyagé, ils n'auroient pas gagné l'or des Indes.

Il disoit que pour faire que les iours d'Hyuer fussent aussy grands que ceux d'Esté, il ne faut que ieusner iusqu'au soir.


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Comme on luy demandoit pourquoy il cherchoit ainsi les festins, il repartit que c'estoit parce que les festins ne le cherchoient pas; Et il adiousta que nos peres auoient appellé leurs festins du mot latin Festinare, pour montrer qu'il se faut tousiours haster d'y aller.

Vn iour que son Confesseur luy remonstroit que les Saincts auoient bien eu de la peine à aller en Paradis en ieusnant; Ie croy bien, dit-il, il y a bien loing pour y aller sans manger.

Vne autrefois qu'il estoit bien malade, & qu'on pensoit qu'il d'eust mourir; Comme on luy faisoit reprimande sur ce qu'il buuoit trop pour vn homme qui denoit*[=deuoit] bientost aller en l'autre monde, il respondit, Que c'estoit pour faire jambes de vin.


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C'estoit tout ce qui estoit dans le papier que l'Historien auoit donné à Louuot; & il ne l'eut pas plûtost acheué de lire qu'il vit entrer dans sa chambre le Poëte de la Greue. Il eust péine à le reconnoistre d'abord, pource qu'il auoit vn manteau doublé de pane, & de meschants canons de treillis dans ses bottes, au lieu qu'à la Greue il ne luy auoit veu qu'vn meschant manteau tout simple, & qu'il estoit botté à cru. Il le reconnut neantmoins à vne reuerence Poëtique entre autres marques, & à ce beau compliment qu'il luy fit à la mode de ceux de sa profession qui parlent d'autant plus mal qu'ils ont pris plus de peine à se preparer, & à dire quelque chose en termes extraordinaires. Si le vaillant fils de Thetis n'auoit eu le Poëte Aveugle pour Encomiaste de ses loüanges; Et si la veine du doux Maron n'auoit transmis aux siecles à-


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venir la pieté de celuy qui sauua son pere sur ses espaules; La Deesse a cent bouches
N'auroit porté par l'Vniuers
Sur l'aile de mille Vers
Leur nom, leur pays & leur gloire,
Et ces grands hommes du temps passé, ne seroient pas plus celebres que ceux de l'age futur que verront nos neueux. C'est ce qui a fait esperer à nostre veine, ayant eu principalement l'honneur de se faire tantost connoistre à vous, que vous baniriez loing de vous tout desdain, en receuant celuy qui vous peut faire brauer le tranchant de la faux de Saturne; Et qu'à son abord, de tous les caracteres des passions de Monsiéur de la Chambre, on n'en verroit point d'autres briller sur vôtre visage que ceux de la ioye. Ces paroles furent suiuies d'une seconde reuerence plus Poëtique encore, s'il faue
*[=faut] ainsi dire, que la premiere; & d'vne


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feüille de papier qu'il luy presenta. Elle contenoit ce

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *  

SONNET

Vous par qui Nason excité
Vint à bout des Metamorphoses,
Filles de la Diuinité
Qui fait ressouuenir des choses,
   Cheres Muses par charité
Faites moy prendre quelques doses
De la liqueur dont agité
L'esprit ne fait qu'Apotheoses.
   Ie veux exempter du tombeau
Vn nom plus illustre, & plus beau
Que les Iules, ny les Mecenes.
   Ca donc d'vn stile audacieux
Chastes Nymphes, mes souueraines,
Guindons-le iusques dans les Cieux.

Le Poëte accompagna ce Sonet d'vn second compliment qui n'estoit pas tout à fait si mauuais que le


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premier, à cause qu'il n'auoit pas tant pris de peine à le preparer. Son discours contenoit en somme, que quoy que ce fust la le premier iour qu'il auoit eu l'honneur de le voir, il y auoit neantmoins fort longtemps qu'il souhaittoit le bien d'estre connu de luy; Et qu'en ayant trouué vne occasion si fauorable, il n'auoit eu garde de manquer à luy tesmoigner selon son petit pouuoir, l'estime qu'il faisoit de sa vertu. Louuot qui estoit homme d'esprit ne manqua pas de respondre à ce beau compliment, & de remercier son Poëte comme on doit faire tous ceux de cette estoffe, par plusieurs offres de service en general, & rien plus. Le Poëte eut beau faire tomber le discours sur la misere du temps; & exagerer la calamité du siecle où les gens d'esprit sont si peu considerez; Dire que pour luy il auoit tousiours trouué beaucoup plus de support dans les personnes de


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mediocre fortune, que dans les gens de cour, ou les Ministres: Louuot eut tousiours le poignard de mesme; De sorte que nostre pauure escroc fut enfin contraint de franchir le pas, & de luy dire tout net; Qu'il ne feindroit point de luy aduoüer, apres auoir reconnu tant de bonté en luy, que la Nature luy ayant esté fort peu liberale des biens de la Fortune, il estoit contraint de recourir souuent aux honestes gens pour subuenir aux necessitez de la vie. Le cœur de Louuot qui n'auoit peu estre surpris par finesse, ne fut pas capable de resister à l'ingenuité de ce pauure malheureux. Il tira donc deux pistoles de sa pochette dont il luy fit present, & le pria mesme à souper, mais l'autre l'en remercia. Il le reconduisoit à la porte, lors qu'vn troisiesme le surprit sur leurs complimens. Quoy? Monsieur Louuot, leur dit-il, à donc aussi le bien d'estre connu de Monsieur


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Desjardins? c'estoit le nom du Poëte. Sans doute que ce papier que vous tenez est quelqu'vn de ses beaux ouurages: Donnez-nous-en la lecture, & ie vous promets en recompense, continua-t'il, en tirant vn autre papier de sa pochette, de vous bien payer vostre peine. Iamais le pauure Desjardins n'eut plus de soucy que cette fois; parce qu'ayant esté chez celuy-cy vn quart d'heure auant que d'arriuer chez Louuot, il luy auoit fait present du mesme sonnet, qu'il venoit de donner à l'autre. Tout ce qu'il pût donc faire ce fut d'esquiuer le coup par la fuite, en coupant le discours & leur disant brusquement Adieu. Mais il ne fut pas plustost party que sa fourbe fut descouuerte par la confrontation des deux papiers. Ils admirerent quelque temps l'impudence, ou l'industrie Poëtique; Puis Louuot prenant la parole; Il faut aduoüer, dit-il, que i'ay passé


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vne des plus agreables iournées de ma vie, & que ie me puis vanter d'auoir veu auiourd'huy trois ou quatre originaux, ou personnages aussi rares en leur espece qu'il y en ait dans tout le reste de la terre. L'autre le pria de luy faire part de ses auantures, ce qu'il fit par ces paroles.

H I S T O I R E
du Pointu.

Premierement, i'ay esté disner ce matin chez Dipnomede, où i'ay trouué la plus extraordinaire forme ou matiere d'homme qui soit au monde. Figurez-vous vn Herisson, vne chastaigne qui n'est pas encore escossée; vn Porc-Epic qui décoche en mesme instant vne legion d'alaisnes, & vous aurez le portrait au naturel de l'esprit du personnage dont ie vous parle. C'est vn


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homme dont la bouche ne lasche pas vne seule parole qui ne soit vne pointe. Il n'y a pas vne syllabe dans toute la langue Françoise sur laquelle il nequiuoque.
   D'abord comme on nous a donné à lauer, Messieurs, nous a-t'il dit, si Monsieur Dipnomede ne vous traitte pas auec sa magnificence ordinaire, ie vous puis bien asseurer qu'il n'en peut mais, car le voylà qui s'en laue les mains. Cette nouuelle façon de faire les ciuilitez d'autruy a fort estonné Dipnomede qui comme vous sçauez quoy
[que] tres honneste homme, n'a pas vn esprit des plus rafinez; & qui ne sçait pas qu'où il y va d'vne pointe, il n'y a rien que cette sorte de gens ne disent, fust-ce de leur propre pere. Il ne s'est donc peu abstenir de rougir vn peu: mais cela n'a pas empesché que le prenant par la main, & le conduisant du costé du feu, il ne l'ait prié


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tres-ciuilement de s'asseoir. Le Pointu n'auoit garde de le quitter à si bon marché. Quoy, Monsieur, luy a-t'il dit, me prenez-vous pour vne personne qui manque de feu? Puis voyant qu'on luy presentoit vn placet pour s'asseoir: Il n'y a pas tant de peine à me flechir pour me faire manger, a-t'il continué, qu'il soit besoin de me presenter vn placet: Mais ie suis pourtant bien aise qu'on me traitte en Conseiller & President. Dipnomede, qui comme ie vous ay dit, n'est pas fort accoustumé à cette sorte de stile a creu entendant ses paroles qu'il s'estoit piqué de n'auoir qu'vn si petit siege. Hola ho! s'est-il escrié, qu'on apporte vn fauteuil à Monsieur; Puis se tournant vers luy; Monsieur, a-t'il adjousté, ie vous prie d'excuser la sottise de mes gens, vous sçauez ce que c'est que de valets: C'est vn grand cas que n'en ayant point


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changé depuis si long-temps, ils sont encore aussi neufs qu'au premier iour. Tant mieux, luy a respondu le Pointu, ils vous en dureront plus long-temps. Comme il disoit cecy Dipnomede luy presentoit vne chaire à bras qu'il venoit de prendre de la main de son Maistre d'Hostel: Mais nostre homme continuant tousiours dans sa belle humeur: I'ay assez de deux bras pour manger a-t'il dit, sans en auoir quatre. Cependant l'Aumosnier disoit le Benedicite, & le Pointu luy voyant faire le signe de la Croix; Vous nous voulez donc congedier puisque vous nous donnez la Benediction, s'est-il escrié. Sur ces entre-faites nous nous sommes tous trouuez assis, & luy aussi bien que les autres, comme aussi le pauure Dipnomede qui estoit tout descontenancé. Mais il luy en a encore fallu bien aualler d'autres. Vous


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sçauez l'ordre & la regularité qu'il fait observer à seruir les viandes sur sa table, & que se souuenant peut-estre de la pensée de Paul Emile, [si] ie ne me trompe, & de plusieurs autres qui ont comparé la charge de bon Cuisinier à celle d'excellent Capitaine, il prend tous les iours plus de peine à ordonner de la disposition de ses plats, qu'il n'en faudroit pour ranger en bataille vne armée de cinquante mille hommes. Cela estant, ie vous laisse à penser si on luy peut faire de plus grand desplaisir que de troubler sa symetrie. La premiere chose neanmoins qu'à faite nostre diseur de pointes, ça esté de changer vn plat qui estoit deuant luy, pour vne bisque, auec ces parolles; Ie prens ma bisque. Ie ne sçay si i'ay eu plus enuie de rire de cette plaisante pensée, que de la plaisante grimace de Dipnomede, qui ne voyoit pas changer l'ordre


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de ses plats auec moins de regret que s'il eust veu renuerser celuy du monde; Et ie vis l'heure qu'il estoit prest d'intenter action contre luy, pour le faire declarer perturbateur du repos public.
   I'oubliois à vous raporter que comme on seruoit les viandes, vn peu auant que nous nous missions à table, ie luy auois dit voyant passer vn potage; Voyla vn potage qui a bonne mine; & qu'il s'estoit mis au mesme instant à faire vne capriole à laquelle ie n'auois pas pris garde autrement, & que ie n'auois attribuée qu'à vn pur emportement de desbauche: Mais ie fus bien estonné lors qu'il me dit vn quart-d'heure apres, ne se pouuant resoudre à perdre vne miserable pensée; I'ay sujet de me plaindre de vous, de m'auoir tantost fait sauter par vne mine. Ie fus long-temps sans pouuoir comprendre ce qu'il vouloit


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dire, mais il me l'expliqua enfin par vn long commentaire qu'il me fit.
   La dessus vn valet est venu pour changer les assiettes. Non, non, luy a dit nostre Pointu en l'empeschant de luy oster la sienne, ie ne change point d'assiette puis que ie ne bouge de table; puis il la luy a donnée, quand il a eu prononcé sa pensée, & qu'elle ne luy à plus esté necessaire pour faire sa pointe. Vn autre valet est encore suruenu qui luy a presenté du vin. Il a dit qu'il rougissoit de n'estre pas assez bon pour luy; Et sur ce qu'il l'a beu tout pur & sans eau, il a adjousté qu'il falloit qu'il ne fust guere bon, puisque l'eau ne luy en estoit pas venuë à la bouche. Alors Dipnomede luy a presenté vn morceau d'vne tourte, faite de moüelle. A Dieu ne plaise, luy a-t'il dit, que ie vous succe iusques à la moüelle. Dipnomede ne l'entendant pas selon sa coustume


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luy a dit que s'il n'aimoit pas cette sorte de tourtes, il luy en alloit faire manger d'vne autre faite d'amandes, que sans doute il ne trouueroit pas mauuaise: Mais il a esté bien estonné que nostre homme luy à reparti d'vn visage serieux; Qu'il s'estonnoit fort qu'ils le menassoient de les mettre à l'amende.
   A mesme temps il s'est mis sans autre propos à nous faire vne description de sa maistresse la plus plaisante du monde. Il nous a dit que son teint n'est que de roses, & qu'elle s'appelle l'Espine, ce qui prouient asseure-t'il, de quelque fatalité du Ciel qui ne veut pas qu'on puisse trouuer de roses sans espines. Il a adjousté que ses cheueux la font cheuir des volontez de tout le monde; Que son front est la place d'armes de l'amour; ses sourcils les arcs dont ce petit Dieu se sert pour decocher ses traits; ses yeux le carquois


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d'où il les prend; Que ce qui l'estonne, c'est comme quoy tant de feu qui en sort ne fond point la neige de son teint, & ne fane point les roses de ses joües; Que son nez n'est rien qu'vn parasol que la nature a prudemment mis au dessus de ses levres pour les garantir des Soleils de ses yeux; Qu'il est bien vray qu'elle à la bouche vn peu grande: Mais qu'il ne s'en faut pas estonner, ses deux oreilles l'attirant chacune à soy pour mieux entendre les beaux discours qui en partent incessamment; & qu'enfin il ne trouue qu'vn seul deffaut en elle, qui est d'auoir le menton trop rond & potelé, pource qu'il l'empesche de finir sa description par une poïnte.
   Comme il acheuoit cette plaisante image de sa Maistresse, il s'est trouué que par hazard, & faute de meilleure contenance, il hachoit en petits morçeaux vne piece de


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boeuf qui estoit deuant luy. On luy a demandé ce qu'il vouloit faire; il a respondu que c'estoit pour couper court. Là dessus Dipnomede qui met tout son esprit dans ses plats comme assez grossier & materiel, dit le Pointu, pour estre seruy auec le boeuf & le mouton; se faschant de voir la ciuilité de table si mal traittée s'est aduisé mal à propos de luy demander s'il faisoit cela pour luy faire piece: Mais le Pointu luy a respondu sans s'émouuoir, N'enny da, c'est pour la deffaire. Il ne faut pas demander s'il a esté ri de cette plaisante response. Leur querelle s'est donc euaporée en raillerie, & Dipnomede luy a presenté deux belles oranges en signe de reconciliation. Toutesfois nostre homme n'auoit garde de se tenir en si beau chemin, dans vne si belle occasion de passer outre. Par Dieu, a-t'il dit, comme s'il eust esté bien fort en colere, vous


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nous en donnez des plus vertes. Elles sont assez belles ce me semble, a repliqué Dipnomede; Et bien, a-t'il repris, vous nous en donnez de belles. Puis prenant garde qu'on auoit apporté le rosty sur la table, vrayment, a-t'il continué, vous nous accommodez tout de rosty.
     Ie n'aurois iamais fait si ie voulois vous rapporter toutes les autres pointes dont il a continué de larder les viandes pendant tout le reste du repas; Comme par exemple, ce qu'il a dit quand on a apporté le dessert; Que ce n'estoit pas seruir, mais desseruir. Ce qu'il auoit prononcé encore auparauant, en passant le bras par dessus vne espaule de mouton, pour me donner vn morceau d'agneau; Qu'il m'en donnoit par dessus l'espaule; Et ce qu'il a adjousté en se leuant de table, faisant allusion aux quatre seruices dont nous auons esté traittez, qu'il n'oublieroit ia-


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mais ces quatre bons seruices. Il me faudroit trois fois autant de temps, pour me souuenir de toutes ces choses, qu'il en a mis à les imaginer; outre que ie n'ay pas la memoire si bonne qu'vn Escuyer de Heros de Roman, pour me souuenir si ponctuellement des moindres paroles.
     Nous ne sommes pas plustost sortis de table, que le complimentant sur son bel esprit qui luy fait tant trouuer de rares pointes; Il ne faut pas s'estonner s'il est aigu, auiourd'huy m'a-t'il respondu, il peut bien s'estre esguisé sur les grets du chemin en venant du Fau-bourg S. Germain icy. Ie luy ay riposté du mieux qu'il m'a esté possible, c'est à dire à la mode des Parthes.
     Nous estans donc meslez auec les autres, on est venu à parler d'vne certaine execution qui se deuoit faire l'apresdinée en Greve sur les trois heures. Il nous a respondu qu'il n'en


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croyoit rien, & sur ce qu'on a reparty que c'estoit le bruit commun, il a repliqué Que c'estoit iustement pource qu'il estoit commun qu'il n'en faisoit point d'estat. Il n'a pourtant guere gardé ce sentiment, & vne pointe qui luy est suruenuë à la trauerse l'a bien-tost fait changer de notte, pour nous dire d'vn visage serieux, qu'il estoit vray qu'on alloit faire iustice d'vn homme atteint & conuaincu de plusieurs crimes, & qu'il estoit obligé pour plusieurs raisons d'y assister, ne fuste*[=fust-ce] qu'à cause qu'il est homme d'execution. Là dessus il a demandé quelle heure il estoit, & a pris congé de nous, laissant toute la compagnie en fort grande admiration, comment son pauure esprit peut resister à tant de diuers tours d'estrapade, qu'il luy donne à tous momens.
     L'amy de Louuot l'a interrompu en ce lieu de sa narration, croyant


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qu'elle fust finie, pour luy tesmoigner le plaisir qu'il y auoit pris: Mais l'autre reprenant son discours; Nous n'en sommes pas encore au bout, luy a-t'il dit, & le diuertissement qu'à fourny le Pointu à la compagnie n'a pas finy auec sa presence. Il n'a pas plustost esté sorty qu'ayant tesmoigné quelque curiosité d'apprendre quelque chose de sa vie, vn de ceux qui a disné auec nous m'a satisfait en ces termes.
     Il n'y a guere de personne qui vous puisse mieux rendre conte de ce que vous desirez que moy, tant pour ce que ie le connoys de longue main, qu'à cause que cette Mademoiselle Lespine dont il vous a tantost fait vne si plaisante description estant ma soeur, i'ay esté informé par son moyen de mille plaisantes particularitez de ses amours.
     Ie vous diray donc d'abord qu'il s'appelle de la Herissoniere, qu'il est


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de fort bonne naissance, Gentilhomme d'extraction, & des plus riches maisons du pays du Mayne. Son pere l'enuoya dés son ieune âge pour faire ses Estudes au College des Iesuistes, où il profita si bien qu'il y apprit comme vous voyez, à ne proferer pas vne seule parole qui ne soit vne Epigrame.
     A la sortie des Estudes il s'aduisa de prendre l'espée, à cause ie m'imagine de l'affection qu'il auoit naturellement pour tout ce qui est aigu; Et ce fut aussi ie pense pourquoy il deuint amoureux de ma soeur, pource que passant par hazard deuant nostre porte, il entendit qu'vne de ses compagnes l'appelloit, Mademoiselle de Lespine. Il fit donc tant que par le moyen de quelques connoissances qu'il auoit, il trouua moyen d'entrer chez nous, & de rendre visite à ma soeur. Il ne faut pas demander s'il s'affila ses pointes pour tascher


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à se faire entrée dans le cœur de sa Maistresse. Mais cette pauure fille qui n'estoit pas accoustumée à son stile, comprit si peu tout ce qu'il luy vouloit dire qu'elle ne luy repliqua pas vn seul mot. Cela estonna le Pointu qui redoublant de plus belle; Quoy vous ne dites mot Mademoiselle, luy dit-il, non plus que si vous estiez de l'estoffe dont vous portez le nom, c'est à dire de bois. Ah! songez Mademoiselle que les flûtes parlent de si bonne sorte: Faites reflection, Mademoiselle au vaisseau fatidique Argo; Et pour vous donner vn exemple encore plus conuainquant souuenez-vous, Mademoiselle de l'Espine, des espines & des roseaux de Sirinx, qui jasoient comme des pies borgnes. Ma soeur fut encore plus estourdie de ce second coup que du premier. Elle crût presque que tous ces mots d'Argo, de flûte, & de Sirinx estoient


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autant d'iniures qu'il luy disoit, & fut sur le poinct de l'appeller, Argo vous-mesme. Mais elle se retint pourtant, & apres plusieurs autres discours qu'il luy fit, cét amoureux Pointu ne pouuant tirer autre chose d'elle que de l'estonnement, luy dit cent fois qu'elle estoit plus cruelle que son nom, & qu'estant si dure, il ne pouuoit croire qu'elle fust d'Espine, le bois ne pouuant pas estre si dur; mais plûtost de pierre ou de marbre. Là dessus, ils se separerent auec fort peu de sujet, comme vous voyez, d'estre fort satisfaits l'vn de l'autre.
     Toutefois l'amant aigu ne fut pas plustost de retour chez soy, que sur ce qu'il auoit dit à sa Maistresse, qu'il ne pouuoit croire qu'elle fust d'espine comme son nom le porte; mais plustost de pierre ou de marbre: Qu'as-tu fait? de la Herissoniere, s'écria-t'il, reculant deux ou trois pas & croisant les bras sur son esto-


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mach, comme il a veu faire à tous les Heros de la Cassandre; Qu'as-tu fait? ou plûtost que n'a*-tu pas fait? Tu n'as pas encore presque finy ta premiere declaration d'amour. Tu ne sçais pas encore si ta recherche sera approuuée de celle de qui tout le succez en depent, & comme si tu estois desia son mary, tu luy ostes son nom. Dy. Que veux-tu que ta Maistresse puisse croire de toy, si tu commences tes visites par vn larcin? N'aura-t'elle pas sujet la premiere fois qu'elle te verra, de crier au voleur; ou du moind de te faire fermer la porte au nez, de crainte que tu ne l'a* dérobes encore. Tu l'as appellée Pierre, c'est à dire, que tu luy as jetée des pierres aux oreilles, & que tu luy as dit pis que son nom.
     Ces pensées furent suiuies de beaucoup d'autres qui aboutirent à la resolution qu'il prit de retourner chez nous pour rendre, disoit-il


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à ma soeur ce qu'il luy auoit pris. Il changea neantmoins de dessein à cause d'vne seconde consideration qui luy vint, que se seroit bien mieux fait de luy enuoyer vne lettre, pour ce que ce seroit vne espece de retractation par escrit, qui la deuroit bien plus satisfaire, qui seroit beaucoup plus meritoire en amour, & dont il ne se pourroit plus dedire, l'ayant signée de sa main. Dans cette pensée il luy escriuit donc vne lettre, que ie croy auoir sur moy, l'ayant prise ce matin à ma soeur pour la faire voir à vn de mes amis.
     Là dessus, poursuiuit Louuot, le frere de Mademoiselle de l'Espine a tiré plusieurs lettres de sa pochette, dont i'en ay retenu deux pour les faire d'escrire. Voicy celle qu'il enuoya à sa Maistresse au sujet de la restitution de son nom.


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Il faut bien vrayment que vous soyez d'espine, MADEMOISELLE, puis que vous m'auez piqué iusques au cœur. Mais asseurement qu'estant si aigre vous ne pouuez estre que de l'Espine-Vinette. Toutefois la couleur de vostre teint me feroit bien plutost croire que vous pourriez bien estre de l'Espine-Blanche, si ce n'est que vous sentez encore meilleur. La bonne odeur de vostre vie authorise ce discours, MADEMOISELLE, ce qui fait que si comme ie vous viens de dire i'en ay le cœur piqué, i'en ay le nez encore plus embausmé. Mais pourquoy dire que i'en ay le cœur piqué? puisque ie ne me pique d'autre chose que d'estre,

MADEMOISELLE,

Vostre tres-humble, tres-obeyssant,
& tres-fidelle seruiteur.
DE LA HERISSONIERE


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     En voicy vne autre qu'il luy à encore escrite au sujet de quelque description qu'il luy enuoyoit au mesme temps. Elle est aussi pointuë que la premiere, & n'est conceuë en guere meilleurs termes.

MADEMOISELLE,

     Ie vous enuoye vne description que i'ay faite des beautez de vostre visage, qui est enrichie de pensées si aiguës que ce portrait peut bien passer pour vne miniature, tant i'ay pris de peine à le pointiller. Ie l'ay fait pourtant tout d'vne haleine, & c'est ce qui fait que vous deuez moins vous estonner qu'il y ayt tant de pointes, n'y ayant rien de si pointu qu'vne aleisne, aprés vostre bel esprit, & celuy de celuy, qui veut mourir, s'il ne vit tousiours,
     MADEMOISELLE,

Vostre tres-humble, tres-obeyssant,
& passionné esclaue.
DE LA HERISSONIERE.


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     Le Sieur Louuot ayant acheué la lecture de ces deux Lettres, reprit son discours en cette sorte.
     Le Frere de, Mademoiselle Lespine nous en à encore leu plusieurs autres que ie n'ay pas; Et nous a dit en suitte que sa soeur n'auoit guere mieux compris les premieres Lettres du Pointu que son compliment: Mais que s'estant neanmoins accoustumée depuis à son stile, elle l'auoit prié mesme de la visiter souuent, & de luy escrire, pour s'en diuertir. Toutefois, a-t'il continué, cette bonne intelligence ne dura pas long-temps. La trouuant vn iour sur la lecture du Mitridate; C'est sans doute par charité, & pour guarir ceux que vous empoisonnez de vos yeux, Mademoiselle, luy dit-il, que vous tenez le Mitridate en main. Ma soeur qui contre l'ordinaire de celles de son sexe se connoist quelquesfois aux bonnes cho-


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ses, & qui m'auoit ouy faire vne estime particuliere de cét incomparable ouurage, luy respondit; C'est bien plûtost pour empoisonner vne profonde melancolie qui me tourmente depuis hier au soir, car à mon gré c'est bien le plus beau, le plus iudicieux, & le plus diuertissant de tous les Romans. Comment? Mademoiselle, luy repliqua le Pointu, les contraires se peuuent-ils donc trouuer ensemble, & la tristesse habiter auec les graces, & les ris? Ie ne sçay pas bien tout cela, repartit ma soeur; Mais ie sçay bien que ie sens mon esprit enseuely sous vne tres profonde tristesse. Il luy faudroit donc bien plûtost du baûme que du Mitridate, reprit de la Herissoniere, car on en met ordinairement à ceux qui sont enseuelis. En disant cecy il prit le Mitridate des mains de ma soeur, & iettant les yeux sur la mesme page où


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elle en estoit demeurée, il trouua vn endroit où l'Autheur dit que Leosthene deuint amoureux d'Ariadne en la voyant sur vn Theatre, où elle estoit montée pour celebrer vne espece de ieux. Ah! que l'Autheur, s'escria-t'il là dessus, l'a iudicieusement fait monter sur vn eschafaut, puis que c'estoit pour donner la mort. Vrayment si donner de l'amour, c'est donner la mort, luy dit sa Maistresse, il faut que vous soyez vn grand menteur, car il y a prés de deux mois que vous ne me parlez que de cette passion que vous auez dites-vous pour moy, & vous voyla neanmoins plus sain & gaillard que le premier iour. Ne le prenez pas là, luy riposta le Pointu; Si ie vis, c'est que vous m'auez ressuscité; & que semblable à cette fontaine de Dodone, dans laquelle les flambeaux allumez s'esteignent, & ceux qui sont esteints sa-


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lument, vos beaux yeux tuent les viuants, & ressuscitent les morts. Tout ce que ie puis comprendre dans vostre discours, luy respondit ma soeur, c'est qu'à vostre conte ie ne deurois marcher que dans des cimetieres, puis que ie rens si bien la vie à ceux qui l'ont perduë. Si vous n'y marchez, reprit-il, au moins en auez vous tousiours auec vous. Vos yeux sont deux cimetieres des libertez & c'est par le nombre de celles qui y sont enterrées qu'ils sont ainsi esleuez à fleur de teste. Ie serois bien fachée que cela fust vray, repartit-elle, car à force d'y esleuer tant de nouuelles fosses on pourroit bien les en faire sortir enfin. C'est pourtant ce que vous deuriez souhaiter Mademoiselle, dit le Pointu; car les belles choses ne se peuuent assez monstrer. Mais que dis-je, que vos beaux yeux ne se peuuent assez monstrer? Ah! que bien au con-


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traire, la Nature a sagement fait d'en cacher la plus grande partie; car si le peu qui en paroist fait tant de meurtres, que seroit-ce s'ils estoient veus tous entiers? O! qu'elle eust donc bien mieux fait encore de les enfoncer davantage. Toutefois, reprit-il, cela n'eust peut-estre seruy qu'à leur faire au deuant vne espece de visiere, & de Sarbatane, pour mirer encore mieux leurs traits, & les faire porter plus loing.
     Cette traisnée de belles pensées fut interrompuë par l'arriuée de quatre ou cinq personnes tant filles que hommes, entre lesquels il y auoit deux autres personnages pour le moins aussi rares que celuy dont nous parlons. C'estoit vn Poëte nommé Desjardins, & vn Parasite appellé Mormon. Il ne faut pas demander si les premiers propos apres les reuerences furent du temps qu'il faisoit. Mon Dieu, dit ma soeur


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que voila vn vilain temps. Ie pense, pour moy, qu'il pleuura toute l'année. Ie m'imagine qu'il fait bien vilain par Paris. De ce discours elle ne manqua pas de venir à celuy des nouuelles. Hé! bien, dit elle encore, que nous apprendrez-vous de nouueau? Que dit-on du Cardinal?
     Comme le Cardinal n'a point eu de plus grands ennemis que les sots, & les Poëtes du Pont-neuf, ie ne doutay point que celuy-cy & ses compagnons ne fussent de ses persecuteurs; Et pour les preuenir & les empescher de dire quelque sottise qui m'engageast à leur respondre; C'est vne mal-heureuse condition que la sienne, leur dis-je, c'est à dire celle d'vn premier Ministre. Il ne semble estre en vn estage metoyen entre le Prince & le Peuple, que pour receuoir tous les coups qu'ils se portent reciproquement; Et son malheur est si grand que desaprou-


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uant souuent le procedé de l'vn & de l'autre, il est obligé de respondre des actions, & des fautes de tous les deux. Ie ne sçay si ce fut pour me complaire, & pour auoir compris mon intention; mais tant y a que nos gens me tesmoignerent fort estre de mon aduis. Il est vray, s'escria le Poëte.

A quelque heureuse fin que tendent ses projets,
Iamais il ne fait bien au dire des Sujets.
Il passe pour cruel, s'il garde la Iustice:
S'il est doux, pour timide & partisan du vice:
S'il se porte à la guerre, il fait des malheureux:
S'il entretient la paix, il n'est pas genereux:
S'il pardonne, il est mol; s'il se vange, barbare:
S'il donne, il est prodigue, & s'il espargne, auare:


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Ses desseins les plus purs, & les plus innocens
Tousiours en quelque esprit iettent vn mauuais sens;
Et iamais sa vertu tant soit-elle connuë
En l'estime des fols ne passe toute nuë.

     Le Pointu adiousta à ces Vers d'vne Comedie de Rotrou; Qu'il ne falloit pas s'estonner si tous ceux qui s'estoient meslez d'escrire contre le Cardinal s'en estoient acquitez si miserablement, pour ce que ce n'est pas merueille que des Espagnols ne sçachent pas escrire en François: Et le Parasite Mormon pour tesmoigner sa profonde lecture, apres auoir asseuré qu'il auoit veu quelque chose de semblable à cette pensée dans quelque piece du temps, poursuiuit de dire; Que c'estoit vne grande honte qu'on vendist publiquement sur le Pont-neuf tant de libelles diffamatoires contre l'au-


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thorité du Roy; Que l'on deuroit ietter du haut du pont en bas, tous ceux qui se meslent d'y en debiter, suiuant le Prouerbe Latin, De ponte deücere; & les faire chanter en les precipitant vne autre Chanson que le tiltre de leurs pieces; Allegant là dessus, pour Messieurs les Frondeurs, le Vers d'vne Eclogue de Virgile.

Hic alia de rupe canet frondator ad auras.

     Ie n'eusse pas trouué cette derniere application mauuaise, si elle eust esté faite plus à propos, & en vne meilleure saison que deuant vne femme. Aussi ma soeur qui n'y entendoit rien, & que ce discours ennuyoit, le rompit bien-tost pour demander au Poëte, s'il n'auoit rien fait de nouueau. Il respondit que non; Et elle repliqua que puis qu'il n'auoit rien pour diuertir la compa-


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gnie, il falloit donc joüer à quelque jeu. Pour s'accommoder à la galanterie de nos Heros, on choisit celuy du Pied de Boeuf. C'est vn jeu où l'on met chacun vne main l'vne sur l'autre, qu'on retire aprés à son rang; & celuy qui l'oste le neufuiéme est reputé Roy, & a droict de commander ce que bon luy semble aux autres, qui sont tenus de luy obeyr. Ma soeur fut Reine dés le premier coup; Et elle nous obligea tous à luy faire vn conte. Vne de ses compagnes qui creuoit desprit s'en acquita de cette sorte.
     Effectiuement il y auoit vne fois vne fille qui estoit recherchée d'vn garçon. Estant recherchée de ce garçon, ses parents ne vouloient point consentir à leur mariage; Que fit-elle? Elle resolut de se faire enleuer. Ayant resolu de se faire enleuer; Dame vous me faites


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trop d'honneur. Ie vous pose en fait qu'vn beau iour faisant semblant d'aller à la Messe, voyla ce garçon qui la prend dans vn Carosse, & ils s'en allerent tant que terre les pût porter se marier à trois lieuës d'icy.
     Cette belle Histoire estant acheuée, ce fut le rang des trois Illustres de joüer leurs rolles.
     Mormon raconta le conte qu'on fait d'vn vieux desbauché de Poitiers nommé Passay, qui rentre si peu dans sa maison depuis qu'il en est sorty du grand matin pour aller au Cabaret, qu'on dit que ses enfans se demandoient vn iour l'vn à l'autre: Mon frere qui est donc ce vieux homme habillé de gris qui vient coucher tous les soirs auec Maman.
     Le Pointu recita l'Histoire de ce bon drosle, qui estant trouué vn iour par vne de ses voisines qui le


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cherchoit partout, acculant sa seruante sur vn sac de bled dans son grenier, pendant qu'on donnoit l'Extreme-Onction à sa femme qui se mouroit, respondit à celle qui le surprit en cette aggreable action, comme elle luy en vouloit faire des reproches; Que pensez-vous ma voisine? Ie suis si estourdy de la mort de ma femme que ie ne sçais ce que ie fais.
     Et le Poëte raporta la repartie qu'il auoit leuë de ce petit Cordelier, auquel vn honneste homme ayant dit vn iour; Vien ça petit Moyne, aduoüe la verité: N'est-il pas vray que tu as vne garce? O! nenny pas encore Monsieur, respondit-il ingenüement, car ie ne suis pas encore in sacris.
     Quoy que les filles n'eussent pas moins pris de plaisir à ces contes que les hommes: Et qu'elles eussent ouuert les oreilles les plus grandes


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qu'il leur auoit esté possible pour les entendre, elles ne laisserent pas d'en contrefaire fort les sçandalisées quand ils furent acheuez.
     Ma soeur entr'autres dit qu'ils estoient des insolents; qu'elle s'estonnoit fort qu'ils vinsent
* chez elle pour y tenir de semblables discours; Et s'adressant particulierement au pauure Poëte, par la mesme raison qui veut que toutes les mauuaises humeurs du corps tombent tousiours sur la partie la plus foible, elle luy dit; Qu'il abusoit de l'honneur qu'on luy faisoit de le souffrir; Que depuis qu'il auoit vn manteau doublé de pane, il vouloit faire du compagnon: Mais qu'elle sçauoit bien comme il falloit apprendre à viure aux gens de sa sorte. Aussi tost se tournant vers les autres filles; Laissons-là ces vilains, leur dit-elle; & en mesme temps elles se mirent à faire vne con-


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uersation à part. Ie fis tout ce qui me fut possible pour consoler nostre pauure petit homme qui estoit bien déconcerté. Pour Mormon, & le Pointu comme moins offencez, ils n'en faisoient que rire. Mais quant à luy, il estoit si piqué que ne sçachant comment se vanger autrement; N'est ce pas vne estrange beste que ces femmes, me respondit-il. Ah! que si vostre consideration ne me retenoit, ie leur en donnerois tout du long de l'aune; car ie sçay vn discours par cœur où elles sont accommodées comme il faut. Ie luy protestay qu'il ne me pouuoit faire vn plus grand plaisir que de les mal traitter; qu'il n'en pouuoit dire tant de mal que ie n'en creusse encore d'auantage; & que ie luy promettois de le reuancher contre ma soeur, si elle s'emportoit. A cette condition, me dit-il, ie le veux bien: Et là dessus il se mit à parler, ou


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pour mieux dire à declamer à peu prés en ces termes.

Et c'est pour cette raison aussi, que i'appelle du iugement de cette sorte de monstre qu'on appelle femme. Ie me tiendrois entierement deshonoré de l'approbation de ces animaux foibles & debiles, qu'on peut dire n'auoir iamais rien aimé ny produit de bon que l'homme; qui n'ont de raison que ce qu'il leur en faut pour la combatre; dont l'ame n'est pas moins sujette aux changements de la Lune que le corps; & l'esprit desquels n'a pas des appetits moins dereglez, que ceux que leur causent tous les iours leurs maladies d'amour, ou leurs grossesses. Ie n'ay donc garde d'aspirer à vne estime que ie croy si desauantageuse. Et ie ne doute point que les femmes ne hayssent mes ouurages, pource qu'elles sont ialouses que ie face des enfans sans elles. Ie fais gloire d'estre en mauuaise odeur auprés


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d'vn sexe qui ne peut souffrir la pluspart du temps celle de l'ambre ny du musc; & lorsque ie veux esleuer mon esprit à quelque chose de tant soit peu raisonnable, la premiere regle que ie luy impose, c'est de ne rien penser qui puisse estre agreé, ny si ie puis mesme entendu de cette sotte & ridicule moitié du monde. Qu'on ne me demande point pourquoy ie leur ay donc adressé de ces lettres, & cette preface mesme, & pour quelle raison i'en ay tant loüé quelquesvnes. Ie me serois bien donné de garde de leur parler icy, si ce n'auoit esté pour auoir le plaisir de leur chanter des iniures: Et pource qui est des lettres que ie leur ay escrittes, & où i'ay parlé à leur auantage; Ie respons que l'escriture ayant prononcé que tout homme est menteur, ce n'est pas merueille que ie n'ay pas tousiours dit la verité; Que quelques Philosophes pour delasser, & pour exercer leur esprit sur des Paradoxes, ont bien loüé


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les vices, & les maladies les plus enormes, comme la fieure, la verole, la folie, & le Larcin; & qu'aprés tout il est bien plus probable que ie n'ay sceu ce que ie faisois, & que ie fusse tout à fait hors du sens & de l'esprit quand ie parlois à leur louange, qu'il n'est possible qu'elles ne soient pas la chose du monde, la plus vile, la plus ridicule, la moins sensée, & la plus hayssable. En verité i'ay presque regret d'estre au monde, quand ie fais reflection que i'y suis venu par le moyen d'vne femme. Ie ne m'estonne point qu'il y ayt si peu de personnes raisonnables, ny que le monde soit plein de tant de sots, puis qu'il n'y a personne qui n'ayt eu vne femme pour mere: Et ie trouue que Dieu eut bien raison d'endormir l'homme quand il luy voulut faire vn si funeste present, car asseurement que s'il eust esté eueillé, & qu'il eust eu l'vsage des sens & de la raison, il se fust bien gardé de le receuoir. C'est en par-


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tie ce que i'auois à te dire. A Dieu Lecteur. Ie suis ton ennemy si tu es femme. Si tu es homme,

Ton seruiteur.

Vous voyez le iugement de ce petit Poëte, qui prenant tout ce discours d'vne Preface d'vn Tome de lettres qu'vn de mes amis a faites, & qu'il n'a iamais voulu donner à l'impression, n'auoit pas l'esprit de desguiser son larcin, ny de laisser ce qui ne luy estoit pas propre. Pendant qu'il auoit prononcé cette belle harangue, ma soeur s'estoit leuée plusieurs fois pour le chasser, mais ie l'en auois tousiours empeschee; Et elle ne fut pas plustost finie que le Pointu dit qu'il luy vouloit respondre, ce qu'il fit ainsi.

Tu as bonne grace vrayement, de dire que Dieu fut obligé d'endor-


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mir Adam, quand il luy voulut donner vne femme, pour ce que s'il eust esté esueillé, il n'en eust iamais voulu. Hé! ne sçais-tu pas qu'au contraire, c'est qu'en ce temps-là où l'homme n'auoit pas encore soüillé son innocence originelle par le peché, il estoit si heureux que les biens luy venoient en dormant. Tu as aussi bonne raison quand tu les accuses de legereté. Tu le fais peut-estre à cause que tu sçais qu'elles ont beaucoup plus de vuide que les hommes: Mais auec tout cela, qui ne sçait qu'elles sont si legeres, en comparaison de nous, qu'elles se trouuent tousiours dessous? N'as-tu point de honte de leur faire de si mauuaises objections? Tu deurois dire encore que c'est vn grand mal de costé qu'vne femme; qu'on n'est pas plustost marié qu'on est fasché, puis qu'on est mari. Et que l'Eglise ne leur a deffendu de respondre à la Messe, qu'à cause de leur babil; & pource qu'au Kyrie eleison elles ne voudroient iamais auoir le dernier. Car toutes tes


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accusations n'ont pas de meilleur fondement; au lieu que ie puis alleguer à leur loüange, l'amour & le consentement vniuersel de mille peuples qui en ont tant fait d'estat, qu'aussi bien qu'à Messieurs du Parlement ils leur ont fait porter la robe longue.
Si la Herissoniere eust eu dauantage de pointes, il n'eust pas manqué de respondre à tous les chefs de la Preface de Desjardins: Mais comme c'estoit tout ce qui luy en estoit venu pour l'heure dans la fantaisie, & qu'il eust esté bien fasché de proferer vne seule parole qui n'eust pas esté aiguë, il ne fit pas sa harangue plus ample, en suitte de laquelle Mormon dit qu'il vouloit aussi parler. Voicy le sens de son discours.
Quand les parties ont plaidé, c'est à l'Aduocat General à donner ses conclusions. I'en vais faire l'office. Il s'agit des femmes: Desjardins parle contre


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elles. De la Herissoniere prend leur deffence. Il faut examiner les raisons de part & d'autre, & voir ce qui s'en peut le plus raisonnablement conclure.
     Ce Poëte a commencé son accusation en les appellant monstres. Voicy ce qui peut estre la cause de cette iniure. Aristote a escrit quelque part que la Nature dans ses productions tend tousiours au plus parfait; De sorte, dit-il, que quand elle engendre la femme c'est contre son intention, pource qu'elle visoit à faire vn homme comme quelque chose de bien plus noble. Là dessus ce Philosophe conclud que la femme est donc vne erreur de Nature, & qu'ainsi elle peut passer pour le premier de tous les monstres. On respond à cela que quand il seroit vray que la Nature tendist tousiours à ce qui est de plus parfait, on n'en peut rien conclure neantmoins contre les femmes qui sont pour le moins aussi nobles que l'homme, puis qu'elles sont de mesme espece. En effet il faut bien que leur espece soit sembla-


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ble, puisque la diuersité de l'homme, & de la femme ne gist qu'en la differente disposition de la matiere, & nullement en la forme, qui seule peut constituer les differences specifiques: Et c'est vn conte de les appeller vne erreur de la Nature, puis qu'elles sont aussi necessaires à la constitution de l'espece de l'homme, que l'homme mesme, & qu'elle viseroit à sa destruction, si elle ne tendoit qu'à faire des masles. Aussi Trismegiste a-t'il reconnu cette conjonction de l'homme & de la femme si necessaire pour la production de toutes choses qu'il a esté contraint de faire Dieu masle & femelle. Licurgus establit vne note d'infamie contre ceux qui ne se marioient point; Et Auguste fit vne Loy, par laquelle il donnoit au peuple la succession de ceux qui mouroient sans enfans, & qui n'estoient point mariez. C'est la mesme raison qui fait que beaucoup de peuples se marient quasi dés qu'ils sont nez: Ceux de Tacchara qui n'ont que trois palmes de haut, s'espousent


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dés l'aage de cinq ans; Les femmes de la Colchide ont toutes des enfans à dix qu'elles mettent au monde de la grosseur d'vne grenoüille, quoy qu'ils ne laissent pas de deuenir de tres-belle taille; Et il y a des Tartares à qui le mariage semble vne chose si necessaire, que si leurs enfans meurent auant que d'auoir esté mariez, ils ne laissent pas de celebrer leurs nopces aprés leur mort, bruslant sur leur bucher les contracts de leurs mariages, & la dot mesme en peinture. Le plus sage de tous les hommes n'entretenoit-il pas sept cent femmes, & trois cent concubines? Il y a de l'apparence que celuy qui connoissoit la nature de toutes choses, depuis le cedre iusqu'à l'hisope, ne se fust pas tant chargé de cette marchandise, si elle eust esté si mauuaise qu'on nous la veut faire passer. Tant s'en faut, les femmes ont vn tel auantage sur les hommes en toute sorte de vertus, qu'on à expressement choisi leur sexe pour re-


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presenter les Vertus, les Graces & les Sciences. Les Loix qui ne faisant les hommes maistres de leurs biens qu'à vingt cinq ans, emancipent les femmes à dix-huict, pronençent* assez en leur faueur; Et ces anciens Egyptiens dont nous tenons toute nostre sagesse estimoient tellement les femmes au dessus des hommes, que iusqu'à leur Reine ils la preferoient en tout à leur Roy; & que dans leurs contracts de mariage le commandement des femmes estoit expressement stipulé, les maris s'obligeant de leur estre obeyssants en toutes choses. C'est ce que ie tire en partie de ce qu'vn bon Autheur nommé, O. G. dit a l'auantage des femmes. Que si l'on leur reproche leur infidelité, & ces illustres pennaches à la Mosaïque dont elles ornent si souuent la teste de leurs maris; Il respond que comme le verre nous fait tout veoir de la couleur dont il est, ainsi la tunique de l'œil appellée tunique cornée nous fait voir des cornes


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où il n'y en a point.
     Venons maintenant à ce que le mesme Autheur leur objecte; Et comme nous auons fait iusqu'icy, taschons d'adjouster quelque chose du nostre à ses considerations.
     S'il y a des peuples qui fassent tant d'estat des femmes, il s'en trouue d'autres au contraire comme ceux de la Chine, & du Iapon, qui les estiment si peu qu'ils ne croyent pas qu'elles se puissent iamais sauuer. En Turquie & par toute la vahe
*[=vaste] estenduë des Pays, où la Loy de Mastomet*[=Mahomet] est receuë, l'on tient pour vn article de foy la mortalité de leur ame. Quelques Theologiens comme Lescot ont crû que pour estre capables de la felicité, il faudroit qu'au bout du Iugement elles changeassent toutes de sexe, & fussent metamorphosées en hommes; Et vn Arabe a escrit qu'ayant esté tirées de la coste de l'homme, les filles ressusciteroient dans les corps de leurs peres, & les femmes dans ceux de leurs maris. L'on adjouste,


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Que pour ce qui est des Legislateurs qui ont contraint les peuples au mariage, tant s'en faut qu'on en puisse rien conclure en leur faueur, qu'il n'y a rien au contraire qui fasse mieux voir la violence dont il a falle* vser enuers les premiers hommes, pour les obliger à cette fatale societé; que ces grands Politiques ont eu raison d'en vser de la sorte, pource que personne ne se fust iamais voulu marier, si l'on n'y eust esté contraint; Et quant à Salomon, l'on sçait bien que s'il eut quantité de femmes, aussi le firent-elles pecher, ainsi que nostre premier Pere. Prendre vne femme, c'est donc prendre vne monture pour courir à son malheur, ou pour mieux dire la poste pour l'autre monde. C'est pour loger vne petite partie de nostre corps à son aise, mettre tout le reste dans la plus grande misere qui luy puisse iamais arriuer. Apres cela, qui s'estonnera si le Soleil peut demeurer vn mois tous les ans dans la Maison de la Vierge, sans qu'il luy prenne iamais en-


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uie de luy faire perdre son nom. Ce Dieu qui voit tout, voit trop bien le mal qui luy en arriueroit. Il n'y a sorte de vice dont cette basse & vile espece ne soit entachée. La colere, l'auarice, l'orgueil, la faineantise, la luxure, enfin tout ce qu'il y a de crimes dans la Morale leur sont des qualitez essentielles. Leur inconstance est telle que les Italiens ont appellé Cor di Donna, cette plante que nous nommons le Soucy, pour monstrer que comme cette herbe, si elles regardent le matin d'vn costé elles se tourneront le soir de l'autre: Et leur loyauté est si grande qu'vne des plus chastes d'entr'elles croyoit dernierement auoir donné vne haute preuue de vertu, pour ne s'estre iamais voulu laisser baiser la langue dans la bouche à son adultere, disant que c'estoit par là qu'elle auoit promis fidelité. Adjoustez à cela cette foiblesse d'ame qui les rend incapables de souffrir tout ce qui passe la portée de leur demy-esprit; Cette puanteur ou goust de marée


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de leurs parties secrettes qui a fait si joliement appliquer le Vers d'Horace,
     Desinit in piscem mulier formosa superne.
     Et les crieries, & contradictions continuelles dont elles mettent cent fois le iour la constance d'vn pauure mary aux abois.
     Vna laboranti poterit succerrere Lunae.
     Celuy-là n'estoit donc pas tant sot qui demandoit à son voisin vn rejetton de l'arbre ou sa femme s'estoit penduë; Et cét autre n'auoit pas mauuaise raison qui cherchant le corps de sa femme qui s'estoit noyée, remontoit le cours de la Riuiere, auec cette responce à ceux qui l'en reprenoient, qu'il le faisoit ayant esprouué que sa femme faisoit toutes choses au rebours des autres. Iean Empereur de Moscouie auoit certes raison de s'esuanoüir autant de fois qu'il voyoit vne femme; Car il n'y peut auoir trop d'antipathie, entre nous & ce méchant animal. Orphée qui


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pût vaincre le naturel farouche des Tigres & des Lyons ne pût adoucir celuy des femmes. Toutefois i'ay tort de m'emporter ainsi contre elles. Si l'axiome est veritable que toutes choses ne subsistent que par le moyen de leurs fontraires*[=contraires], il faut bien qu'il y ayt des cemmes*[=femmes], puis qu'il y a des hommes vertueux, & des gens d'esprit au monde. C'est bien la raison qu'on ait un pot de chambre dans vne famille. L'on leur reproche leur lubricité & que le Cancer qu'elles ont sous le busq ne se peut rassassier de viande; Mais n'est-ce pas vne grande honte de leur plaindre leurs morceaux? Que vous importe si,
     Inter se geminos audent committere cunnos,
     Mentiturq; virum prodigiosa Venus,
Elles ne se meslent pas, si,
     Istud quod digitis Pontice perdis homo est.
     N'est-ce pas vne grande effronterie à vous d'aller mettre le nez


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iusques sous leur iuppe, pour voir ce qui s'y passe de plus secret. Chacun est maistre de sa personne, dequoy vous meslez-vous si elles se grattent là ou autre part? Si c'est auec le doit ou autre chose? Les eaux veulent auoir leur cours libre. Si elles se laissent quelquefois tomber en arriere, il n'y a si bon chartier qui ne verse. Raillerie a part n'est-ce pas vne grande simplicité à vn mary de vouloir garder vne serrure où toutes sortes de clefs sont bonnes; Et auec deux méchants yeux de penser tellement obseruer vne femme qu'on l'empesche de mal faire, si Argus qui en auoit cent ne pût seulement conseruer vne vache. Elle fera assez la prude deuant luy; Mais tenez pour asseuré qu'il n'aura pas si-tost le dos tourné qu'elle tendra le deuant à son adultere; comme nous voyons que la Lune tant qu'elle est en conionction auec le Soleil, fait si bien la retirée qu'on ne la voit point, là où il ne commence pas plu-


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tost à s'esloigner d'elle, qu'elle commence à se montrer à toute la terre, & à courir le guilledou par le Ciel aux yeux de tout le monde.
     Voyla à peu prez ce qu'on peut porter en faueur , & au desauantage des femmes. Vous voyez qu'il y a du pour & du contre, & que ce n'est pas vne matiere facile à decider. C'est pourquoy si vous m'en croyez nous accorderons ces deux Messieurs à l'amiable, car s'ils n'en veulent passer par là, ie ne crois pas que leur dispute porte la mine de prendre si tost fin.

     Mormon profera ces dernieres paroles en s'adressant à moy. Ie luy dis qu'il auoit raison: Mais qu'il falloit auparauant sçauoir des parties si elles en estoient consentantes; Et sur ce que le Pointu & le Poëte respondirent en riant, qu'ils ne demandoient pas mieux. Il faut donc faire venir la collation, me dit ce Parasite, car vous sçauez qu'on n'accorde ia-


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mais de différents qu'on ne face boire ensemble les parties interessées.
     Ie pensay creuer de rire voyant de qu'elle façon ce goinfre faisoit tout venir à son but, & fis apporter à gouster sur l'heure. Mais quoy que ie pusse dire, ie ne pus iamais faire prendre aux femmes le moindre morceau. Le Pointu eut beau pour faire sa paix auec ma soeur, remontrer comme il auoit pris leur deffence. Elle estoit si fort irritée de la plaisante façon dont il s'en estoit acquité, qu'elle ne le voulut pas seulement escouter; & que depuis ce temps-là toutes les fois qu'il est venu chez nous, elle luy a tousiours fait dire qu'elle n'y estoit point.
     Voilà, Messieurs, tout ce que ie vous puis apprendre de la vie de Monsieur de la Herissoniere. Ie vous ay rapporté ces dernieres particularitez, quoy qu'en apparence assez esloignées de son Histoire, pource


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que i'ay crû qu'ayant entendu le commencement de ses amours, vous ne seriez pas fachez d'en apprendre la fin.
     Louuot ayant fait icy vne petite pause, pendant laquelle son amy luy témoigna le plaisir qu'il auoit pris à sa narration; Le frere de Mademoiselle Lespine, continua-t'il, nous a debité en cette sorte l'Histoire des amours du Pointu, & de sa soeur. C'est tout ce qu'il nous a apris de ce plaisant personnage, en suitte de quoy nous nous sommes separez. Or comme vous sçauez mon chemin pour reuenir du logis de Dipnomede, chez moy, est de trauerser par la Greve: I'y estois donc allé sans faire aucune reflection sur le sacrifice qui s'y deuoit faire, car vous pouuez bien croire que si i'y eusse pensé ie n'eusse eu garde de m'y fourrer, quand i'y ay trouué tous les embarras qui ont accoustu-


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mé d'accompagner les executions. I'ay tâché à m'esquiuer par les endroits les plus esloignez du posteau & de la foule; Mais i'ay rencontré Monsieur Marlot qui racontoit l'histoire du supplicié. C'est bien la chose la plus facetieuse du monde; & ie vous laisse à penser si i'ay esté estonné, lors que i'ay apris que c'estoit ce mesme Parasite Mormon, dont le frere de Mademoiselle l'Espine nous auoit tant entretenu. I'ay eu grande compassion de ce pauure malheureux, & c'est ce Mormon, auec le Pointu, & nostre Poëte qui sont ces trois rares personnages que ie vous disois tantost que i'auois veus auiourd'huy.
     Là dessus l'amy de Louuot le pria de ne luy estre pas plus chiche de l'Histoire de Mormon que de celle de la Herissoniere; Et Louuot pour s'en acquiter la luy raconta à peu pres de la mesme sorte qu'il l'auoit


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aprise à la Greve; oubliant toutefois de luy faire voir le Catalogue des oeuures de ce Parasite. Il ne passa pourtant pas sous silence, comme le Poëte auoit souuent interrompu le fil de l'historien par ses frequentes citations, & il adiousta comme [si] c'estoit la premiere fois qu'il l'eust iamais veu; Et cependant, poursuiuit-il, ie n'ay pas plutost esté de retour chez moy que ce braue homme m'est venu presenter ce Sonnet que ie me sens obligé en conscience de vous restituer, puisque vous en estes le premier possesseur. I'aduouë pourtant que ie ne luy sçaurois sçauoir mauuais gré de m'auoir traitté comme mon meilleur amy, adiousta-t'il auec vn souris, & en luy serrant la main. L'autre ne manqua pas de respondre à cette ciuilité, puis il continua de cette sorte.
     Ce n'est pas comme à son pre-


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mier possesseur seulement, mais comme à son Autheur propre que vous me deuez rendre le Sonnet dont vous parlez. Il faut que vous sçachiez qu'il y a prés de dix ans que ie fabriquay cette selle à tous cheuaux dans le ollege, pour la donner en estreines à vn de mes oncles desguisée en Sonnet, & que depuis ce temps-là nostre Poëte l'ayant peut-estre iugé digne de son adoption, s'en est tousiours dit le pere, & comme tel l'a donné, ou pour mieux dire, vendu à plus de mille personnes; ainsi qu'il a tantost fait à moy-mesme, ne sçachant pas sans doute que i'en fusse l'autheur. I'ay voulu me donner le plaisir de luy tesmoigner la part que i'auois dans le present qu'il me faisoit, pour voir quelle contenance il tiendroit. Monsieur, luy ay-je dit, ie me souuiens d'auoir leu dans vne infinité de Romans vne histoire dont ie vous veux


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faire part. L'on y voit vn ieune enfant enleué de chez ses parens dés son enfance courir toute la terre auec quelque renommé Corsaire, comme qui diroit Machmut, ou quelque autre nom encore plus terrible. Toutefois celuy qui l'a enleué est en fin touché d'vn remors de conscience. Il le rameine dans la maison de son pere; & l'enfant est reconnu. Mais ay-je adiousté, luy mettant quelque pistole en main; Ie me souuiens bien aussi que le Corsaire est tousiours recompensé de la bonne nourriture qu'il a donnée à l'enfant; quand il n'y auroit pas cette autre belle raison, que tout le monde doit tousiours estre content à la fin d'vne si belle histoire. Ie ne sçay si mon Poëte n'a pas conçeu ce que ie luy voulois dire, ou s'il a feint de ne le pas comprendre. Mais ie sçay bien qu'il n'a pas seulement rougy, tant il est ou stupide, ou im-


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pudent, & accoustumé à receuoir de cette sorte d'affronts; & qu'il ne m'a respondu que du pied, dont il a fait vne reuerence, auec laquelle il a pris congé de moy.
     Louuot interrompant icy son amy; A vous entendre dire, respondit-il, comme il est accoustumé à receuoir de pareils affronts, il sembleroit que vous auriez quelque connoissance de sa vie. Aussi ay-ie, repliqua l'autre; & ie vous adiousteray de plus que ie connois mieux vostre Pointu que qui que ce soit. Vous sçaurez donc qu'il ne mentoit pas tantost quand il vous a dit qu'il estoit obligé de se trouuer à l'execution; & que nôtre Poëte n'auoit garde non plus d'y manquer, y ayant tous deux aussi bonne part que Mormon mesme, puis qu'ils estoient ses delateurs. Ce qui m'estonne, c'est qu'ayant esté tres-particulierement instruit du crime & de l'accusation de ce pauure miserable,


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il ait esté condamné, & executé sans que i'en aye eu connoissance. L'affaire en est faite, reprit Louuot. Mais ie vous prie ne r'ouurons point les sepulchres, si l'on peut vser de cette metaphore au sujet d'vn homme qui n'en a point. Laissons les morts, & parlons des viuans. Puis que la personne de nostre Poëte vous est si connuë, apprenez moy quelque chose de sa vie; C'est bien le moins que vous me puissiez rendre pour les deux beaux contes dont vous m'estes redeuable. L'autre les luy paya par ces paroles.
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H I S T O I R E
du Poëte

QVE voulez-vous que ie vous die de ce petit homme? il fau-


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droit auoir autant d'industrie que Heinçius , qui nous a depuis peu donné de si beaux discours sur un pou, pour vous pouuoir entretenir de cette petite portioncule de l'humanité. Toutefois si le proverbe est veritable δεινα τορι φαχης [deinà torì phaches], Il faut esperer que nous en sortirons à nostre honneur.
     Premierement vous deuez sçauoir que ce n'est pas de Poëte seulement, mais de Musicien aussi que Desjardins a joüé le personnage dans le monde: Et c'est ce qui fait que vous deuez moins vous estonner de sa misere, estant doüé de ces deux bonnes qualitez, dont vne seule ne manque presque iamais à rendre vn homme gueux pour toute sa vie. Ce n'est pas qu'à dire le vray, il ait iamais possedé ny l'vne ny l'autre veritablement Mais tant y a qu'il n'a pas tenu à luy qu'il n'ait passé pour tel; Et que quelques-vns mesme, soit pour ne le bien connoistre, soit peut-estre aussi


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pour le voir si gueux, l'ont pris pour ce qu'il desiroit d'estre. Il est vray que comme il connoissoit son foible il auoit l'industrie de ne parler iamais de vers deuant les Poëtes, mais tousiours de musique; & auec les Musiciens de ne parler que de vers: de sorte que parmy les Poëtes il passoit pour Musicien, & parmy les Musiciens pour Poëte. C'est ce qui me donna bien du plaisir vn iour, que m'estant successiuement trouué auec Voiture & Lambert, & estant tombez par hazard sur le sujet de ce petit Poëte: Il est vray, me dit Lambert, que le pauure petit Desjardins ne sçait rien du tout en Musique: mais en recompense, pour ce qui est des Vers, on dit qu'il en fait à merueilles. Voila le iugement qu'en faisoit ce Musicien. Mais le bon fut qu'incontinent apres ayant rencontré Voiture; Pour moy, nous dit-il, ie ne sçay guere ce que c'est


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que de la Musique, & ie croy que Desjardins y excelle; mais il a grand tort de se vouloir mesler de faire des Vers où il n'entend rien.
     C'est pourtant à ce dernier mestier qu'il s'est appliqué principalement, & c'est celuy qui l'a le plus fait connoistre dans le monde. Aussi ne vous entretiendray je guere que de Desjardins le Poëte, les principalles auantures luy estant arriuées sous ce dernier personnage; ainsi que vous le verrés par le recit que ie vous vais faire de ce que i'ay pû aprendre de sa vie.
     Pour commencer donc par la naissance de nostre Heros, comme i'ay remarqué dans les bons Romans qu'il faut tousiours faire, ie vous diray que vous ne pouuiez trouuer personne qui vous en peust mieux instruire que moy, personne n'en ayant iamais eu connoissance. Vous diriez que ce petit homme ait esté trouué sous vne feüille de chou


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comme Poussot, ou qu'il soit sorty de la terre en vne nuict comme vn champignon. Tant y a qu'il a esté si heureux qu'il n'a iamais connu d'autre pere que Dieu, ny d'autre mere que la Nature. Il coula les premiers iours de sa vie dans Nostre Dame; ses premieres années dans plusieurs autres Eglises sous vn habit bleu auec vn tronc à la main; & les suiuantes dans le College de Lizieux, où il trouua moyen de s'esleuer à l'estat de Cuistre. Ce fut là qu'à force de lire les plus rares chefs-d'oeuures de nos Poëtes François qu'il rapportoit tous les iours du marché auec le beurre & les autres drogues qu'il achetoit pour le disner de son Maistre, il luy prit vne si forte passion pour la Poësie, qu'il resolut ainsi qu'il disoit alors, de deuoüer toutes les Reliques du peloton de ses iours au seruice des neuf pucelles du Mont au double coupeau. Mais


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pource qu'à son gré, pour vn Poëte de Cour, tel qu'il vouloit estre, il ne se trouuoit pas bien dans vn College, il se resolut de changer l'Vniuersité pour le Faux-bourg S. Germain. Il y alla donc loger au haut d'vn grenier; Et vous ne sçauez pas la belle inuention dont il vsoit pour y descrire le soir ses beaux ouurages sans qu'il luy en coutast rien en plume, en ancre, ny en chandele. Il auoit l'industrie de laisser tellement croistre longle du doigt qui suit le poulce de la main droite, qu'il le tailloit & en escriuoit apres comme d'vne plume. Parbleu voyla vn galand homme, s'écria icy l'amy de Louuot. Ne s'en sert-il point aussi au lieu de chausse-pied, & ne vend-il point les autres pour faire des lanternes? C'est vn traffic dont ie ne voudrois pas iurer qu'il ne se soit auisé, continua Louuot. Mais tant y a qu'il n'y a rien de si extraordinaire dans la longueur


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de ses ongles, qui ne passe pour vne tres-grande galanterie au Royaume de Mangy ou de la Chine, & de Cochinchine, comme aussi parmy les Naïres de la coste Malabare, où les grands ongles ne se portent que par les nobles, & où c'est vne marque de roture de les auoir courts. C'est peutestre, replique l'amy de Louuot, ce qui fut cause de la belle mode qui courut parmy nos godelureaux, il y a quelque temps, de laisser ainsi croistre l'ongle du petit doigt. Quoy qu'il en soit, reprit Louuot, ce fut l'artifice dont vsa Desjardins, pour ne point achepter de plume. Au lieu d'ancre il se seruoit de suye qu'il destrempoit dans de l'eau, de sorte que son escriture roussissant à mesure qu'il la faisoit, il disoit par galanterie à ceux qui l'en railloient, que c'estoit qu'il n'escriuoit qu'en lettres d'or. Et il fit vn petit trou qu'il auoit soing de boucher tous les matins


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d'vne cheuille, à vne mechante cloison qui separoit son galetas de celuy d'vne blanchisseuse chez laquelle il logeoit, de maniere que la lueur de la lampe à la faueur de laquelle la blanchisseuse seichoit son linge, venant à passer par ce trou, il appliquoit son papier iustement au deuant, & desroboit ainsi sans pecher, ce qu'il n'auoit pas le moyen de payer. Pour le iour, il le passoit ou à porter ses ouurages au tiers & au quart, ou à corriger les fautes dans vne Imprimerie, ou à se promener dans la cour du logis où il demeuroit. Car j'oubliois à vous dire, qu'il auoit aussi trouué le moyen de se chauffer à peu de frais. Il auoit remarqué vn matin par sa fenestre, qu'il sortoit une espaisse fumée d'vn gros tas de fumier qui estoit dans la cour. Nostre Poëte jugea que c'estoit là son fait, & ne manqua pas vn seul iour de l'hiuer d'y faire son Peripatetisme, & d'y


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aller rechauffer le feu de sa veine.
C'estoit sur cette plaisante façon de viure, que faisant reflection; C'est ainsi, disoit-il en luy mesme, taschant à se persuader qu'il estoit vn bien grand personnage, à force de se comparer aux plus grands hommes de l'antiquité, dont il auoit leu quelque chose dans de meschans lieux communs: C'est ainsi que se promenoient Aristote dans son Licee, Platon dans son Academie; Zenon sous ses Portiques ; Epicure dans ses jardins ; Diogene dans ses Cynozargues ; Pyrrhon dans ses deserts ; Orphée dans ses forests ; tant de bons Anachoretes dans leur solitude ; Et nostre premier Pere Adam dans le Paradis Terrestre. Ces pensées le faisoient tomber dans d'autres qui ne luy donnoient pas moins de satisfaction. Il comparoit la peine qu'il prenoit la nuict pour gagner dequoy viure, à celle qu'auoit Cleanthes de tirer de


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l'eau toutes les nuicts, pour auoir le moyen de Philosopher le reste de la iournée ; & sa plaisante façon d'escrire le faisant souuenir de la lanterne d'Epictete, qui fut venduë trois mille drachmes apres son deceds, il se persuadoit que le petit trou qu'il auoit fait à sa cloison, pourroit bien estre quelque iour aussi celebre. Il est vray que du commencement il luy suruint vn accident qui modera bien sa ioye. Il remarqua qu'à force de se promener le long de sa cour, il vsoit bien plus de souliers, & qu'vne paire de bouts qui auoit coustume de luy durer plus de quinze iours, ne luy en seruoit plus que douze. Que fit-il? Il se resolut au repos. C'estoit vn plaisant spectacle de considerer nostre petit enfant barbu, planté comme vne fourche deuant vne montagne de fumier, en humer l'exhalation, & passer là vn demy iour sans se mouuoir. Que s'il entendoit


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quelque bruit, il se contentoit de tourner la teste ; car il n'auoit garde de se remuer tout à fait, de peur d'vser tousiours ses souliers dautant. Il s'imagina mesme que ce fumier luy pourroit bien estre vtile à moderer les ardeurs de sa faim, ayant oüy dire que les cuisiniers mangent beaucoup moins que les autres hommes, à cause des fumées des viandes qui les nourissent. Mais ce ne fut pas le seul artifice dont il se seruit, pour suppléer au deffaut de nourriture. Par malheur ayant mis le nez vn iour dans Aulu-Gelle, il y leut que le Medecin Erasistrate auoit trouué l'inuention de demeurer long temps sans manger, par le moyen d'vne corde dont il se serroit le ventre. Desjardins iugea que c'estoit là vn exemple dont il deuoit faire son profit ; Et pource que ce n'estoit pas à son aduis, tant au ventre qu'à la gorge, que le mal le tenoit, il voulut en-


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cherir sur cette inuention & s'estreignit le col de telle sorte, qu'il se pensa estrangler, & en fut longtemps malade.
Ce n'est pas que quand il pouuoit manger aux despens d'autruy, il ne s'en aquitast de tres-bonne sorte ; Car pour luy, s'il se trouuoit en quelque occasion où il fallust mettre la main à la bourse, il s'en excusoit fort bien, alleguant que comme Protogene en faisant à Rhodes le portrait de Ialisse, n'auoit vescu que d'eau & de Lupins pendant plus de sept ans qu'il y trauailla, il estoit obligé de mesme d'obseruer vn regime semblable, à cause de son grand Poëme, auquel il estoit occupé. Toutefois ce fut vne chose bien plaisante vn soir de S. Martin qu'il se seruit de cette defaite enuers vn solliciteur de Procez qui logeoit en mesme maison que luy, & qui luy auoit demandé s'il ne vouloit pas


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qu'ils fissent la S. Martin ensemble. Car celuy cy voyant nostre homme si esloigné de la proposition qu'il luy auoit fait, se contenta d'enuoyer guerir pour son souper vn Poulet, iugeant que cela suffisoit pour luy. Mais il ne fut pas plutost à table que des Iardins s'en estant approché petit à petit; puis en prenant vne cuisse du Poulet; Deussay-ie interrompre, luy dit-il, mon trauail pour quinze iours, si faut il que i'en taste, tant ie trouue qu'il a bonne mine. Nous en pouuons encore enuoyer querir vn autre, repliqua le Solliciteur, si le cœur vous en dit. Ah mon Dieu! reprit le Poëte que ce discours desesperoit; Ne me donnez point occasion de violer ma loy d'auantage; car s'il y auoit plus de viande, i'ay si peu de pouuoir sur moy, que ie ne me pourrois empescher d'en manger. Ils* eluda donc ainsi la proposition du Solliciteur:


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Neanmoins comme celuy-cy qui n'attendoit pas ce renfort, n'auoit fait acheter à souper que ce qu'il luy en falloit, il se trouua que sa faim n'estant qu'à demy rassasiée, il fut obligé d'enuoyer encore querir vn autre Poulet. Le Poëte ne fit pas semblant de s'en apperceuoir; mais quand il fut sur la table, & qu'il eut bien fait de l'estonné*; Ne vous l'auois-je pas bien dit? continua-t'il en se mettant encore apres, que ie ne me pourrois empescher d'en manger.
C'est ainsi que Desjardins viuoit le moins qu'il pouuoit à ses despens, & le plus qu'il luy estoit possible à ceux d'autruy; Et ce fut en ce temps-là qu'à force de vendre ce qui n'estoit pas à luy, c'est à dire ses Sonnets, & les Odes qu'il auoit derobées; & d'espargner en bois, en chandelle, & principalement en viande, il amassa dequoy achepter d'vne


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crieuse de vieux chapeaux, des canons de treillis, & vne vieille pane. Il ne faut pas demander s'il se trouua braue quand il l'eut attachée à son manteau, & s'il fit estimer sa marchandise à tous ceux qu'il connoissoit. Tantost afin d'auoir occasion d'en parler, il disoit qu'il cryoit auoir esté trompé; Tantost il demandoit s'il n'auoit pas eu bon marché; Et sur tout il ne manquoit pas de dire qu'il auoit veu vn homme fort bien fait en offrir autant que luy en sa presence. Ces importunes reflections dont il lassa tout le jour la patience d'vn chacun, firent qu'on se resolut de luy faire oster son manteau dés le soir mesme, afin d'auoir le plaisir de voir auec quelle force d'esprit, il supporteroit la perte de ce bien-aimé. Pour ce dessein, comme il s'en retournoit chez luy fort tard, on mit dans vn coing de ruë par où il deuoit passer,


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vne lanterne auec vn papier tout proche, où estoit escrit en grosse lettre, Rens le manteau ou tu es mort. La poltronnerie du Poëte estoit si connuë qu'on sçauoit bien que quelque amour qu'il luy portast, il ne laisseroit pas de le quitter, aussi-tost qu'il auroit leu ce billet. Aussi n'y manqua-t-il pas, & dés qu'vn de ses amis qui s'en retournoit auec luy, & qui estoit de l'intrigue, eut ramassé le papier, il osta brauement son manteau de dessus ses espaules, & le couchant auprès de la lanterne; Quelque sot, dit-il, aimeroit mieux vn manteau que sa vie. Son amy à dessein de l'esprouuer, luy dit que pour luy il n'estoit pas resolu de laisser ainsi le sien à si bon marché. Desjardins ne l'entendit pas seulement; car dés qu'il auoit eu posé son manteau, il s'estoit mis à fuyr de si bonne sorte qu'il estoit desia bien loing. Ie ne vous entretiendray point


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des lamentations qu'il fit sur sa mauuaise auanture, lors qu'il fut chez luy, & que la seureté où il se vit luy permit de faire reflection sur la perte qu'il venoit de faire. Tous ceux qui estoient du complot ne manquerent pas de le venir voir aussi-tost, disant qu'ils venoient d'apprendre le danger qu'il auoit couru. Mais toutes leurs consolations furent inutilles, & il n'y eut que la restitution qu'ils luy firent de son manteau, capable d'appaiser son affliction. Faisant tant d'estat de ce bel accoustrement, ie vous laisse à penser s'il estoit homme à le profaner, & pour mettre à tous les iours ce beau fruict d'vne diette qui auoit plus duré que celle de Ratisbonne. Que pouuoit-il donc faire? car d'auoir vn autre manteau, il n'en auoit pas le moyen, & il ne se pouuoit aussi resoudre à porter celuy-cy ordinairement. Il trouua vn autre expedient qui fut


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de ne bastir sa pane qu'à grands points à son manteau, de sorte qu'il luy estoit facile de la mettre, & de l'oster quand il luy en prenoit fantaisie. Pour ses canons de treillis il s'aduisa de les passer dans ses bras, pour conseruer ses coudes, & luy seruir de garde-manches.
Ah! vrayement, interrompit Louuot, c'estoit donc bïen le moins que ie pusse faire que de luy payer son fil, & la peine qu'il auoit prise à se deboter & se harnacher de sa pane, car j'oubliois à vous dire que ie l'ay tantost pensé mesconnoistre, tant il estoit braue, au prix de ce que ie le venois de voir à la Greue. Vous ne luy deuiez pas beaucoup pour cela, reprit son amy, car ne vous imaginez pas qu'il change de fil, quand il la descoust: Il ne manque iamais à le serrer pour la prochaine fois.
Auec tout son bon mesnage neantmoins il ne se peut empescher de de-


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uoir quatre ou cinq termes à son hostesse. Iugez si c'estoit vne debte bien asseurée. Il connoissoit ce Mormon dont nous auons tantost parlé, par le moyen duquel il se tira de ce fascheux pas. Voyant que sa blanchisseuse refusoit de luy faire credit plus long-temps, & ne vouloit pas pourtant laisser sortir ses meubles, qui consistoient en vn meschant lict, vn escabeau à trois pieds, vn vieux coffre, & la moitié d'vn peigne, il les fit saisir par ce Mormon, comme plus ancien creancier, de sorte que la pauure hostesse qui n'auoit pas bien consulté son Procureur, se resolut à luy faire credit. Il en affronta encore plusieurs autres de diuerses façons, & se decredita en fin de telle sorte, qu'on luy a souuent entendu dire, que bien que Paris soit tres-grand, il estoit pourtant fort petit pour luy, n'y ayant plus que trois ou quatre ruës par où il osast passer.


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    Il tâcha neanmoins de remedier à cette horrible pauureté par d'assez plaisants trafics. Vn iour n'ayant point dequoy manger, il alla sur le Pont-neuf à vn Charlatan auec qui il fit marché pour dix sols de se laisser arracher d'eux* dents, & de protester tout haut aux assistans qu'il n'auoit senty aucun mal. L'heure dont ils auoient conuenu ensemble estant donc venuë, Desjardins ne manqua pas ainsi qu'ils auoient arresté de venir trouuer son homme, qu'il rencontra au bout du Pont-neuf qui regarde la ruë Dauphine, diuertissant les Laquais & les Badauts, par ses huées, ses tours de passe-passe, & ses grimaces. Il tenoit vn verre plein d'eau d'vne main, & de lautre vn petit papier qui auoit la vertu de teindre l'eau en rouge. Hor ça Cormier, se disoit ce Charlatan en s'interrogeant, & se respondant luy mesme; Qu'est-ce que tu veux faire


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de ce verre, & de cette yeau? Hé! Ie veux changer cette yeau en vin pour donner du diuertissement à ces Messieurs. Hé! comment est-ce que tu changeras cette yeau en vin pour donner du diuertissement à ces Messieurs? Hé! en y mettant de cette poudre dedans. Mais en y mettant de cette poudre dedans, si tu changes cette yeau en vin, il faut donc bien qu'il y ayt là de la magie? Il n'y a point de magie. Il n'y a point de magie? Il y a donc de la sorcellerie? Il n'y a point de sorcellerie. Non? Non. Il y a donc de l'enchanterie? Il n'y a point d'enchanterie. Non Messieurs, il n'y a ny magie, ny sorcellerie, ny enchanterie, ny guianterie; mais il est bien vray qu'il y a vn peu de guiablerie; guian vela le mot.
Le Coquin n'eut pas plutost acheué ces paroles, qu'il s'esleua vn grand esclat de rire par toute la ba-


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dauderie, comme s'il eust dit la meilleure chose du monde. Pour luy, aprés auoir long-temps ry auec les autres, il reprit ainsi sa harangue. Mais me dira quelqu'vn; Viença Cormier, Ie sçay bien que tu es bon frere; Tu as la mine de ne te point coucher sans souper; Tu ne mange point de chandelle: Mais à quoy sert ça de changer ton yeau en vin? Elle n'en a speut-il faire pas le goust. Non Messieurs, elle n'en a pas le goust. A quoy sert ça de mentir? Ie ne suis ny Charlatan ny Larron. Ie suis Cormier à vostre seruice & commandement. Ardé vela ma Boutique. N'y a si petit, ne si grand qui ne vous l'enseigne. Il y a trente ans Guieu marcy que ie demeurons dans le carquier. Il dit tout cecy en ostant son chapeau, puis en le remettant; Mais à quoy ça sert-il donc, poursuiuit-il, de changer cette yeau en vin, si elle n'en a pas le


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goust? A quoy ça sert? O! voicy à quoy ça sert. Vous vous en allez un Dimanche par magniere de dire aprés la grande Messe, dans vne tauarne. Hola, Madame de cians, y a-t'il moyen de boire vn coup de bon vin? Ouy da, Messieurs. A quel prix vous en plaist-il? à six, ou à huict? La dessus, donnez-nous en, ce faites-vous, à six, ou à huict sols, tant du pus que du moins. Pierre allez tirer du vin à ces Messieurs, tout du meilleur. Viste, qu'on se despesche. Vela qui va bien. Vous vous mettez à table; vous mangez vne crouste: vous dites à la Maistresse: Madame de cians, faites donner vn sçiau d'yeau pour nous rafraischir, car aussi bien vela vn homme qui ne boit que du vin de la fontaine. Dame là dessus, quand on vous a apporté du vin, vous le beuuez, & quand vous l'auez beu, vous remplissez la pinte de vostre yau, & pis vous dites au garçon;


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Quel fils de putain est ça? il nous a donné du vin poussé. Va-t'en nous querir d'autre vin. Messieurs c'est tout du meilleur. Quel bougre est-ça? ie te barray sur ta mouffle. Ie t'enuoyeray voir là dedans si i'y sis. Tu n'es pas encore reuenu? Là dessus, le pauure guiable ayant regardé dans son pot, & le voyant plein, emporte son yau, & vous raporte en lieu de bon vin. Dame ie vous laisse à penser s'il est de la Confrairie de S. Prix.
Le Charlatan ayant ainsi expliqué l'vtilité de sa poudre, on croyoit qu'il en alloit faire l'experience, quand il changea tout d'vn coup de discours, pour tenir tousiours son monde d'autant plus en haleine, & se mit à faire vne longue digression sur l'experience qu'il auoit acquise par ses voyages, tant par la France qu'autre part, à tirer les dents sans faire aucune douleur. Il n'eut pas plustost acheué la parole, qu'on oüi


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sortie du milieu de la foule la voix d'vn homme qui disoit; Par Dieu ie voudrois qu'il m'eust cousté dix pistoles, & que ce qu'il dit fust vray. Il y a plus d'vn mois que ie ne dors ny nuict ny iour, non plus qu'vne ame damnée. Cette voix estoit celle du Poëte qui prenoit cette occasion de paroistre, ainsi qu'il auoit esté accordé entr'eux. Le Charlatan luy dit qu'il falloit donc qu'il eust quelque dent gastée, & qu'il s'approchast; Et pource que Desjardins feignoit d'en faire quelque difficulté; Approchez, vous dis-je, reïtera le fin'matois. Nostre veuë ne vous coustera rien. Ie ne sommes pas si guiables que ie sommes noirs. S'il n'y a point de mal, ie n'y en mettrons pas. Nostre petit homme s'auança donc, & l'autre luy ayant long-temps farfoüillé dedans, luy dit, qu'il ne s'estonnoit pas s'il ne pouuoit dormir, qu'il auoit deux


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dents gastées; & que s'il n'y prenoit garde de bonne heure, il couroit fortune de les perdre toutes. Apres plusieurs autres ceremonies que ie passeray sous silence, Desjardins le pria de les luy arracher. Mais quand ce fut tout de bon, & que des paroles on en fut venue à l'execution, Quelques propos qu'il eust fait de gaigner ses dix sols de bonne grace, la douleur qu'il sentoit estoit si forte, quelle luy faisoit à tous momens oublier sa resolution. Il se roidissoit contre son Charlatan; il s'escrioit, & si il protestoit en mesme temps, qu'il n'auoit rien senty. Aye! aye! s'escrioit il reculant la teste en arriere, puis quand l'autre auoit esté contraint de le lascher; Ouf! continuoit-il, portant la main à sa joue, & crachant le sang; ouf! il ne m'a point fait de mal. C'estoit donc vn spectacle assez extraordinaire de voir vn homme les larmes aux yeux, vomissant le sang par


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la bouche, s'escriant comme vn perdu, protester neantmoints en mesme temps, que celuy qui le mettoit en cét estat, & le faisoit plaindre de la sorte, ne luy faisoit aucune douleur. Aussi quoy qu'il en dist, y auoit-il si peu d'apparence, que le Charlatan luy-mesme au lieu de deux dents qu'il auoit mises en son marché, ne luy en vouloit arracher qu'vne. Il ne faut pas demander si le Poëte fut aise de s'en voir quitte à si bon compte. Mais ce fut bien à deschanter quand estant allé le soir chez son homme pour toucher son salaire, l'autre le luy refusa; alleguant qu'il auoit tant crié, qu'il luy auoit plus nuy que seruy; qu'il ne luy auoit rien promis qu'à condition qu'il souffriroit sans se plaindre qu'on luy ostast deux dents, & qu'il n'auoit pas osé les luy arracher, de peur que par ses cris il ne le déchalandast pour iamais. Il ne faut pas demander s'il y


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eut là dessus vne grande querelle entre ces deux celebres personnages. Le Poëte faute d'autres armes a recours aux iniures, & pour tascher d'attirer quelqu'vn en sa faueur, se plaint que l'autre luy a arraché vne gensiue, & appelle le Charlatan, bourreau. Celuy-cy s'en mocque, & dit en riant qu'il a de bons tesmoins qui luy ont entendu dire à luy-mesme, qu'il ne luy auoit fait aucun mal. Ie passois par hazard par là, lors que cette plaisante repartie fut faite au pauure Desjardins, que ie descouuris malgré sa petitesse, au milieu de plus de cent personnes qui l'entouroient. Ie demanday ce qu'il y auoit, & l'on m'apprit tout ce que ie vous viens de dire. Ie vous aduoüe que cette auanture toute plaisante qu'elle est, ne laissa pas de m'attendrir & de me donner de la compassion : & iugeant qu'vn homme qui vendoit ses dents pour auoir


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dequoy manger, deuoit estre en vne estrange necessité, ie tiray mon Poëte de la foule, & le menay souper chez moy. Ie ne sçay pas comment il s'en fust acquitté, s'il eust eu toutes ses dents: Mais ie vous iure qu'à le voir bauffrer ie n'eusse iamais deuiné qu'il en eust manqué d'vne seule; & qu'il me fit bien rabaisser de l'estime que i'auois pour le miracle de Samson, qui deffit tant d'ennemis auec la maschoire d'vn asne, faisant trois fois plus d'execution auec vne maschoire moindre pour le moins trois fois. Apres le souper ie ne pus m'empescher de luy lascher quelque petit trait de raillerie sur son avanture passée; Mais tournant subtilement la chose en galanterie; Ie croy bien, me dit-il: N'ay ie pas eu raison de m'en deffaire? Elles n'estoient bonnes qu'à me faire de la despence, & vouloient tousiours manger. Cette response me surprit: Mais il m'en


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fit vne autre quelques iours aprés, qui pour n'estre pas si aigüe ny si plaisante, ne laisse pas à mon aduis d'estr* aussi adroitte.
Contraint comme l'autre fois par la necessité, il alla encore sur le Pont-neuf chanter quelques chansons qu'il auoit faites. Il esperoit de n'estre pas reconnu, pource qu'il s'estoit desguisé du mieux qui luy auoit esté possible: Mais la chose estoit allée contre sa pensée, & l'ayant encore reconnu en passant par là, il eut bien l'adresse lors que ie l'en pensay gausser de me dire froidement; Par Dieu, cinquante pistoles sont bonnes à gagner; pour me faire croire que ce qu'il en auoit fait n'auoit esté que par gageure.
Ce sont les moyens par lesquels Desjardins tâchoit à subsister. Neantmoins pource qu'il ne pouuoit pas fournir des dents autant qu'il luy en eust fallu tous les iours, ie dis quand


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mesme on les luy auroit payées; voicy encore vne autre inuention dont il s'aduisa. Comme sa veine n'estoit pas des plus fertiles, ny de celles qui portent de l'or, il faisoit faire des vers par quelqu'autre, qu'il vendoit sous-main à son Libraire, & l'autre auoit pour soy le gain de la dedicace, dont il ne manquoit pas de faire part à Desjardins pour le bon office qu'il croyoit qu'il luy eust rendu en faisant imprimer sa piece. Vous me demanderez comme il est possible que des Libraires voulussent donner vn seul teston d'vn si miserable trauail. Voicy l'artifice dont il vsoit pour les attraper. Quelques iours auant que de leur parler de ce qu'il desiroit mettre sous la presse, il enuoyoit tous ses amis au Palais s'enquerir à tous les Libraires, s'ils n'auoient pas vn tel ouurage de Monsieur vn tel. Ceux-cy voyant tant de gens venir demander son liure, croyoient qu'indubita-


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blement ce deuoit estre quelque chose de bon; de sorte qu'au commencement il en tiroit d'assez bonnes sommes. Mais enfin ils découurirent la trame, & le firent mettre vne fois en prison, pource qu'il leur auoit vendu à cinq ou six, vn mesme ouurage sous different titre, qu'il auoit aussi dedié à diuerses personnes pour en tirer plus d'argent. Vous voyez quelle sorte de vie ce petit homme mene, & combien d'affronts il est sujet à receuoir, iusque-là que les petits enfans luy font tourner son chapeau sur la teste, & luy donnent des coups d'espingles dans les fesses, toutes les fois qu'ils le rencontrent en vn certain lieu nommé l'Oruietan, où il ne manque iamais de les aller chercher pour vn sujet que ie ne veux pas dire; & qu'ils le reconduisirent vne autre-fois à coups de pierres, du Terrain de Nostre-Dame, où il va aussi tous


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les soirs de l'Esté pour le mesme dessein, iusqu'au logis d'vn Chanoine de condition, où il se sauua. Auec tout cela neanmoins, vous deuez sçauoir qu'il n'y eut iamais de vanité pareille à celle de ce petit personnage, & qu'il ne croyt pas qu'il y ayt au monde d'esprit comparable au sien. Il est si friand de loüange que luy ayant refusé des vers qu'il m'auoit demandez pour mettre au deuant de l'vn de ses ouurages, il a bien eu l'impudence d'en composer qu'il y a appliqué sous mon nom; & que Messieurs ** & *** luy en ayant donné d'autres où il ne se trouuoit pas assez loüé à sa fantaisie, il les changea, & gasta tous pour y mettre plus d'Eloges. C'est tout ce que ie vous apprendray de Desjardins, dont ie ne feray pas l'histoire plus longue, m'imaginant qu'elle l'est assez pour vous auoir beaucoup ennuyé.


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L'Historien du Poëte n'eut pas plutost prononcé cecy, que Louuot prit la parole pour l'asseurer qu'au contraire il y auoit pris beaucoup de satisfaction. Ils se mirent en suite à faire diuerses reflections sur ce petit personnage; Et pource que l'historien dit qu'il falloit que ce fust vne ame bien basse de se mesler ainsi d'vne chose où il n'entendoit rien; (ils parloient de sa Poësie;) Tant s'en faut, repliqua Louuot, ie trouue pour moy que ce doit estre vn habile homme d'auoir trouué moyen de viure d'vn Mestier qu'il ne sçait pas. En effet, repartit l'historien auec vn souris que cette responce attira sur ses levres; si Diogene eut raison voyant qu'on se gaussoit à vn miserable Musicien, de le louer bien fort de ce qu'entendant si mal son Mestier, il ne s'estoit point mis à celuy de valeur; ne peut on pas dire aussi que Desjardins ne peut


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receuoir trop de louange, de ce que gaignant si peu dans sa profession, & y reüssissant si mal, il a eu neanmoins la constance d'y perseuerer iusques à la fin, sans qu'il luy ayt iamais pris enuie de se faire pendre par vne mauuaise action. Voulez vous que ie vous die, reprit Louuot: Ma foy moquons-nous de luy tant qu'il nous plaira, si n'en peut-il si peu sçauoir qu'il n'en sçache autant que la plus part de ceux de sa profession qui passent pour les plus habiles. Que dites vous? respondit l'historien, & à quoy pensez-vous? La Poësie Françoise, n'est-elle pas aujourd'huy en vn tel point, qu'il ne s'y peut rien adjouter? Et le Poëme Dramatique entr'autres ne s'est-il pas esleué à vn tel degré de perfection, que du consentement de tout le monde, il ne sçauroit monter plus haut. Se peut-il rien voir de plus beau que le sont la Mariamne, l'Alcionée, l'He-


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raclius, les Visionaires? Adioustez dit Louuot & que le seront l'Agripine, & l'Arsace quand leurs autheurs y auront mis la derniere main, & qu'ils se seront resolus de les donner aux prieres de leurs amis. Aussi ne condamnay-ie pas toutes les pieces de theatre, ny tous les Poëtes: Et ie vous aduoüeray mesme si vous le voulez, que ie ne crois pas que depuis qu'il y a des vers, & des Poëtes, il y ayt iamais rien eu pour ce qui est de la beauté de l'inuention, de comparable soit en Grec, Latin, ou François, aux Visionaires que vous venez de nommer. Mais tant y a que comme vne goutte d'eau ne fait pas la Mer, vous ne pouuez pas conclure que pour vne piece peut-estre que nous auons euë exempte des deffauts des autres, nostre Poësie soit en vn si haut point de perfection que vous la mettez. Car ie vous prie, le Poëme Dramatique n'estant qu'vne pu-


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re, vraye & naifue image de la societé ciuile, n'est-il pas vray que la vray semblance n'y peut estre choquée le moins du monde, sans commettre vne faute essentielle contre l'art? Les Poëtes mesmes tombent d'accord de cecy, puis qu'ils ne nous chantent autre chose pour authoriser leur vnité de Scene, & de Lieu: Et pourtant où m'en trouuerés-vous, ie dis de ceux mesme que vous m'apportez pour modeles, qui ne l'ayent violée vne infinité de fois dans leurs plus excellens ouurages? Montrez-moy vne piece exempte de Soliloques. Cependant y a t'il rien de plus ridicule, & de moins probable, que de voir vn homme se parler luy seul tout haut vn gros quart d'heure? Cela nous arriue-t'il iamais quand nous sommes en nostre particulier? ie dis dans le plus fort de nos passions les plus violentes. Nous pousserons bien quelquefois quel-


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que soupir, nous ferons bien vn iurement: Mais de parler long-temps, de resoudre nos desseins les plus importants en criant à pleine teste, iamais. Pour moy ie sçay bon gré à vn de mes amis qui faisant ainsi parler Alexandre auec luy-mesme, dans vne piece Burlesque; fait dire en mesme temps par vn autre Acteur qui le surprend en cette belle occupation; Helas! Vous ne sçauez pas, Alexandre est deuenu fou. He! comment cela? respond vn autre. Hé! ne voyez vous pas, reprent* le premier, que le voila qui parle tout seul? Ce n'est pas la neantmoins le plus grand de leurs deffauts. En voicy encore vn autre aussi insuportable à mon gré. Vous y verrez vne personne parler à son bras & à sa passion, comme s'ils estoient capables de l'entendre. Courage mon bras: Tout-beau ma passion. Mettons la main sur la conscience; Nous arriue-


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t'il iamais d'apostropher ainsi les parties de nostre corps? Quand vous auez quelque grand dessein en teste, quand vous vous deuez battre en duël, faites-vous ainsi vne belle exhortation à vostre bras pour l'y resoudre? Disons nous iamais, Pleurez, pleurez mes yeux; non plus que, Mouchez, mouchez vous mon nez. Ca courage mes pieds, allons nous en au Fauxbourg sainct Germain. Vous me direz que c'est vne figure de Rhetorique qui a esté pratiquée de tous les anciens. Ie vous respons qu'elle n'en est pas moins ridicule pour estre vieille, que ce n'est pas la premiere fois que l'on a fait du vice vertu, qu'il n'y a point d'authorité qui puisse iustifier ce qui choque le iugement & la vray-semblance; & qu'enfin les anciens ont failly en cecy, comme ils ont manqué quand ils ont fait durer des sujets d'vne piece plusieurs mois, & qu'ils nob-


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seruoient ny vnité de lieu, ny de Scene. Qu'on ne me pense donc point payer d'authorité: Il n'y a vice ny deffaut que ie ne iustifie, s'il ne faut pour cela que le trouuer dans vn ancien autheur. Il n'y a point d'Age animé dans Seneque, qui puisse rendre bon, courage mon ame, en françois.
C'est encore vne bonne sotise que ces sentimens qu'ils appellent cachez. Ils nomment sentiment caché, ce qu'vn personnage prononce sur le Theatre, seulement pour esclaircir l'auditeur de ce qu'il pense, en sorte que les autres acteurs auec qui il parle n'en entendent rien. Par exemple dans le Belissaire, piece dont ie fais d'ailleurs beaucoup d'estat, & dont i'estime l'Autheur, lors que Leonce le veut tüer, ce dernier apres luy auoir fait vn grand conte que Belissaire à fort bien entendu, s'écrie


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Lache que tardes-tu, l'occasion est belle? Dans le Telephonte, Tindare dit à son riual qui veut espouser sa Maistresse; Traistre ie t'arracheray plustost l'ame, ou quelque chose de semblable; puis il poursuit comme si de rien n'estoit, & l'autre n'y prend pas garde le moins du monde. Or ie dis qu'il n'y a rien de plus ridicule que cette sorte de sentiments cachez, pource qu'il n'est nullement probable, que Leonce par exemple qui vouloit tüer Belissaire fust si sot dans vne occasion comme celle-là, que de dire tout haut, à moins que de faire son coup à mesme temps; Lache que tardes-tu l'occasion est belle? C'estoit pour se faire descouurir. En second lieu quand il seroit assez fou, ie demande pourquoy Belissaire qui a si bien entendu tout ce qu'il luy a dit iusqu'icy, & qui entendra fort bien tout ce qu'il luy dira apres, n'entend point ce vers icy,


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aussi bien que les autres. Ces sentiments cachez dites-vous, sont necessaires pour instruire l'auditeur: Mais si l'auditeur les oyt bien du Parterre ou des loges, comment Belissaire qui est sur le Theatre auec Leonce ne les entend il pas? Qu'est-ce qui le rend si sourd à point nommé? Y a t'il là aucune probabilité? Il y en a si peu que ce n'est pas la premiere fois que cette sorte d'impertinence leur a esté reprochée. Aussi ayant dessein de ne leur porter que des botes nouuelles, c'est à dire de ne leur rien reprocher qui leur ait desia esté objecté, pource qu'autrement cette matiere s'estendroit à l'infini, i'aduouë que j'ay tort de m'arrester à vne chanson qui leur a esté si souuent rebatuë.
Voulez vous rien de plus ridicule que leurs fins de pieces qui se terminent tousiours par vne reconnoissance, le Heros, ou l'Heroïne, ne


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manquant iamais d'auoir vn cœur, vne fléche, ou quelque autre marque empreinte naturellement sur le corps.
Y a-t'il rien de plus sot que ces grands Badauts d'amoureux qui ne font que pleurer pour vne vetille, & à qui les mains demangent si fort qu'ils ne parlent que de mourir, & de se tuer. Ils se donnent bien de garde d'en rien faire cependant, quelque enuie qu'ils en tesmoignent; Et s'il n'y a personne sur le Theatre pour les en empescher, ils se donneront bien la patience de prononcer vne cinquantaine de Vers, en attendant que quelqu'vn suruienne qui les saisisse par derriere, & leur oste leur poignard. Vous le verrez mesme quelquefois si agreables, qu'au moindre bruit qu'ils entendront, ils vous remettront froidement leur dague dans le fourreau, quelque dessein de mourir qu'ils eussent montré, donnant pour toute excuse, vn Mais quel-


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qu'un vient. Au lieu de dire cela, que ne se tuoient-ils s'ils en auoient si grande enuie? Vn coup est bien tost donné. Toutefois que voulez-vous? Les pauures gens auroient trop de honte de faire vne si mauuaise action deuant le monde; Et puis tousiours ont ils bonne raison, car il y a bien moins de mal à dire vne sottise, qu'à se tuer. Ils sçauent bien que ce qu'ils en font, ce n'est pas tout de bon, ce n'est que par semblant: Ils se souuiennent qu'ils ont encore des Vers à dire, & que quelque malheur qui les accable, ils doiuent bien tost estre heureux, & mariez au dernier acte; Et ils sçauent trop bien, qu'vne des principales regles du theatre, c'est de ne pas ensanglanter la Scene. Que diroit leur maistresse s'ils auoient esté si hardis que de sortir de la vie sans leur congé? Elle est maistresse de toutes leurs actions, elle le doit donc estre de leur mort, car c'est agir


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que de mourir. Il faut luy aller dire le dernier à Dieu; & la prier de les tuer de sa main. Le coup en sera bien plus doux. Vn coup d'espée qui part du bras d'vne maistresse ne fait que chatoüiller. Mais elle n'a garde de rendre vn si bon office à vn homme qui a esté si insolent, si temeraire, si outrecuidé que de l'aimer. Il faut qu'il viue pour sa peine. Il voudroit bien la mort; mais ce n'est pas pour son nez; car ce seroit la fin de ses peines, & l'on n'est pas encore reconcilié. Voilà donc vn pauure amant en vn pitoyable estat. Neantmoins il n'y sera pas long-temps. Chimene luy va dire, qu'elle ne le hayt point. Apres cela qui* a-t'il qu'il ne surmonte? Quels perils qu'il n'affronte? Paroissez Nauarrois, Mores, & Castillans, & tout ce que l'Espagne a nourry de vaillans; Paroissez Dom Sanche: Il vous en va donner; Il se mocque des boulets de canon, car Chimene ne


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le haït point, & luy a dit qu'elle seroit le prix de son combat. Par vostre foy, ne sont-ce pas là d'estranges consequences? Toutefois pourquoy s'estonner s'ils raisonnent autrement que les autres hommes, puis qu'ils ont le don de prophetie, & que la Diuination au dire des Peres mesme, est vne alienation d'esprit, ou vn emportement de l'ame hors de ses bornes ordinaires, aussi bien que la manie. Il ne vient personne sur le theatre dont ils ne predisent l'abord, & dont ils n'ayent dit, Mais voycy un tel, auant qu'il ait commencé de paroistre; Et ne voyons-nous pas, que depuis la Mariamne, où cét artifice ne laissoit pas d'estre beau, pource qu'il estoit nouueau, il ne leur arriue pas le moindre malheur, qu'ils ne predisent par quelque songe funeste? Le cœur le leur auoit bien dit: Ils sentent tousiours ie ne sçay quoy là dedans, qui leur presage tout ce qui


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leur doit arriuer. Mais à propos de deuiner, n'est-ce pas encore vne chose bien ridicule que leurs Oracles qu'ils prennent tant de peine à faire reüssir? Tous les gens d'esprit sçauent que ces Oracles n'ont esté que des fourberies des Prestres des Anciens, qui taschoient de mettre par là leurs Temples en vogue; Et que s'ils reüssissoient quelquefois, ce n'estoit que par hazard, pour ce que disant tant de choses il estoit impossible qu'ils n'en proferassent quelqu'vne de veritable, comme vn aueugle decochant vn grand nombre de fléches peut donner dans le but par cas fortuit. Il n'y a donc point d'apparence de rendre ces Oracles si veritables; Et vn autre de mes amis a bien meilleure raison, dans le dessein qu'il a, de mettre veritablement vn Oracle dans vn tres-beau Roman qu'il compose; mais à dessein seulement de surprendre dauantage le Lecteur, en


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faisant reüssir sa catastrophe tout au rebours de ce qu'auoit predit l'Oracle.
Louuot proferoit cecy d'vn fil si continu, qu'il sembloit s'estre preparé sur cette matiere, & il auoit encore bien d'autres choses à debiter, lorsque son amy l'interrompant; Cette façon de surprendre le Lecteur, luy dit-il, me fait souuenir d'vne autre dont ie me suis seruy dans vne espece de Roman Burlesque, pour railler & suiure tout ensemble, la loy de nos Romanistes, & contenter aussi le Peuple, qui veulent que cette sorte de liures debute tousiours par quelque auanture surprenante. Ie commence le mien ainsi. Il estoit alors trois heures aprés midy, lors qu'on vid, où que l'on pût voir à Roüen dans la Riuiere, un homme couronné de joncs, & fait en quelque façon de la mesme sorte, que les Poëtes & les peintres


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nous representent leurs Dieux Marins, s'esleuer & sortir du fons de l'eau. Ne voyla pas vn superbe spectacle, & qui tient fort l'esprit en suspens? Aussi ne manquay-ie pas de l'embroüiller de beaucoup d'intrigues, selon la coustume, auant que d'en descourir* la cause, puis comme l'on meurt d'enuie de la sçauoir, il se trouue enfin que ce Neptune qui a percé les Ondes en vn si superbe appareil, n'est qu'vn Escollier qui se baignoit, & qui s'estant fait vn peu auparauant cette couronne de quelques joncs & l'ayant attachée à sa teste, venoit de se plonger par plaisir. Pour ce qui est de l'vnité de Scene ou de lieu, que depuis la Cassandre ils veulent tous faire garder dans les Romans, aussi bien que dans les Comedies, ie l'obserue d'vne assez plaisante façon. Ie fais faire tout le tour du monde dans vn Nauire à mon principal personnage,


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desorte que suiuant la diffinition* qu'Aristote donne du lieu, Locus est superficies corporis ambientis, il se trouue que n'ayant point sorty de son vaisseau, il n'a par consequent point changé de lieu. Et pource que c'est vn tres-méchant homme, & qui a fait de tres-mauuaises actions pendant toute mon Histoire, & que par leurs regles ils veulent que le vice soit tousiours puny à la fin, comme la vertu recompensée: au lieu que les autres font marier leurs Heros à leurs Heroïnes, en recompence de leurs illustres exploits, ie punis le mien en luy faisant espouser sa maistresse, allegant là dessus qu'apres auoir bien réué au genre de son supplice, ie n'ay pas crû luy pouuoir donner de plus rude peine qu'vne femme. Ces artifices sont tres-agreables, respondit Louuot. C'est vne bagatelle, repliqua l'amy pour faire le modeste; vne fadaise dont vous


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pouuez bien penser que ie ne pretens pas tirer beaucoup de gloire, puis que ce n'est qu'vne histoire comique. Comment, puis que ce n'est qu'vne histoire comique? reprit Louuot. Hé! croyez-vou* en bonne foy que le Dom Quichot, & le Berger Extrauagant, les Visionaires, la Gigantomachie, & le Pedant joüé, ayent moins acquis de gloire à leurs autheurs que pourroient auoir fait les ouurages les plus serieux de la Philosophie? Non non (comme vn des plus doctes hommes de ce siecle, l'a fort bien sçeu remarquer) l'homme estant esgalement bien deffiny par ces deux attributs de risible, & de raisonnable, il n'y a pas moins de gloire ny de difficulté à le faire rire par methode, qu'à exercer cette fonction de son ame, qui le fait raisonner. Aussi voyons-nous que Ciceron dans ses liures de Oratore, ne s'est pas moins estendu sur le sujet de Ridiculo


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que sur les autres parties d'vn Orateur, qui semblent plus releuées. Si les Oeuures, & les Apophtegmes de Mormon, par exemple On ne sçait pas bien ce que Louuot vouloit dire icy, car son amy l'interrompant; Que voulez-vous dire d'Oeuures, & d'Apophtegmes de Mormon? luy dit-il. Est-il possible, repartit Louuot, qu'en vous racontant la vie de ce Parasite, i'aye oublié de vous faire part d'vn papier qu'on m'a donné à la Greve, où ces choses sont contenuës? L'amy dit qu'il n'en auoit rien veu, & là dessus Louuot luy en fit vne lecture, à laquelle il témoigna par mille sousris qu'il prenoit beaucoup de plaisir. Il faut aduoüer, s'escria-t'il aussitost qu'elle fut acheuée, que l'Histoire du Pointu que vous m'auez racontée, & la vie du Poëte que ie vous viens d'aprendre, ont quelque chose d'aggreable: Mais si faut-il confesser qu'elles


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n'ont rien d'approchant de celle de Mormon. Pourquoy? reprit Louuot? Hé! qu'y a-t'il dans ces deux Histoires, respondit l'autre, qui approche soit des Commes, soit des Liures & des Apophegmes* de celle-cy? Parbleu s'escria Louuot, en voyla d'vne bonne. N'y a-t'il pas de beautez de plusieurs formes? De brunes, comme de blondes? Quoy vous estes donc d'humeur à ne vouloir que d'vne seule sorte de viande? Ie m'attens pour moy que lorsqu'on vous racontera les vies d'Alexandre & de Pompée, il ne faudra pas laisser d'y mettre des noms de leurs ouurages, quoy qu'ils n'en ayent iamais fait, pour vous les faire trouuer belles; Et qu'il sera necessaire de plus, que l'historien ayt tousiours vn homme prest pour l'interrompre, affin de trouuer l'occasion d'y mettre des Commes. Car ie gagerois pour vous montrer comme ce n'est


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que pure imagination, que pour ce qui est de vostre histoire du Poëte, vous ne la trouueriez pas moins belle, si ie vous l'auois Commée; Et si au lieu du train suiuy & continu dont vous me l'auez raportée, ie vous disois à bastons rompus;
     Comme Desjardins aprit à faire des vers à force de lire les ouurages de nos Poëtes François, qu'il rapportoit tous les iours du marché auec le beurre & le fromage, qu'il acheptoit pour le disner de son Maistre.
     Comme afin de deuenir Poëte de Cour, il quitta l'Vniuersité pour le Faux-bourg S. Germain.
     Comme au lieu de plume il escriuoit auec l'vn de ses ongles qu'il auoit laissé croistre à ce dessein.
     Comme n'ayant pas le moyen d'achepter de la chandelle, il fit vn trou à la cloison de sa chambre, qui respondoit dans celle d'vne blanchisseuse.


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    Comme les Libraires du Palais le firent mettre en prison, pour leur auoir vendu à cinq où six vn mesme ouurage sous differents tiltres, qu'il dedia aussi à differentes personnes, pour y gaigner d'auantage.
     Comme il ne se chauffoit qu'à vn tas de fumier, s'imaginant que comme la fumée des viandes repaist & engraisse les Cuisiniers, celle de ce fumier pourroit bien aussi rassasier sa faim: Et Comme à force de se promener sur ce fumier il luy suruint vn grand mal-heur, qui fut qu'vne paire de bouts qui auoit coustume de luy seruir plus de quinze iours, ne luy en duroit plus que douze.
     Louuot n'eust pas manqué d'acheuer de reduire en Commes l'Histoire du Poëte, ainsi qu'il l'auoit commencée, si son amy ne l'eust encore interrompu en cét endroit. Hé bien, luy dit-il, voudriez vous soustenir que ces particularitez de bouts


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de souliers, que i'ay neanmoins esté obligé de vous raporter, pource qu'elles sont veritables, ne fussent pas plustost basses qu'autrement? & qu'elles eussent rien de comparable à celles de l'Histoire de Mormon? Ah! nous y voicy, respondit Louuot. Ma foy ie m'imagine que vous estes de l'humeur de nos Poëtes, qui, lors qu'ils ont quelque ouurage à faire, cherchent dans vn Dictionaire tous les gros mots, comme, Trosne, Couronne, Diadesme, Palmes Idumées, Cedres du Liban, Croissant Hotoman, Aigle Romaine, Apotheose, Naufrage, Ondes irritées, & quantité d'autres belles paroles semblables, dont ils vous massonent aprés brauement leurs Sonnets & leurs Odes, s'imaginant que cela suffit pour rendre vne piece excellente, & que de tant de beaux materiaux, il ne peut resulter qu'vn parfaittement bel edifice. Ainsi,


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pource que vous croyez que ces mots extraordinaires font toute la bonté d'vn ouurage; vous estes persuadé aussi, que ceux qui sont plus communs ne sçauroient manquer de le gaster. Ce n'est pas le mot que ie reprens, repartit l'amy, c'est la chose; Car ne m'aduoüerez-vous pas que cette circonstance de bouts de souliers est tres basse? Nostre Pointu de tantost ne manqueroit pas d'en tomber d'accord, puis qu'il s'agit du dessous des pieds, repliqua Louuot: Mais pour moy ie me donneray bien de garde de croire qu'vne chose soit basse, quand l'imagination en est extraordinaire, & qu'elle represente bien l'object que l'on veut depeindre. Par exemple; Posez le cas que vostre Histoire du Poëte ne fust pas veritable, mais vn conte fait à plaisir. Ie maintiens qu'il n'y auroit pas moins eu d'esprit à trouuer cette particularité de bouts


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de souliers, que beaucoup d'autres qui ont vn plus beau nom; pource que celle-cy represente parfaittement bien les meurs, les desseins, & la personne de celuy que l'on veut descrire. Il s'agit d'vn Poëte crotté. Ne voudriez-vous point qu'on luy fist donner des batailles? Pour fendre des demesurez Geans ius les arçons? Se precipiter dans la mer pour sauuer par generosité vne Dame qui se noye? & faire cent mille autres bagatelles que vous desguisez du nom de hauts euenements? Ie ne veux point tout cela, reprit l'amy: Mais ie veux que si vn sujet n'est pas capable de receuoir d'autres embelissements, que de circonstances basses, & qui peuuent facilement tomber dans la teste d'vn chacun, on ne se donne point la peine de nous en rompre la ceruelle. Cela est bien, repliqua Louuot. Mais il faut tomber d'accord de ce que nous


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appellerons bas, & capable de tomber dans la teste d'vn chacun. Vne chose paroist quelquefois abjecte & facile à trouuer, quoy que cependant il n'y ayt rien de plus esleué, ny de mieux imaginé. C'est l'adresse de l'Escriuain, de disposer si bien son fait, qu'il semble qu'il n'y ayt rien que d'absolument necessaire, & que par consequent tout autre n'eust mis aussi bien que luy. Cependant les veaux qui ne reconnoissent pas cèt artifice, s'imaginent à cause que la chose est naifuement representée, qu'il n'y a rien de plus facile à trouuer. Quand Christophle Colomb eut découuert l'Amerique, quantité de sots & d'enuieux pensoient bien diminuer de sa gloire, en disant; Voila bien de quoy. Quoy n'y auoit-il que cela à faire? Qu'à aller là; Et puis là; Et de là, là; Et puis encore là; Et de la, aborder là? Vrayment nous en eussions bien fait


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autant. Colomb. pour se moquer d'eux; Il est vray qu'il n'y auoit que cela à faire, Messieurs, leur dit-il: Mais qui de vous fera bien tenir cét oeuf sur ce costé icy? continua-t'il, en leur en montrant la Pointe. Ils se mirent tous incontinent à resuer, & pas vn n'en pouuant venir about, Colomb cogna doucement la Pointe de l'oeuf contre la table, & la cassant, fit ainsi tenir l'oeuf dessus. Les voyla tous à dire encore; Quoy! n'y auoit-il que cela à faire? Vrayment nous en eussions bien fait autant. Toutefois, respondit Colomb, pas vn pourtant ne s'en est peu auiser. C'est tout comme cela que i'ay descouuert les Indes. Ce que disoit Colomb de son voyage, se doit entendre de la pluspart des belles choses. Quand nous les voyons faites, nous n'apperceuons plus ce qui les rendoit difficiles. Mais ie vois bien ce qui vous tient. C'est qu'il vous


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faut des Liures, & des Apophtegmes. Hé bien! vous en aurez. Imaginez-vous donc, pour trouuer vostre Histoire du Poëte belle, qu'il a composé,
     Vne inuectiue contre Chrisippus, de ce qu'ayant fait vn si grand nombre de liures, il n'en dedia iamais pas vn.
     Commentaire sur le passage de Buscon, où il est parlé des Cheualiers de l'industrie.
     Tres-humbles actions de graces de la part du Corps des Autheurs, à Monsieur de Rangouze, de ce qu'ayant fait vn gros Tome de lettres, & se faisant donner au moins dix pistolles de chacun de ceux à qui elles sont adressées, il a trouué, & enseigné l'vtile inuention, de gagner en vn seul Volume, qu'on auoit accoustumé iusques icy de faire en vne centaine.
     Methode de faire de necessité ver-


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tu; ou; L'Art de se coucher sans souper.
     Recherches curieuses sur le Prouerbe; Vaut mieux vn tien, que deux tu l'auras.
     Le moyen de faire imprimer vtilement vn liure a ses despens, quand le Libraire n'en veut pas assez donner à son Autheur. Ensemble le Priuilege gratuit. Traitté tres-vtile à tous, tant Poëtes que faiseurs de Romans; ou par vne methode tres-facile & experimentée, est enseigné l'art de ne rien payer du Priuilege d'vn ouurage, en gagnant les bonnes graces d'vn Secretaire du Roy, & de quelqu'vn des domestiques de Monsieur le Chancelier, par quelque Sonnet à leur loüange.
     Que les premiers Philosophes ont esté Poëtes.
     Chansons nouuelles & recreatiues.
     Le triomphe des Epigrammes, ou, Les Epigrammes triomphantes.


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    Le doute resolu, ou, La question decidée, sçauoir, lequel vaut mieux à vn Autheur en payement d'vn Sonnet, d'vne Ode, ou d'vne Epistre dedicatoire mesme, de receuoir vn habit complet auec le manteau, ou dix pistolles.
     De la relation plus qu'accidentelle qui se trouue entre les mots de, Sommauille & de Courbé, & de, Courbe & de Sommauille, auec vn traitté particulier de Toussainct Quinet.
     La question mise hors de doute, sçauoir, si supposé que Quinet fust tout seul, il pourroit passer pour le plus honneste homme des Libraires du Palais.
     Des iours fauorables à l'Impression.
     Le stile des Requestes, ou, Methode de dresser vne Requeste en Vers, pour demander vne pension ou autre chose: le tout authorisé par plu-


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sieurs exemples tirez des Ouurages de Monsieur *** jadis *xx.
     Six Sonets mis sous six tableaux presentez à la Vierge par le Corps des Orfevres, dans l'Eglise de Nostre Dame à Paris, és années 1644.1645.1646. 1647.1648.1649.
     Le May des Imprimeurs des années 1645. & 1649.
     Questions memorables, où il est traitté entre plusieurs autres recherches curieuses, du prix qu'Auguste & Mecenas, donnoient à Horace & Virgile, pour vne Epigramme, ou vne Ode.
     Le trebuchet des Sonnets, ou, Sçauoir? si supposé que les pistolles ne valussent que huict francs, le Sonnet ne vaudroit qu'vne pistole?
     Du prix, & de la valeur des Poëmes, Epique, Elegiaque, & Dramatique; Et combien il faut de Patagons pour faire la monnoye d'vn Sonnet? Ensemble vn discours parti-


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culier des Sonnets, où il est traitté du Sonnet de Prouince; du Sonnet façon de Paris, & singulierement du Sonnet marqué au coing du Marais.
     Comme Louuot auoit l'esprit vif & imaginatif au dernier poinct, il n'eust pas terminé si tost cette saillie, si son amy ne l'y eust obligé en l'interrompant. Ma foy, luy dit-il, vous verrez que le Poëte fera tant de liures qu'il y mettra tout ce qu'il sçait, & qu'il ne luy restera plus rien pour ses Apophtegmes. Donnez-vous patience; vous en aurez, reprit Louuot: Qu'à cela ne tiene que vous ne soyez satisfait, & que son histoire ne soit aussi belle que celle de Mormon. Figurez-vous donc que,
     Vn iour qu'on luy parloit de celuy qui brusla le Temple de Delphes pour rendre son nom immortel; Il le pouuoit faire à meilleur marché, & auec moins de peine, dit-il; Ne connoissoit-il point de Poëte?


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    Pource qu'on le railloit de ce qu'il portoit des cloux à ses souliers, il respondit; Qu'il estoit de l'ordre de Pegase.
     Comme on luy reprochoit son ancien habit bleu, il respondit; Qu'on n'habille point Dieu autrement.
     Vne fois qu'on luy demandoit pourquoy il mangeoit si peu; C'est de peur de mourir de faim respondit il; voulant dire que c'estoit pour espargner de quoy manger le lendemain.
     Mormon luy demandant vn iour; Comment peux-tu viure & manger si peu? Et toy, respondit il au Parasite; Comment peux-tu viure & manger tant?
     Chantant vn iour dans vne compagnie, il le fit si miserablement qu'on le liura aux Pages, & aux Laquais qui le penserent accabler de pierres. Quand on luy reprochoit


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cette auanture, il disoit, Qu'il auoit cela de commun auec Orphée & Amphion, d'attirer les pierres, & les rochers.
     Vne autrefois tout le monde s'estant leué dés qu'il commença à reciter de ses Vers, il dit, Qu'il estoit le coq de tous ceux de sa profession.
     Se voyant raillé vn iour sur sa petite taille qui le rend si grotesque, il repliqua, Que le Royaume des Cieux est comparé dans la Sainte Escriture à vn grain de moustarde.
     Mocqué vn iour de ce qu'il grattoit sa teste pour faire des Vers qu'on luy demandoit; Comment voulez-vous que ie les en tire, dit-il, si ce n'est auec les mains?
     Vne autrefois sur le mesme sujet; Pour qu'vn champ rapporte, respondit-il, il faut bien qu'il soit labouré.
     Encore vne autrefois en vne occasion semblable, comme on le rail-


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loit de ce qu'il grattoit tant sa teste pour en faire sortir ses Vers; Ho! ho! Ie croy bien, repliqua-t'il; Il fallut bien fendre celle de Iupiter, pour en faire sortir Minerue.
     Comme on luy reprochoit qu'il estoit logé bien prés des tuilles, il dit; Qu'ayant à communiquer tous les iours auec les Dieux, il estoit bien raisonnable qu'il fist la moitié du chemin.
     Vn iour qu'on luy disoit qu'il estoit bien mal vestu pour vn Poëte d'importance, il repartit, Que souuent Virgile estoit bien relié en parchemain.
     Louuot n'eut pas plustost acheué cette plaisante tirade, que son amy fut obligé de prendre congé de luy, pource qu'il se faisoit fort tard. Ils firent encore neantmoins cette reflection auant que de se separer, Que bien que les trois caracteres de nos trois personnages fussent aussi rares


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qu'il s'en pust trouuer; Il n'y auoit rien neantmoins de si ridicule dans ces trois, mis tous ensemble, qui ne se rencontre en vn degré bien plus haut, dans chacun de nos Poëtes en particulier, dont il n'y a presque pas vn, qui ne soit plus miserable que Desjardins; qui ne fasse profession mieux que Mormon d'escornifler les tables d'autruy; & qui ne dise de plus sottes pointes que la Herissoniere. Là dessus ils se separerent.
     Le lendemain Louuot n'eut pas plustost acheué de disner, qu'on luy vint dire qu'vn nommé Monsieur de Mormon demandoit à parler à luy. Ce nom de Mormon l'estonna fort: Mais sa surprise fut encore bien plus grande lors qu'ayant fait monter cét homme, il apperceut celuy mesme qu'il auoit veu brusler le iour precedent à la Greve. Il crut pourtant que ce pourroit estre l'vn de ses freres, & se donna bien de garde de luy rien


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témoigner de son soupçon, de peur de le desobliger. L'autre l'en tira bien-tost. Monsieur, luy dit-il, peut-estre que vous me vistes hier en vn lieu qui fait que vous aurez de la peiue*[=peine] à me reconnoistre aujourd'huy. Mais c'est vne auanture que ie vous esclairciray quand il vous plaira, & que i'auray plus de loisir. Pour cette heure ie vous prieray seulement, s'il vous plaist, Monsieur, d'excuser mon importunité. Ayant tres particulierement affaire à vn certain homme nommé Desjardins, & ne sçachant où le rencontrer, i'ay sçeu qu'hier au soir il estoit venu ceans, & c'est ce qui m'a fait prendre la liberté, Monsieur, de vous venir demander si vous ne sçauez point où ie le pourrois trouuer, où bien apprendre de ses nouuelles.
     Louuot qui auoit apris que Desjardins estoit l'vn des accusateurs de Mormon, vit bien qu'il y auoit quel-


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que chose l'a dessous, qu'il ne comprenoit pas, & aprés luy auoir témoigné son estonnement, il luy repartit; Qu'il estoit bien fasché de ne le pouuoir satisfaire sur ce qu'il desiroit: Qu'il estoit bien vray que celuy dont il luy parloit, estoit venu le iour precedent chez luy; mais qu'il n'en auoit point eu de nouuelles depuis; Et qu'enfin par tout où il s'agiroit de luy rendre seruice, il s'y employeroit tres volontiers. Mormon le remercia de ses ciuilitez, & prit aussitost congé de luy sans tarder vn moment.
     Quand il fut party, Louuot faisant reflection sur l'execution du iour precedent, se ressouuint qu'en effect il n'auoit point veu brusler cét homme, & conclut qu'il falloit qu'indubitablement pendant le long discours de l'historien de la Greve, on eust remené le criminel dans sa prison, sans qu'ils y


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eussent pris garde: Que le bruit du peuple à vn accident si nouueau, leur auoit fait croire faussement qu'on l'executoit; Et que ne voyant presque plus personne dans la place, ils auoient pensé à tort que l'affaire eust esté paracheuée. Il ne se trompoit pas dans ses conjectures, & la chose estoit allée comme il se l'imaginoit, ainsi que vous le verrez par la suitte de ce discours, car ie vous deffie de ne la pas lire.
     Quelques heures aprés, il vit entrer dans sa Chambre l'Historien de la Greve, qui venoit querir le papier qu'il luy auoit presté. La premiere chose que Louuot luy dit, ce fut, que Mormon venoit de partir de chez luy. Ie le sçay bien, repliqua l'autre, car ie le viens de trouuer, & i'ay apris de plus de sa propre bouche, son innocence, la malice de ses accusateurs, & la façon dont il a euité la mort. Louuot le pria de luy en fai-


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re le recit. Voicy comme il s'en acquita.

* * * * * *
S V I T T E

DES HISTOIRES
du Parasite, du Poin-
tu, & du Poëte.

VOVS vous souuenez bien comme ie vous dis hyer que deux de ses amis l'auoient fait trouuer disant d'horribles impietez, & dans l'action d'vn autre peché aussi enorme dans nostre creance. L'vn de ces deux estoit ce Poëte qui m'inter-


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rompit si souuent, & ce fut à cause de luy que ie ne les voulus pas nommer. Quant à l'autre ie le vis aussi deuant nous plus proche du posteau. Mais pour vne plus nette intelligence de ce desmeslé, il faut reprendre les choses d'vn peu plus haut, & remonter à la source de l'habitude qu'auoit Mormon auec ces deux personnes.
     Vous deuez sçauoir que le dernier qui se nomme de la Herissoniere, est vn homme qui fait le bel esprit, & qui ne prononce pas vne seule parole qui ne soit vne pointe. Louuot dit qu'il le sçauoit, & qu'il n'ignoroit pas non plus le nom du Poëte. Vous aurez donc apris, poursuiuit l'historien, qu'auec cela cét aigu personnage trouue la loüange de si bon goust, à cause peut estre qu'on ne sert autre chose tous les iours à Dieu dans les Eglises, qu'il ne se peut non plus souler de cette viande spirituelle, que Mormon des


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plus solides de la cuisine. Louuot respondit que pour cela il ne le sçauoit pas; qu'il auoit bien ouy dire quelque chose de semblables du Poëte, mais non pas du Pointu. Ie vous laisse à penser cela estant, continua l'historien, si ce n'estoient pas la deux gens fort propres pour s'accommoder ensemble? Et si Mormon estant tousiours prest à faire largesse pour vn disner, de plus de loüanges qu'il n'y en a dans les Eloges des hommes Illustres de Saincte Marthe; & le Poïntu ressemblant à ces toneaux dont on tire tout ce qu'on veut, pourueu qu'on leur donne du vent: si cela estant, disie, ce n'estoient pas la deux hommes fort propres l'vn pour l'autre, & dignes chacun de son compagnon? Aussi contracterent-ils en peu de temps vne si estroitte amitié, qu'on ne vid iamais d'eux ames mieux vnies en apparence. Elles se diuiserent pour-


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tant. Mormon disnoit vn iour en fort grande compagnie chez le Pointu, lors qu'il prit fantaisie à celuy-cy de la railler sur sa gourmandise, luy reprochant que sans doute, son grand nez n'estoit si retroussé par le bout, que pour euiter les atteintes de sa bouche qui n'espargnoit rien. Mormon se sentant defferré ne luy respondit qu'entre ses dents, de sorte que l'autre poursuiuant sa pointe; Voyez-vous, adiousta-t'il, comme il mange iusqu'à ses parolles.
     Depuis ce temps là, soit que veritablement Mormon par vangeance, ou par vn effect de son inconstance naturelle, cessoit d'ensenser son Idole: soit que ce ne fust qu'vn pur effect de l'imagination du Pointu qu'on ne pouuoit rassasier de loüanges, & qui selon la coustume de ceux qui ont desobligé quelqu'vn, se figuroit peut-estre à tort


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que l'autre luy vouloit du mal, quoy qu'il n'y pensast possible pas; Tant y a qu'il se persuada que son Parasite ne l'estimoit plus comme de coustume. Iugez si ce fondement de leur amitié estant renuersé, elle pouuoit durer long-temps. Ils ne laissoient pas pourtant de se voir encore de fois à d'autres, quoyque auec assez de froideur, lors que le malheur de Mormon adiousta encore à l'indifference, la haine du Pointu, pour l'occasion que ie vous vais dire. Il estoit si passionément ialoux d'vne certaine fille nommée Mademoiselle de l'Espine, que c'estoit assez de la regarder pour le mettre en ceruelle, & luy causer des transports inexprimables. Or il arriua qu'il prit garde que Mormon passoit tous les iours deuant sa porte. C'en fut assez pour luy donner martel en teste, principalement lors qu'il s'apperceut que le Parasite entrant d'ordi-


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naire dans vne maison qui estoit tout proche, sa Maistresse ne manquoit guere d'y aller incontinent aprez. Or ce qui estoit cause que Mormon se rendoit la si souuent, c'est que c'estoit le logis d'vn de ses amis, où il alloit tous les iours disner depuis qu'il estoit mal auec le Pointu; Et la pauure Mademoiselle de l'Espine, ne s'y trouuoit aussi, que pour visiter vne des* ses compagnes qui estoit malade, & qui demeuroit dans la mesme maison sur le derriere. Toutefois la Herissoniere qui s'imaginoit bien autre chose, se laissa tellement emporter à sa passion, qu'il se resolut de se vanger enfin du pauure Desjardins, comme ie vous diray, quand ie vous auray deduit l'histoire de sa connoissance auec le Poëte.
     Ce lieu ou ie vous viens de dire qu'il alloit disner estoit la chambre du Poëte. Voicy l'origine de leur


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amitié. Vn iour Mormon passant dans le cloistre de Nostre-Dame, vit vn homme poursuiuy d'vne armée de ieunes gens, qui luy iettoient des pierres. Trouuant vne si belle occasion de se faire vn amy, c'est à dire, de gagner quelque disner, il resolut de secourir ce pauure malheureux, & il fit tant qu'il luy donna moyen de se sauuer dans vne maison où il se retira auec luy. Ce miserable qui estoit Desjardins, se voyant en lieu lieu* de seureté, ne manqua pas de remercier son liberateur, & de le prier à disner, ce qui ne fut pas comme vous pouuez croire refusé par Mormon. Ils s'en allerent donc ensemble au logis de ce Poëte, ou ils noüerent grande connoissance, par l'enuie que chacun d'eux en auoit. Car Desjardins iugeoit par le bon office que Mormon luy auoit rendu, qu'il luy pourroit estre fort vtile à le tirer de quantité de mau-


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uaises affaires, qu'il s'estoit attirées, tant par sa médisance, que pour ses debtes & autres vices; & Mormon croyoit auoir trouué vn homme qui le nourriroit tout le reste de sa vie, luy estant si necessaire. C'est à quoy ils s'obligerent reciproquement tous deux auant que de se separer, le Poëte ayant receu quelque argent depuis peu. Mais ô! malheur, Mormon ne s'en fut pas plustost allé, que Desjardins estant sorty pareillement, tous les Marchands qui auoient coustume de luy faire credit, estonnez de luy auoir veu faire plus de despense en ce seul repas, qu'il n'auoit accoustumé de faire en vne année, le vinrent tirer par son manteau pour luy dire; L'vn; Monsieur, il y a pour le disner, trois douzaines de pains; L'autre; Trois espaules, deux esclanches, & vn aloyau; L'autre; Huict bouteilles de vin; & ainsi du reste. Que pensez vous que deuint le pau-


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ure Poëte à ces fascheuses attaques? Tu ne m'y tiens plus, s'escria-t'il; Et i'ayme bien mieux me resoudre à ne plus mesdire, & à ne plus emprunter à credit, car ta vaillance est vne vertu qui est trop chere pour moy. Il s'en alla du mesme pas chez Mormon pour rompre leur marché, qu'ils reduisirent en fin à deux disners par semaine. Les voila donc encore assez bons amis en apparence. Mais ce que ie vous vais raconter acheua de gaster tout.
     Mormon passant vn iour qui n'estoit pas de ceux dont ils estoient conuenus, deuant le logis de son amy, s'aduisa d'y monter (Il ne faut pas demander à quel dessein) & apperceut en entrant, que Desjardins qui l'auoit descouuert, cachoit sous son lict vne espaule de mouton, de peur d'estre obligé par bien-séance de le prier d'en manger.
     Ie ne vous diray point si ce coup


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luy fut sensible. Tant y a qu'il en eut bien sa reuanche le lendemain, qu'il eut le plaisir de voir oster le manteau de dessus les espaules du pauure petit Poëte sans le deffendre; par vne femme chez laquelle il auoit logé, & qu'il n'auoit pas oublié, selon sa coustume, de ne payer point.
     De vous apprendre si Desjardins fut plus affligé de la perte de son manteau, que de la perfidie de son amy, qu'il accusoit d'auoir contreuenu à la foy des traittez, c'est ce que ie
[ne] sçaurois faire. Tout ce que ie vous puis dire, c'est qu'au moins dissimula-t'il son ressentiment de telle sorte, qu'il souffrit mesme sans se plaindre, la contrainte que le Parasite luy fit l'espée à la gorge, de le nourrir tous les iours soir & matin, pendant quelque temps qu'il auoit de l'argent; Et qu'il n'y a pas douze iours qu'il le fit mesme venir loger auec luy dans le College de la Mar-


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che où il demeuroit depuis peu. Mais helas! on dit bien vray qu'il ne se faut iamais fier à vn ennemy reconcilié.
     Voyla donc le commencement, le progrez, & la decadence des amitiez de Mormon; & c'est ce dont i'ay iugé qu'il estoit necessaire de vous instruire, auant que de vous en faire voir la catastrophe.
     Desjardins, & Mormon ne furent pas plustost logez ensemble, que le Poëte dissimulant sa haine, fit plus de caresses à son amy que deuant; c'est à dire le traitta plus que iamais, ne luy parla que de se réjoüir; Et pour faire desbauche entiere, il luy proposa de faire venir quelque femme coucher auec eux dans leur College. Mormon qui n'est pas ennemy de la chair, y consentit comme vous pouuez croire. Mais le Poëte luy representa qu'il estoit trop difficile d'en faire venir vne sans sçandale auec ses vestemens ordinaires, &


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qu'il falloit absolument la faire desguiser en homme, pour en ioüir auec plus de seureté, & moins d'inquietude. Le pauure duppe qui ne se doutoit de rien, trouua son aduis fort bon; Et en effet ils l'executerent dés le lendemain. Mais le Poëte ne les vit pas plustost ensemble, que sçachant bien que dés qu'il seroit sorty, ils ne manqueroient pas de se caresser, il les quitta pour aller, disoit-il, commander à disner dans vn gargot qui estoit à la porte; mais en effet pour faire venir vn Prestre, & plusieurs autres personnes, à qui il fit voir par vn petit trou qu'il auoit fait exprés, Mormon couché auec cette fille, qu'ils prirent tous facilement pour vn garçon à cause de ses vestemens. Il est vray que la preuention qu'il auoit iettée dans leurs esprits, & vn rideau qui ne leur permettoit de voir que la moitié du corps de nos amants, ayderent fort à les tromper.


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Les voila donc en resolution de se saisir de Mormon tout sur l'heure. Neantmoins Desjardins qui n'en auoit pas enuie, de crainte que sa fourbe ne fust descouuert, leur persuada qu'il valloit mieux pour plus grande seureté, s'en aller chez vn Commissaire deposer ce qu'ils auoient veu. Il les pria donc de l'aller attendre à la porte du College, pource que son manteau estant dans la chambre de Mormon, il estoit obligé d'y rentrer afin de le prendre. C'estoit pourtant moins pour cela, que pour acheuer sa perfidie, & les empescher de la reconnoistre. Car il alla dire à son amy d'vn visage estonné, qu'il falloit vistement faire esquiuer cette fille, tout le College ayant esté abreuué de leur stratageme. Là dessus il sortit luy mesme le premier, comme pour voir s'il n'y auoit personne sur les degrez, ny dans la cour, dont la presence leur pust estre nui-


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sible; en effet pour aller rejoindre ses gens qu'il emmena tousiours deuant, de peur que cette fille venant à passer auprés d'eux, quelqu'vn ne la reconnust, par hazard.
     Voila donc le Poëte qui s'en va du mesme pas chez vn Commissaire; La pauure fille qui s'euade du College toute alarmée; Et Mormon qui demeure seul dans sa chambre, bien triste d'auoir veu si viste finir ses contentements. Mais considerez comme toutes choses conspiroient en mesme temps contre ce pauure mal-heureux.
     A peine fut-il seul, que le Pointu luy vint rendre visite, auec vn gros Liure sous son bras. L'arriuée de cét homme surprit vn peu nostre Parasite, pource que depuis quelque temps, ainsi que ie vous ay apris, ils se voyoient fort rarement: Neantmoins cela n'empescha pas qu'il ne le receust d'vn tres bon visage, &


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qu'il ne luy demandast, quel estoit le beau Liure qu'il tenoit? Ce n'est rien, repliqua l'autre comme ne se souciant pas de le luy montrer: puis en l'ouurant; C'est, poursuiuit-il, vn cours de Philosophie d'vn Regent sous lequel i'ay estudié. Mais mon Dieu, à propos, i'y viens de lire vn Chapitre où il prouue la Diuinité, dans lequel il y a bien les plus belles choses du monde. La dessus il luy montra le traitté, disant qu'il falloit qu'ils le leussent ensemble; & que pource que tout le volume estoit fait par obiections, & responces, Mormon leust les raisons contre la Diuinité, & luy qu'il en liroit les solutions. Le Parasite s'y accordant, le Pointu feignit d'aller voir hors de la chambre, s'il n'y auoit point laissé tomber son mouchoir en venant. Mais c'estoit en effect pour faire signe par vne petite fenestre qui respondoit sur la Cour, à des


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gens qu'il auoit amenez exprez pour estre les témoings de leur conuersation, & qu'il n'auoit pas voulu faire monter plustost, de peur qu'ils ne le fussent aussi de ce long preambule. Cela fait, comme s'il eust trouué son mouchoir il rentra le tenant à la main, & se mit sans autre discours à lire le premier dans le Liure vne raison pour la Diuinité. Le pauure Mormon, ne manqua pas à tomber dans le piege, en lisant selon qu'il auoit esté accordé entr'eux, les raisons qui la destruisent. Mais il fut bien estonné qu'au bout d'vn quart d'heure il entendit rudement heurter à sa porte, & vit entrer dans sa Chambre des gens, qui tenant vn papier en main tout fraischement escrit, luy dirent que c'estoient ses execrables blasphemes, & l'entraisnerent sans autre forme de proces hors de son College. Il eut beau crier qu'il n'auoit rien dit qui ne fust


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dans ce Liure, pensant le trouuer sur sa table. On ne le voulut pas seulement entendre; outre que son ennemy auoit dé-ja eu le soin de le ietter dans vn aisement qui estoit proche tant il auoit bien pris ses mesures. C'est ce qu'il a aduoüé tantost.
     Cependant les autres qui estoient allez chez le Commissaire, reuenoient auec main forte, pour se saisir de Mormon, quand ils le rencontrerent au milieu de cette troupe de gens bien armez. Ils creurent qu'il auoit eu le vent de leur dessein, & que ceux cy qui l'emmenoient, fussent quelquesvns qu'il eust pris pour l'escorter iusqu'en lieu de seureté. Car i'oubliois à vous dire que ce pauure malheureux pour euiter sçandale, les auoit suppliez de ne le point lier, auec promesse de les suiure volontairement. Ils se resolurent donc de l'auoir à quelque prix que ce fust; Et pour cét effect l'vn d'eux


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le saisissant, dit à ceux qui l'accompagnoient; Qu'ils eussent à le leur remettre en main, de par le Roy. Ceux-cy dirent qu'ils n'en feroient rien; Ceux-là qu'ils l'auroient donc de force. La dessus ils mirent l'espée à la main; Et ce fut alors vne chose assez plaisante, de n'entendre des deux costez que crier; Main forte à la Iustice. Si Mormon eust sçeu la verité de l'affaire, il n'eust pas manqué de se sauuer: Mais son malheur voulut que voyant ces autres gens attaquer si brusquement ceux qui l'emmenoient en prison, & sur tout reconnoissant son amy le Poëte au milieu d'eux, il se persuada luy mesme, que c'estoient sans doute des personnes qu'il auoit amassées en sa faueur; Et que se rangeant de leur coté auec vne espée, & vn pistolet de l'vn des morts, il trauailla longtemps à sa perte, & se batit s'il faut ainsi dire contre luy mesme. Enfin


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donc son party fut le vainqueur. Mais il fut bien estonné qu'il se sentit incontinent resaisir, lier, garoter, & remener en prison le plus honteusement du monde. Il ne faut pas demander si quand il y fut, ses ennemis trauaillerent à son procez. Ils le luy firent faire ainsi que vous auez sçeu, & firent tant qu'il fut hier mené en Greue pour y estre bruslé, comme vous en auez esté le témoin vous mesme. Il est vray que le plaisir que Mormon prenoit à se voir nourir aux despens du Roy, fut si grand, qu'il ne se soucia pas beaucoup de trauailler à sa iustification, scachant bien qu'il luy seroit tousiours aisé de montrer son innocence. Il voulut mesme venir iusque dans la place, afin m'a t'il, de faire mieux paroistre le crime & la trahison de ses ennemis; & que comme son affront auoit esté public, la reparation le fust aussi. Mais il m'a


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aduoüé enfin, que ce n'estoit pas la seule raison qui l'y auoit obligé, & que ce qu'il auoit ouy dire en prison, qu'on ne refuse iamais aux pauures malheureux destinez au supplice, la derniere grace qu'ils demandent, auoit esté pour luy vne raison bien plus puissante, iugeant qu'il ne pouuoit trouuer vne meilleure occasion de boire & manger tout son saoul. Aprez qu'il s'en fut donc acquité comme nous le luy vismes faire sur son pain chaland, il iugea que le temps de se descouurir estoit venu. Messieurs, s'escria t'il, monstrant le ieune homme auec lequel il auoit couché, & qu'il auoit fait trouuer là expressément; N'est-ce pas là celuy auec lequel on m'accuse d'auoir peché? Il fallut consulter les tesmoins qui par bon-heur se trouuerent presens, horsmis le Poëte qu'on ne pût trouuer, & qui dirent tous vnanimement qu'oüy. Là dessus, il fit voir que c'e-


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stoit vne fille, & iustifia son innocence de ce costé-là. Puis demandant le procez verbal des paroles qu'on luy auoit entenduës prononcer; Il les fit voir toutes mot pour mot, auec les responses de sa partie, dans vn cours de Philosophie imprimé depuis peu; ce qui ne surprit pas mediocrement le Pointu, qui auoit choisi vn manuscript tout exprés, pour mieux couurir sa fourbe par vn liure inconnu, & dont il ne croyoit pas qu'on pust trouuer d'autre exemplaire. Là dessus, nostre innocent coupable fit vne longue deduction de la pluspart des choses que ie vous viens de dire. La meschanceté de ses accusateurs fut descouuerte; On se saisit du Pointu, car le Poëte en ayant eu le vent s'estoit euadé; & ils furent menez en prison. Ce matin il a presenté requeste, & à la faueur de quelques Iuges de ses amis, il a obtenu son eslargissement, moyennant caution.


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La premiere chose qu'il a faite, c'est de tascher à descouurir ce qu'estoit deuenu le Poëte; & ayant oüy dire qu'on l'auoit hier veu sortir de ceans, il y est venu pour en apprendre quelques nouuelles. Il desespere pourtant de le rencontrer, pource qu'il a sçeu qu'hier tout le soir il ne fit que porter des Sonnets d'vn costé & d'autre à tout le monde, ce qui luy fait croire que c'estoit pour gaigner dequoy s'en fuyr; d'où vient sans doute, ce qu'on m'a dit, qu'il refusa de souper auec vous. Pour ce qui concerne le Pointu, Mormon n'est point resolu d'en prendre d'autre vengeance, que de le faire condamner à luy donner tous les iours à disner, pour auoir rompu sa fortune en le diffamant; ce qui le fait tenir pour ruiné, car quoy qu'il soit riche, on sçait bien qu'il n'y a point de facultez qui puissent tenir bon contre les attaques de ce Parasite.


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    C'est ainsi que l'Historien finit sa narration. Louuot vid bien qu'à la mode des gens d'esprit, il l'auoit vn peu enrichie sur la fin, pour la faire trouuer meilleure. En effet la verité estoit, comme il l'aduoüa apres, que Mormon n'eust pas plustost pû sortir de prison quand il l'eust voulu; Et que son innocence ne s'estoit descouuerte que par le moyen de la fille, qui touchée du remors de voir iniustement brusler vn homme pour auoir couché auec elle, vint sur l'heure de l'execution confirmer tout ce que Mormon auoit dit, mais qu'on n'auoit pas voulu croire. Les témoings la reconnurent comme il a esté dé-ja raconté. Pour ce qui concerne l'impieté qui faisoit l'autre point de sa condamnation, il s'en purgea par le moyen d'vn Prestre de son College qui apporta à mesme temps ce Liure dans lequel il venoit de trouuer à l'heure mesme, mot pour mot


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toutes les paroles du procez verbal.
     Louuot & son amy s'entretinrent encore quelque temps sur ce sujet, & firent en suite reflection au
* premiers vers que le Poëte auoit prononcé à la Greve. Il les auoit tirez d'vne Ialousie imprimée à Paris, cette année mesme. Nous ne les remettrons point icy pour en donner l'intelligence; Elle est maintenant assez facile; & si l'on les veut voir il est assez aisé de recourir au commencement de ce Liure. Ils eurent encore plusieurs autres propos que nous ne iugeons point necessaire d'adjouster non plus, comme trop esloignez de nostre dessein. Si l'on nous demande quel il est, nous respondons que c'est assez que nous le sçachions, & que nous ne sommes pas obligez d'en rendre conte.

Fin de Mormon