TEXTES ET CONTEXTES DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE


Extrait de:
Boileau, Oeuvres diverses (1701), Préface

[...] L'Esprit de l'Homme est naturellement plein d'un nombre infini d'idées confuses du Vrai, que souvent il n'entrevoit qu'à demi; et rien ne lui est plus agreable que lors qu'on luy offre quelqu'une de ces idées bien éclaircie, et mise dans un beau jour. Qu'est-ce qu'une pensée neuve, brillante, extraordinaire? Ce n'est point, comme se le persuadent les Ignorans, une pensée que personne n'a jamais euë, ni dû avoir. C'est au contraire une pensée qui a dû venir à tout le monde, et que quelqu'un s'avise le premier d'exprimer. Un bon mot n'est bon qu'en ce qu'il dit une chose que chacun pensoit, et qu'il la dit d'une maniere vive, fine et nouvelle. Considerons, par exemple, cette replique si fameuse de Loüis Douziéme à ceux de ses Ministres qui lui conseilloient de faire punir plusieurs Personnes, qui sous le regne precedent, et lors qu'il n'estoit encore que Duc d'Orleans, avoient pris à tâche de le desservir. "Un Roy de France, leur répondit-il, ne venge point les injures d'un Duc d'Orléans." D'où vient que ce mot frappe d'abord? N'est-il pas aisé de voir que c'est parce qu'il presente aux yeux une vérité que tout le monde sent, et qu'il dit mieux que tous les plus beaux discours de Morale, Qu'un grand Prince, lorsqu'il est une fois sur le thrône, ne doit plus agir par des mouvemens particuliers, ni avoir d'autre veuë que la gloire et le bien general de son Estat? Veut-on voir au contraire combien une pensée fausse est froide et puerile? Je ne sçaurois rapporter un exemple qui le fasse mieux sentir, que deux vers du Poëte Theophile dans sa Tragedie intitulée Pyrâme et Thysbé; lorsque cette malheureuse Amante ayant ramassé le poignard encore tout sanglant dont Pyrâme s'estoit tué, Elle querelle ainsi ce poignard,

Ah! voici le poignard qui du sang de son Maistre
S'est soüillé lâchement. Il en rougit, le Traître.

   Toutes les glaces du Nord ensemble ne sont pas, à mon sens, plus froides que cette pensée. Quelle extravagance, bon Dieu! de vouloir que la rougeur du sang, dont est teint le poignard d'un Homme, qui vient de s'en tuer lui-mesme, soit un effet de la honte qu'a ce poignard de l'avoir tué? Voici encore une pensée qui n'est pas moins fausse, ni par consequent moins froide. Elle est de Benserade dans les Métamorphoses en rondeaux, où parlant du Déluge envoyé par les Dieux pour châtier l'insolence de l'Homme, il s'exprime ainsi:

Dieu lava bien la teste à son Image.

   Peut-on à propos d'une aussi grande chose que le Déluge, dire rien de plus petit ni de plus ridicule que ce quolibet, dont la pensée est d'autant plus fausse en toutes manieres, que le Dieu dont il s'agit à cet endroit, c'est Jupiter, qui n'a jamais passé chez les Payens pour avoir fait l'Homme à son image: l'Homme dans la Fable estant, comme tout le monde sçait, l'ouvrage de Promethée. [...]


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