TEXTES ET CONTEXTES DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE


Cyrano de Bergerac, 'Les Entretiens pointus', Oeuures diuerses (1654)

La Pointe n'est pas d'accord auec la raison; c'est l'agréable ieu de l'esprit, & merveilleux en ce point qu'il réduit toutes choses sur le pied necessaire à ses agrémens, sans auoir égard à leur propre substance. S'il faut que pour la Pointe l'on fasse d'vne belle chose vne laide, cette estrange et prompte metamorphose se peut faire sans scrupule, & toujours on a bien fait, pouruu qu'on ait bien dit; on ne pèse pas les choses, pouruu qu'elles brillent, il n'importe; et s'il s'y trouue d'ailleurs quelques défauts, ils sont purifiés par le feu qui les accompagne. C'est pourquoy, Lecteur, ne blasme point ces contrarietés & faussetés manifestes qui se trouueront par fois en ces Entretiens; on n'a voulu que se diuertir, & tant de beaux Esprits qui tiennent icy leur rang, se traitant icy par fois les vns les autres, & souuent eux-mesmes, de stupides et d'insensés, témoignent assez qu'ils ne veulent pas estre crus, mais seulement admirés, & que ce plaisir est leur seul objet. Suis donc leurs intentions, mon cher Lecteur, & sans éplucher les choses, prends part à leurs divertissemens, qui te seront agréables ou dégoustants, selon que tu leur seras semblable ou dissemblable. Au reste, i'ai déguisé leurs noms afin que la liberté qu'ils se sont donnée ne leur puisse estre nuisible, & que sous le masque, se ioüant de tout également, ils puissent descendre du Theâtre parmi le Peuple sans courir les dangers où les pourroient mettre les ressentimens d'vn brutal.

I. Timandre, parlant d'vne Arcade que l'on vouloit éleuer en vn troisiesme étage pour ioindre deux bastimens opposés, fut auerti par Socrate que c'estoit des desseins en l'air.

II. Le mesme Socrate dit fort bien sur la mort inopinée d'vn ieune homme qui, tombant de foiblesse, estoit tombé sur la pointe d'vn couteau qu'il tenoit en main, qu'il mouroit desesperé, puisqu'il se tuoit lui-mesme, & partant, qu'il ne falloit s'étonner de sa mort, toutes actions de desespoir estant actions de foiblesse.

III. Platon prenant vn siege, comme en voulant exiger par force de Simarande ce qu'il luy demandoit, fut sollicité par Socrate de s'en seruir plutost comme d'vn placet pour le fléchir.

IV. Socrate parlant d'vn Amoureux transi, qui pour coucher auec vne ieune Fille auoit veillé en vain toute vne nuit & bâilloit le lendemain auec assoupissement, dit qu'il en viendroit à bout, puisqu'il s'auisoit de baïller.

V. D'vn autre qui, sortant du grand chemin paué aprés auoir long-temps exercé son esprit, s'étonnoit de sa viuacité, il luy en decouurit la raison, alleguant que son esprit s'estoit aiguisé sur les grés.

VI. Le mesme asseura contre Epaminondas qui tenoit le Capuchon des Capucins pour vne bonne pointe, que c'en estoit vne tres pauure.

VII. Et sollicité de payer vn obligeant Ami de plusieurs pointes, il refusa de le faire, de peur qu'il ne s'en piquast.

VIII. Le Frere aisné de Socrate ne rencontra pas moins bien, lors que parlant d'vne personne auancée par vne Dame stupide & lubrique, il asseura qu'il deuoit encore aller plus loin, estant monté sur vne si bonne beste.

IX. Cette Pointe fut suiuie d'vne autre que fit Socrate lors que, rendant raison de l'amour que les Dames ont pour les Bestes au preiudice des gens d'esprit, il dit que les Cheuaux estoient de plus grand trauail que les Hommes.

X. Epaminondas disoit d'vn fripon d'Escolier qui vouloit excroquer son Maistre à escrire, & se vantoit d'auoir du papier tres fin, qu'il auoit raison, puis que son papier deuoit attraper l'Escriuain.

XI. Phocion, ieune frere de Socrate, parlant d'vn autre qui mangeoit par les ruës continuellement, il dit que c'estoit disner en Ville.

XII. Et Socrate, sur quelques discours auancés en suite, s'étonna de ce que les Chrestiens estoient si faciles à corrompre, vu qu'ils estoient salés dés leur naissance.

XIII. Et poursuiuit sa Pointe contre vn Sot bien reblanchi & magnifique du tout en Canons, disant qu'il vouloit prendre les Hommes comme des Loups, c'est à dire dans les toiles.

XIV. Philogias, parlant d'vn Homme vestu de vert, l'appeloit Vert Galant.

XV. Socrate, dans le mesme Entretien, ayant bu vn grand verre d'eau pour se refaire, dit qu'il s'estoit r'habillé auec vne piece de verrerie.

XVI. Et voyant vn Cheual qui, courant la bague, fiantoit dans sa Carriere, dit qu'il chioit sur le métier.

XVII. Pareillement de Monsieur l'Enfant, mal peint & sans bordure, il dit que c'estoit l'Enfant gasté & débordé.

XVIII. D'vn autre qui marchoit beaucoup, bien qu'il eust vn trou à la teste, il dit qu'il couroit les ruës comme ayant la teste feslée.

XIX. Et de luy-mesme, qui se plaisoit à l'amour des masles, il asseura qu'il en usoit ainsi, pour estre honteux, au point de se cacher derriere les autres.

XX. Il asseuroit aussy d'vne Femme parée de fleurs, qu'elle auoit ses fleurs.

XXI. Et qu'il faisoit bon offenser le Pape, vu qu'il auoit beaucoup d'Indulgence.

XXII. Et parlant d'vne Montre qu'on auoit volée & qui ne pouuoit estre retrouuée, il dit qu'elle ne reuiendroit pas, estant asseurément fort mal montée.


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