TEXTES ET CONTEXTES DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE


Extraits de:
François Hédelin d'Aubignac, La Pratique du Theatre (Paris, 1657), pp. 456-67

[...] Il est certain que les ornemens de la Scéne sont les plus sensibles charmes de cette ingenieuse Magie, qui rappelle au Monde les Heros des siécles passez, & qui nous met en veuë vn nouveau Ciel, vne nouvelle Terre, & vne infinité de merveilles que nous croyons avoir présentes, dans le temps méme que nous sommes bien assûrez qu'on nous trompe: Ces ornemens rendent les Poëmes plus illustres, ceux qui les inventent en sont admirez, le peuple les prend pour des enchantemens, les habiles se plaisent d'y voir tout ensemble l'adresse & l'occupation de plusieurs arts, enfin chacun y court avec beaucoup d'empressement & de ioye. C'est pourquoy les peuples de Gréce & d'Italie, aussi grands Guerriers que bons Philosophes, ont souvent employé ces belles décorations sur leurs Theatres; ils y avoient tout ce qui pouvoit estre propre pour faire ces agréables illusions; on y voyoit des Cieux ouverts où paroissoient toutes leurs Divinitez imaginaires, & d'où méme ils les faisoient descendre pour converser avec les Hommes; l'Element de l'air en peinture y souffroit les éclairs, & les véritables bruits du Tonnerre; la Mer y faisoit paroistre des Tempestes, des Naufrages, des Rochers, des Vaisseaux, & des Batailles. C'estoit peu que la Terre y montrat des Iardins, des Deserts, & des Forests; qu'elle y portast des Temples & des Palais magnifiques; souvent méme elle y paroissoit entre-ouverte, & du sein de ses abysmes faisoit sortir des flames, des Monstres, des Furies, & tous les prodiges de l'Enfer des Fables: En vn mot, tous les effets d'vne puissance surnaturelle, tous les miracles de la Nature, tous les Chefs-d'œuvre de l'art, & tous les caprices de l'imagination ont formé ces beautez & ces ornemens, qui firent tant de fois les plus doux amusemens des Grecs et des Romains.[...] Mais maintenant, bien que la Cour ne les ait pas désagréables, & que le peuple fasse foule à toutes les occasions de voir quelque chose de semblable, ie ne conseillerois pas à nos Poëtes de s'occuper souvent à faire de ces Piéces de Theatre à Machines: Nos Comédiens ne sont, ny assez opulens, ny assez genereux pour en faire la dépense; & leurs Décorateurs ne sont pas assez habiles pour y reüssir: i'ajoûte que les Autheurs mémes ont esté si peu soigneux de s'instruire en la connoissance de ces vieilles merveilles & aux moyens qu'on a de les bien exécuter, qu'il n'est pas étrange que souvent le plus grand defaut soit dans les mauvaises inventions. Nous ne sommes pourtant pas dans vn siécle, où nous ne puissions esperer que les liberalitez des Princes, l'étude des Poëtes, le travail des Ingenieurs, & les soins de nos Comédiens ne relévent la magnificence du Theatre ancien; & ce qui s'est fait en ce Royaume depuis quelques années, est peut-estre vn échantillon des nouveaux miracles que la paix nous prépare.
[...] ie suis obligé de dire pour fondement, Que ie considere les Spectacles & les Décorations de la Scéne en trois façons.
   Les vns sont de Choses, lors que les Spectacles sont permanens & immobiles, comme vn Ciel entr'ouvert, vne Mer orageuse, vn grand Palais, & autres semblables ornemens.
   Les autres sont d'Actions, lors que le Spectacle dépend principalement d'vn faict extraordinaire; comme si quelqu'vn se précipitoit du haut d'vne Tour, ou du haut d'vn Rocher dans les flots de la Mer. La troisiéme espece est de ceux qui sont mélez de Choses & d'Actions, comme vn Combat naval, où tout ensemble il faut vne Mer, des Vaisseaux & des Hommes agissans.
   Encore peut-on dire que les vns & les autres peuvent estre considerez comme Miraculeux, Naturels, ou Artificiels.
   Les Miraculeux, sont ceux qui supposent quelque Puissance divine, ou la Magie pour estre produits; comme la Descente de quelque Divinité du milieu des Cieux, ou la Sortie de quelque Furie du profond des Abysmes.
   Les Naturels, sont ceux qui nous représentent les choses qui dans la Nature sont les plus agréables, ou les plus extraordinaires; comme vn beau Desert, vne Montagne enflammée.
   Les Artificiels, sont ceux qui nous font paroistre les grands & magnifiques ouvrages de l'Art, comme vne Lice, ou vn Temple magnifique.
   De toutes ces differentes espéces de Spectacles, les moins considerables sont ceux qui dépendent du pouvoir des Dieux, ou des Enchantemens; parce qu'il ne faut pas beaucoup d'esprit pour les inventer; il n'y a point de Genie si mediocre qui ne puisse donner par ce moyen quelque fondement aux grandes choses, & deméler les plus intriguées. I'ai veû vne Piéce de Theatre, en laquelle l'Auteur ayant embarassé vn Rival si avant dans son Suiet qu'il ne sçavoit comment le desinteresser, s'avisa de le faire mourir subitement d'vn coup de Tonnerre; l'Invention estoit certaine, mais si l'on en admettoit de cette sorte dans le Poëme Dramatique, il ne faudroit plus se mettre en peine pour en rompre les Nœuds les plus difficiles. Il en est de méme de toutes ces Machines qui se remuënt par des ressorts du Ciel ou des Enfers; elles sont belles en apparence, mais souvent peu ingenieuses; il peut y avoir neantmoins des raisons étrangeres, & quelquesfois assez d'adresse pour les bien employer; mais il faut prendre garde qu'elles joüent facilement: car quand il y a quelque desordre, aussi-tost le peuple raille de ces Dieux & de ces Diables qui font si mal leur devoir.
   I'aurois aussi de la peine à conseiller au Poëte de se servir de ceux où les Actions doivent produire le plus grand effet, parce que tout l'agrément dépend de la iustesse qu'il y faut observer; & nos Comédiens sont si peu soigneux d'y reüssir, qu'ils ne veulent pas se donner la peine d'en apprendre la conduitte & les momens necessaires; ou bien ils présument tant de leur suffisance, qu'ils estiment cette étude au dessous de leur merite; si bien que leur paresse, ou leur vanité gâte souvent ce qu'on invente avec esprit, & qui devroit faire la beauté de l'Ouvrage.
   Il reste donc les Décorations permanentes, de quelque nature qu'elles soient; à quoy mon avis seroit de se restraindre autant qu'il seroit possible; & en toutes il sera bien à propos d'y apporter beaucoup de précautions.
   Premierement, Il faut qu'elles soient necessaires, & que la Piéce ne puisse estre joüée sans cét ornement; autrement les Spectacles ne seroient iamais approuvez, quoy qu'ils fussent ingénieux; on estimeroit le Poëte peu iudicieux de les avoir introduits dans vn Ouvrage qui s'en pouvoit passer; & les Comédiens imprudens, d'en faire la dépense. [...]
   Secondement, Ils doivent estre agréables à voir, car c'est par ce charme que le peuple s'y laisse attirer: Ce n'est pas que ie veuille empécher le Poëte d'y mettre des choses, qui dans la Nature seroient épouventables, monstrueuses & horribles; mais il faut que l'artifice les exprime si bien, que la peinture puisse donner du contentement; comme le Tableau d'vne Vieille, ou d'vn Mourant, est souvent si excellemment fait qu'il est sans prix, encore que personne ne voulût estre en l'estat des choses representées.
   Il faut aussi qu'ils soient honnestes, & qu'ils ne choquent en rien la bien-séance publique & la pudeur que les plus deréglez veulent conserver au moins en apparence iusques sur les Theatres: Ie suis assûré que generalement on condamneroit ceux qui de Mars & de Venus surpris dans le Ré de Vulcain en penseroient faire vne belle Décoration.
   Il faut encore qu'ils soient faciles à executer, ie n'entens pas selon l'opinion des Ignorans qui croyent tout impossible, & qui presque toûjours dans ces occasions s'imaginent que leurs Sens sont fascinez, & que les Démons sont les principaux Acteurs de nos Comédies; mais ie veux dire que les Ingenieurs disposent si bien les ressorts des Machines, qu'il ne soit pas besoin d'avoir vn grand nombre d'hommes pour les remuër, & que les Engins fassent leurs mouvemens à poinct-nommé; car lors qu'il faut attendre trop long-temps, le peuple s'impatiente; & lors qu'elles ne paroissent pas avec iustesse au moment qu'il le faut, elles ne s'accordent pas avec la presence des Acteurs & en gâtent les Récits. [...]
   Sur tout il faut faire en sorte, que de ces grands ornemens il en resulte vn effet notable & extraordinaire dans le corps de la Piéce; c'est à dire, qu'ils doivent contribuer au Nœud des Intrigues du Theatre, ou au Dénouëment; car s'ils ne servent que pour produire quelque évenement peu considerable & qui ne soit pas de l'essence de l'Action Theatrale, les gens d'esprit pourront estimer les Ouvriers qui les auront bien faits; mais le Poëte n'en sera pas estimé. [...]
   Ie ne puis oublier d'avertir le Poëte de deux considerations importantes; l'vne qui le regarde, qui est: Que quand les Spectacles sont de Choses, c'est à dire d'objets permanens, il faut, s'il est possible, qu'ils paroissent dez l'ouverture du Theatre, afin que le murmure du peuple, qui s'émeut toûjours en ces apparitions, soit finy avant que les Acteurs commencent le Récit; Ou s'il faut faire quelque changement de Décoration dans la suitte de la Piéce, que ce soit dans l'intervalle d'vn Acte, afin que les Ouvriers prennent tout le temps necessaire pour remuër les machines, & que le Personnage qui doit ouvrir l'Acte, laisse passer le bruit que ce nouvel ornement aura excité. Et si par la nécessité du Suiet, il faloit faire paroistre quelque grande nouveauté dans le milieu d'vn Acte, qu'il se souvienne de composer les discours de ses Acteurs en telle sorte, qu'ils disent en ce moment fort peu de paroles, soit d'admiration, d'étonnement, de douleur, ou de ioye, pour donner quelque loisir à l'émotion des Regardans qu'on ne peut éviter.
   L'autre consideration concerne les Comédiens, qui est quand les Spectacles sont d'Actions, c'est à dire, quand les Acteurs doivent estre en quelque posture, ou faire quelque Action extraordinaire, comme se précipiter dans la Mer, ou tomber d'vn chariot en combattant; car il faut que l'Acteur l'étudie avec soin, avant que de la faire sur le Theatre; ce que ie dis, pour avoir veû de mauvais évenemens de la negligence de nos Comédiens, & ce n'est pas le moindre obstacle qui trouble souvent l'effet des Machines, & la beauté des Décorations.


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