TEXTES ET CONTEXTES DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE


Extraits du:
Recueil des gazettes nouvelles ordinaires et extraordinaires, relations et recits des choses avenues tant en ce royaume qu'ailleurs [1647] (Paris, 1648), pp. 201-12

LA REPRESENTATION N'AGVERES FAITE DEVANT
Leurs Majestez dans le Palais Royal, de la Tragicomedie d'Orphée en musique & vers Italiens.

Avec les merveilleux changemens de Théatre, les machines & autres inventions jusques à present inconnuës à la France.

[…] La France sembloit avoir élevé en nos jours la dignité du Théatre au dernier point, ayant fait honte à l'antiquité, par la force & la beauté de ses vers, & par la grace & la naïveté de ses Acteurs: Mais il faut confesser qu'elle se laissoit vaincre à la pompe & décoration des Scenes estrangeres. Il n'estoit pas raisonnable que cet Estat qui ne le céde en rien aux autres leur fust inferieur en ce regard: Il peut aujourd'hui se vanter à juste titre qu'il ne l'emporte pas moins au dessus de toutes les autres nations aux exercices de la paix qu'en ceux de la guerre.
   La preuve s'en fit Mardy dernier dans le Palais Royal, par la representation d'vne Tragicomedie, dont l'invention
[estoit] entierement Poëtique, comme les matiéres feintes s'accordent mieux aux variétez nécessaires pour bien décrire & émouvoir les passions humaines que ne font les veritables sujets, qui manquent tousjours des principales circonstances requises à cette fin, l'vnique objet du Théatre.
   C'estoyent les avantures d'Orphée, enrichies, outre ce qu'en disent les Poëtes anciens, d'entrées magnifiques & d'vne continüelle musique d'instrumens & de voix: où tous les personnages chantoyent avec vn perpétüel ravissement des auditeurs, ne sçachans lequel admirer le plus, ou la beauté des inventions, ou la grace & la voix harmonieuse de ceux qui les récitoyent, ou la magnificence de leurs habits: Car, pour la varieté des Scénes, les divers ornemens du Théatre & la nouveauté des machines, ils passoyent toute admiration.
   L'action fut ouverte par deux gros d'infanterie armez de pied en cap: lesquels ayans assez combattu pour montrer qu'ils n'estoyent pas d'accord, mais non aussi jusques à ennuyer la compagnie par leur chamaillis & le cliquetis de leurs armes, représentoyent deux partis, dont l'vn assiégeoit l'autre défendoit vne place, en fin prise par les François: dans laquelle vn pan de muraille tombé leur donna l'entrée, & que chacun interprétoit diversement, mais nul n'en pouvoit venir à bout: à cause de la multitude de celles qui ont esté conquises sur les ennemis par leurs armes: Tant y a que la victoire s'inclinant à son ordinaire de costé de la France, descendit du Ciel & parut en l'air: nul des spectateurs ne pouvant comprendre comment elle & son char triomphant y pouvoyent demeurer assez long temps suspendus pour réciter les airs mélodieux qu'elle chanta en l'honneur des armes du Roy & de la sage conduite de la Reyne: ce qui servit de prologue à cette piéce. […]
   En la troisiesme Scene, Aristée fils de Bacchus & rival d'Orphée se plaignoit des dispositions qu'il voyoit au mariage de ce Chantre avec Eurydice. Vn Satyre dançant avec ses pieds de bouc taschoit à le divertir, & pour le consoler tournoit en raillerie les effects de l'amour: mais sa jalousie s'augmentant au lieu de s'appaiser par de si foibles remédes, lui fit enfin, pour passer sa fantaisie, chanter vn air sur les peines que lui donnoit le bon heur d'vn amant qu'on lui préféroit: à quoi ce Satyre respondit par vne autre chanson sur le mesme sujet. Puis, le pauvre Aristée s'abandonnant à la tristesse & aux regrets, appelle Venus à son aide: Ces airs estans si mélodieusement chantez, qu'encor que, comme je vous ay dit au commancement, les beaux vers Italiens, desquels toute la piéce estoit composée fussent continüellement chantez, la musique en estoit si fort diversifiée & ravissoit tellement les oreilles que sa varieté donnoit autant de divers transports aux esprits qu'il se trouvoit de matiéres différantes: tant s'en faut que cette conformité de chants qui lasse les esprits se rencontrast en aucun des chefs-d'œuvres de cet excellent art de musique: Aussi l'artifice en estoit si admirable & si peu imitable par aucun autre que par celui qui en est l'autheur, que le ton se trouvoit tousiours accordant avec son sujet, soit qu'il fust plaintif ou joyeux, ou qu'il exprimast quelque autre passion: De sorte que ce n'a pas esté la moindre merveille de cette action que tout y estant recité en chantant, qui est le signe ordinaire de l'allegresse, la musique y estoit si bien appropriée aux choses qu'elle n'exprimoit pas moins que les vers toutes les affections de ceux qui les recitoyent. […]
le Soleil ainsi descendu des Cieux dans son char flamboyant parcourant les signes du Zodiaque & venant illuminer les agréables parterres & les allées à perte de veuë de son spacieux jardin excitoit vn doux murmure d'acclamations dans tout l'amphithéatre […]: nul ne pouvant assez admirer à son gré la belle disposition de tant d'or, d'escarboucles & de brillants dont ce char lumineux estoit éclairé: l'artifice de la machine qui le faisoit en mesme temps descendre du Ciel & biaiser par ses douze maisons, rendant croyable ce que l'antiquité Romaine nous raconte de ce Ciel de Marcus Scaurus, dans lequel il voyoit lever sur sa teste & coucher sous ses pieds le Soleil. […]
   Voila bien, en attendant qu'vne Muse héroïque l'habille mieux à la Françoise, le fidelle rapport de ce qui s'est passé en cette action, mais le principal y manque, qui est de voir ce sujet animé par l'organe de ses Acteurs & par leurs gestes, qui l'exprimoyent si parfaitement, qu'ils se pouvoyent faire entendre à ceux qui n'avoyent aucune connoissance de leur langue. […]


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