TEXTES ET CONTEXTES DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE


Extrait de:
Louis de Mayerne Turquet, La Monarchie aristodemocratique, ou le Gouuernement composé et meslé des trois formes de legitimes republiques (Paris, 1611), pp. 248-51

[] nous voyons que pour populaires qu'ayent esté aucunes fameuses republiques, comme celle d'Athenes on y a tousiours faict tel compte de Nobles, que volontairement on leur a laissé les plus grandes charges, comme appartenans à leur rang, presupposans que là residoyent la valeur & la sagesse comme en leur domicille, & ont continué eux & les autres peuples heureusement en ceste practique, tant qu'ils ont eu prudence, & qu'il s'est trouué entre eux des hommes de Noble race, bien instituez, modestes, & aymans l'égalité de droict. Cela defaillant, ils ont peu & deu auoir recours ailleurs, où la Vertu s'est faict paroistre, annoblissans par le moyen des charges honorables ceux qui n'auoyent encor ce lustre en leurs familles, ainsi bien qualifiez, & substituans vne nouuelle Noblesse à l'ancienne corrompuë; ce qui est du droict des gens & du stil de Nature. Car par tout & entre toutes nations qui ont retenu quelque iuste liberté, & porté respect à ceste mere commune, la Vertu enfin a esté proposée comme vn but certain, auquel doiuent estre portez tous hommes tant grands que petits, pour valoir quelque chose, estre aggreables, & paroistre; & l'opinion vulgaire delaissée, qui auoit restrainct ce los & estime aux seules armes, introduicte jadis par les peuples rudes, & ignorans les Vertus ciuiles, & ne tendans pour lors qu'à conquerir & sousmettre à leur fureur (plustost que vaillance) les peuples à qui ils s'addressoyent; Mais apres estre venus à bout de leurs tels quels desseins, & qu'ils virent leurs conquestes acheuées, ces guerriers cogneurent aussi tost qu'ils auoyent besoin d'autres qualitez plus exquises & excellentes pour se conseruer & maintenir, autrement qu'ils estoyent en danger de s'entreconsumer & destruire eux mesmes, sans autres ennemis, que leurs propres cupiditez, & ambitieux ou auares appetits. Partant ils commencerent à reuerer, comme dit est, les hommes religieux, modestes & iustes, aussi bien que les forts & vaillans; appellerent au gouuernement des affaires, & receurent aux honneurs ceux qu'ils apperceurent auoir sagesse, prudence & viuacité d'esprit: Sans lesquelles qualitez, ils voyoyent bien que de la force & hardiesse seule deuoit aduenir peu de bien, mais du mal beaucoup à la longue. [] Ce neantmoins, c'est merueille que quelque clarté que le temps & l'experience ayent amené, il reste encore tant de rudesse en l'homme naturel, que nous voyons en tous Estats & Republiques, que ceux qui se trouuent ainsi parez, & dés quelques aages colloquez par leurs predecesseurs en la condition de Noblesse s'efforcent de l'appuyer & soustenir du tout par les seules armes, insistans sur ce foible & bien souuent imaginaire & defectueux principe, d'où sont produicts plusieurs erreurs. Car de là aduient que tous ceux qui s'adonnent à ce mestier-là, par mauuaise imitation, s'estiment estre Nobles, quoy que plebeyens, & les gaignent aisément en l'opinion du commun, & que nostre Noblesse mesprise volontiers tous ceux qui ont diuerse inclination quelque loüable qu'elle soit, s'arrestant en ceste persuasion qu'il n'y a aucun legitime commencement, ny digne entretenement quelconque de la Noblesse que les armes, dont la pluspart ignore cependant l'institution, la fin & le legitime vsage; mal qui merite grande correction, d'autant que par là on se remet sur les erres de la Barbarie des peuples anciens, qui deuroyent par raison estre couuertes & perduës entre Chrestiens. Nous aduoüons franchement, que la magnanimité ou vertu guerriere donne grand lustre à ceste vie & conuersation terrestre, quand elle est joincte aux autres Vertus, & ja auons nous confessé & accordé qu'elle est de grande efficace pour constituer vne Noblesse au* commencements, & premiers establissemens des Estats, & lors que les choses y sont confuses, dont nous auons dit les raisons. Mais apres qu'elles sont entrain, & aucunement ordonnées, il en va bien autrement. Car ceste mesme qualité guerriere ou vaillance doit estre lors plus soigneusement examinée, pour sçauoir si à la verité elle est Vertu ou non. Pource qu'elle ne peut estre Vertu, ny par consequent vtile, si elle ne s'employe pour l'équité & droicture, tant particulierement que pour l'vtilité publique. []


[retour à: Introduction]