TEXTES ET CONTEXTES DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE


Jean le Royer de Prade, Oeuures poëtiques (Paris, 1650), Preface [attribuée à Cyrano de Bergerac]

A QUI LICT.
Lecteur comme l'Imprimeur t'a déja dit dans vn autre aduertissement qui precede Annibal & Siluanus, on doit faire grand estat de tout le contenu de ce recueil de Vers, Mais l'Autheur n'est pas de mesme auis, & m'a chargé de te dire qu'il a besoin de ton indulgence pour plusieurs pieces qui se sentent de la foiblesse de l'âge où il estoit, lors qu'il les composa. Ses commencemens luy paroissent languissans parce que la suite en est trop releuée; & la multitude de pensées qui se trouuent dans ses dernieres
* ouurages luy fait accuser les autres d'indigence. Il croit qu'il ne suffit pas d'écrire au goust du siecle, qui n'estime plus que lés choses fades, & ne s'attache qu'à la superficie, puis qu'il fait moins d'estat d'vn chef-d'oeuure bien imaginé, que de quelques mots, qu'à force de les polir on a comme arrangez au compas: Il tient au contraire que le feu qui se termine en pointe, se manifeste tousiours par des sentimens qui semblent retenir sa forme, que la Poësie estant fille de l'imagination doit tousiours ressembler a sa mere, ou du moins auoir quelques-vns de ses traits, & que comme les termes dont elle se sert s'esloignent de l'vsage commun par les rimes & la cadance, il faut aussi que les pensées s'esloignent entierement; C'est pourquoy il estime peu ses ouurages qui ne sont pas de cette façon, & n'eust esté l'affection qu'vn pere a tousiours pour ses enfans, quoy que difformes, elles*[=il les] eut supprimez, à la reserue de cinq ou six pieces que tu connoistras assez, & qu'il t'offrira quelque iour plus acheuées, auec vn long ouurage de mesme force qu'il va finir. En attendant reçoy ce present auec reconnoissance, qui du moins te donnera la satisfaction de connoistre qu'il en est plusieurs capables d'écrire en vn àge où d'autres ont peine à parler. Adieu.

S.B.D.


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