TEXTES ET CONTEXTES DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE


Extraits de:
Régnier, Les Premieres Oeuures de Monsieur Regnier (1608), Satire II

Ce n'est pas que ie croye, en ces temps effrontez,
Que mes vers soient sans pere, & ne soient adoptez,
Et que ces rimasseurs, pour feindre vne abondance,
N'approuuent impuissans vne fausse semence,
Comme nos citoyens de race desireux,
Qui bercent les enfans qui ne sont pas à eux.
Ainsi, tirant profit d'vne fausse doctrine,
S'ils en sont accusez, ils feront bonne mine,
Et voudront, le niant, qu'on lise sur leur front,
S'il se fait vn bon vers, que c'est eux qui le font,
Ialoux d'vn sot honneur, d'vne bastarde gloire,
Comme gens entendus s'en veulent faire accroire:
A faux titre insolens, & sans fruict hazardeux,
Pissent au benestier, afin qu'on parle d'eux.
Or, auecq' tout ceci, le point qui me console,
C'est que la pauureté comme moy les affole.
Et que, la grace à Dieu, Phœbus et son troupeau,
Nous n'eusmes sur le dos iamais vn bon manteau.
Aussi, lorsque l'on voit vn homme par la ruë,
Dont le rabat est sale & la chausse rompuë,
Ses gregues aux genoux, au coude son pourpoint,
Qui soit de pauure mine, & qui soit mal en point,
Sans demander son nom, on le peut recognoistre:
Car si ce n'est vn poëte, au moins il le veut estre.
(vv. 22-48)

Or, laissant tout cecy, retourne à nos moutons,
Muse, & sans varier dy-nous quelques sornettes
De tes enfans bastards, ces tiercelets de poëtes,
Qui par les carrefours vont leurs vers grimassans,
Qui par leurs actions font rire les passans;
Et quand la faim les poind, se prenant sur le vostre,
Comme les estourneaux ils s'affament l'vn l'autre.
   Cependant, sans souliers, ceinture, ny cordon,
L'œil farouche & troublé, l'esprit à l'abandon,
Vous viennent accoster comme personnes yures
Et disent pour bon iour: Monsieur, ie fais des liures;
On les vend au Palais; & les doctes du temps,
A les lire amusez, n'ont autre passe-temps.
De là, sans vous laisser, importuns ils vous suiuent,
Vous alourdent de vers, d'allégresse vous priuent,
Vous parlent de fortune, & qu'il faut acquerir
Du credit, de l'honneur, auant que de mourir:
Mais que, pour leur respect, l'ingrat siecle où nous sommes
Au prix de la vertu n'estime point les hommes;
Que Ronsard, du Bellay, viuans ont eu du bien
Et que c'est honte au Roy de ne leur donner rien.
Puis, sans qu'on les conuie, ainsi que venerables,
S'assient en prelats les premiers à vos tables,
Où le caquet leur manque & des dents discourant,
Semblent avoir des yeux regret au demeurant.
   Or, la table leuée, ils curent la maschoire;
Apres graces-Dieu beut, ils demandent à boire,
Vous font vn sot discours; puis au partir de là,
Vous disent, Mais, Monsieur, me donnez-vous cela?
C'est tousiours le refrain qu'ils font à leur balade.
Pour moy, ie n'en voy point que ie n'en sois malade;
I'en perds le sentiment, du corps tout mutilé,
Et durant quelques iours i'en demeure opilé.
   Vn autre, renfrongné, resueur, melancolique,
Grimassant son discours, semble auoir la colique;
Suant, crachant, toussant, pensant venir au point,
Parle si finement, que l'on ne l'entend point.
   Vn autre, ambitieux, pour les vers qu'il compose,
Quelque bon benefice en l'esprit se propose;
Et dessus vn cheual comme vn singe attaché,
Meditant vn sonnet, medite vn euesché.
   Si quelqu'vn, comme moy, leurs ouurages n'estime,
Il est lourd, ignorant, il n'ayme point la rime;
Difficile, hargneux, de leur vertu ialoux,
Contraire en iugement au commun bruit de tous;
Que leur gloire il desrobe auecq'ses artifices;
Les dames cependant se fondent en délices,
Lisant leurs beaux escrits, & de iour & de nuict,
Les ont au cabinet souz le cheuet du lict;
Que portez à l'Eglise ils valent des matines,
Tant selon leurs discours leurs œuures sont diuines.
   Encore apres cela ils sont enfans des Cieux;
Ils font iournellement carrousse auecq'les Dieux;
Compagnons de Minerue & confits en science,
Vn chacun d'eux pense estre vne lumiere en France.
   Ronsard, fay m'en raison; & vous autres esprits
Que, pour estre viuans, en mes vers ie n'escrits,
Pouuez-vous endurer que ces rauques cygales
Esgalent leurs chansons à vos œuures royales,
Ayant vostre beau nom laschement dementy?
Ha! c'est que nostre siecle est en tout peruerty.
Mais pourtant quel esprit, entre tant d'insolence,
Sçait trier le sçauoir d'auecque l'ignorance,
Le naturel de l'art & d'vn œil auisé,
Voit qui de Calliope est plus fauorisé?
   Iuste posterité, à tesmoin ie t'appelle,
Toy qui sans passion maintiens l'œuure immortelle,
Et qui, selon l'esprit, la grace & le sçauoir,
De race en race au peuple vn ouurage fais voir;
Venge ceste querelle, & iustement separe
Du cygne d'Apollon la corneille barbare,
Qui, croassant partout d'vn orgueil effronté,
Ne couche de rien moins que l'immortalité.
(vv. 122-194)


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