TEXTES ET CONTEXTES DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE


Extraits de:
Nicola Sabbattini, Pratique pour fabriquer Scenes et Machines de Theatre, trad. M. et R. Canavaggia (Neuchâtel: Ides et Calendes, 1942, 1994), Livre II

Chap. 12 Comment on peut obtenir que toute la scène s'obscurcisse en un instant

Si l'on veut que tout soudain toute la scène s'obscurcisse on pourra procéder comme suit.
   On fera fabriquer autant de cylindres de fer étamé que de lumières à obscurcir. Ces cylindres devront être hauts d'un demi-pied au moins, quasi aussi larges, couverts, en la partie du dessus, avec juste un pertuis où laisser passer la fumée, et ouverts en dessous. Ensuite de quoi on ajustera les cylindres susdits chacun sur sa lumière, ouverts et disposés comme on peut voir sur la figure ci-après, de manière que d'un seul mouvement sur le côté de la scène on abaisse au bout des fils les cylindres sur les lumières lesquelles ainsi s'obscurciront; et, les fils remontant en place, la scène s'illuminera derechef, mais il faudra prendre garde de disposer ces lumières de telle sorte qu'aux changements de décors elles ne donnent lieu à aucun embarras, comme il a été dit au chapitre trente-neuf du livre premier.
   Lorsqu'on aura à faire l'obscurité pendant les intermèdes il conviendra de ne disposer que fort peu de lumières hors de la scène et à une certaine distance du devant car, si ces lumières étaient en abondance et voisines de la scène, comme il convient d'ordinaire, l'obscurcissement des autres serait peu sensible et l'opération susindiquée serait faite en vain. [...]

Chap. 29 Troisième façon de représenter la mer

Cette troisième façon de représenter la mer me semble meilleure que les autres déjà dites. Lorsqu'on voudra, donc, en user, on fera faire des cylindres composés de planches ne dépassant quatre pouces de large, que l'on fera scier en forme de vagues et qui devront être juste de même longueur que devra être la mer, les extrémités des cylindres étant de fort bon bois et d'un pied et demi; puis on ajustera en chacune desdites extrémités de petites manivelles de fer longues d'un pied. Achevé ce qui vient d'être dit, on fera couvrir lesdits cylindres de toile qu'on fera peindre en azur et noir et la cîme de chaque planche on fera toucher d'argent. De ces cylindres, on pourra fabriquer autant qu'il sera de besoin, les faisant ajuster sur deux bâtons si longs que devra être large la mer et les accommodant de telle sorte qu'ils puissent aisément tourner, au moyen de leurs manivelles, au-dessus desdits bâtons, les plaçant à un pied au moins de distance les uns des autres; mais lorsque, d'entre eux, devront sortir des hommes faisant semblant de surgir de la mer, il faudra les séparer par plus de distance selon qu'il sera de besoin et prendre garde que l'inclinaison desdits bois sur quoi devront reposer les cylindres soit un peu plus marquée que celle du plancher de la scène. Pour représenter ensuite le mouvement de la mer, on placera des hommes, un pour chaque manivelle, assez en retrait derrière les décors pour n'être point vus des spectateurs. Alors lentement chacun fera tourner son cylindre car de cette manière il semblera vraiment qu'ondoyent les flots de la mer. [...]

Chap. 32 Comment faire que des navires, galères ou tous autres bâtiments à voiles ou à rames avancent sur la mer vers les spectateurs et puis virent et s'en retournent en arrière

Lorsqu'on voudra feindre que des navires, ou galères, ou tous autres vaisseaux à voiles ou à rames arrivent du loin, sur la mer, vers les spectateurs et puis virent et s'en reviennent en arrière, on fera de cette manière-ci. On fabriquera des cylindres pour représenter les vagues de la mer, comme dit au chapitre vingt-neuf, mais il les faudra diviser en deux parties, à savoir pratiquer une division en leur milieu, là où devra passer le navire en sorte que, moyennant les manivelles placées aux deux bouts extrêmes desdits cylindres, les parties avoisinant la division se puissent mouvoir avec le plus de facilité possible. Ceci achevé on fera faire un navire, ou galère, ou autre vaisseau, qui soit tout en relief, sans fond, et autour on fera attacher un morceau de toile long de deux pieds au moins; on fera parachever le bâtiment avec des mâts pourvus de voiles et tous autres agrès qu'on jugera nécessaires sur mer à pareils vaisseaux et on colorera la toile et tout le reste en couleurs appropriées. Ceci accompli on fera scier une planche en forme de vague, ou davantage, selon la longueur de l'emplacement où le navire devra cheminer, et on la fera clouer debout sur sa tranche dans la largeur de la mer, à savoir en la division déjà dite des cylindres, de façon toutefois à n'embarrasser leur mouvement. Puis en la proue du navire et en sa poupe on accommodera un petit cylindre, lequel sera long d'un demi-pied, de façon qu'il puisse aisément tourner sur ses pivots. Lorsqu'on voudra ensuite faire cheminer ledit navire on procédera comme suit. Quatre hommes, postés sous le plancher de la scène, juste en dessous, à savoir sous la proue ou sous la poupe, feront avancer ladite machine, avec ses cylindres, sur le profil de la planche qui fut sciée en forme de vague car, de cette manière, le navire viendra à s'élever et abaisser faisant l'effet même qu'ont coutume de faire les vaisseaux en mer. Il faudra prendre garde que sous les cylindres qui serviront à représenter les vagues de la mer le plancher de la scène, en cet endroit, devra être ouvert afin que les hommes qui auront à opérer puissent sans embarras faire tout le nécessaire. Pour feindre ensuite que le bâtiment aille à voiles on fera de cette manière-ci: on prendra de la toile qui soit légère, on en fera des morceaux, on les ajustera à la vergue en leur donnant du gonflement au moyen d'un fil de fer, puis on rattachera la vergue au mât à l'aide d'une cordelette passant sur une poulie, en gardant les voiles abaissées; lorsqu'on voudra que le navire ait l'air de mettre à la voile un ou plusieurs hommes chargés de ce soin tireront les cordelettes et aussitôt on verra les toiles s'élever et, de même, quand on les voudra carguer il ne sera que de laisser aller les cordelettes susdites. Ceci étant tout ce qui se peut faire afin que le navire ait l'air d'aller à voiles. Pour faire semblant qu'il aille à rame, comme les galères, après avoir fait le corps du vaisseau conformément à ce qui fut dit plus haut quant à la construction des navires, on disposera de chaque côté des rames de quantité et de longueur proportionnées au bâtiment; ensuite le haut bout de toutes ces rames, de celles qui sont d'un côté aussi bien que de celles qui sont de l'autre, on fera assembler en dedans du navire et clouer sur un seul morceau de bois, au milieu duquel on en clouera un autre, comme dit au précédent chapitre au sujet de l'autre galère. Pour faire semblant que le navire aille voguant, on le fera avancer, au moyen de ses cylindres, sur le profil de la planche placée en la longueur de la mer, comme dit pour le navire à voiles, et, de temps en temps, l'homme qui en aura le soin élèvera et abaissera le morceau de bois qui fut cloué au milieu pour lever et abaisser les rames car, de cette manière, il semblera que la galère aille voguant. Lorsqu'on les voudra ensuite faire retourner en arrière on fera virer ledit navire ou la galère; on posera les deux cylindres sur le profil de la planche, sur quoi on fera ensuite avancer le vaisseau jusques à ce qu'il ait joint le point du départ, soit aux rames, soit à la voile. [...]

Chap. 43 Comment faire qu'un nuage descende droit du ciel sur la scène, avec des personnes dedans

Quand il faudra faire qu'un nuage descende droit du ciel sur la scène avec des personnes dedans on procédera comme suit.
   On fera faire une glissière composée de deux poutres si longues qu'il y aura d'espace entre le dessus du ciel et le dessous de la scène et qui soient de bonne grosseur à savoir de neuf pouces, au moins de quatre; dedans on fera une rainure à queue d'aronde, laquelle devra être bien lisse et avoir un demi-pied de profondeur et autant de largeur. Puis on la placera en lieu convenable, derrière une cloison, assujettie à la muraille par ses tirants et en sorte qu'elle se trouve perpendiculaire à l'horizon. On ajustera ensuite en la glissière une autre pièce de bois de grosseur égale, ou un peu moindre afin qu'elle puisse aisément courir en la glissière, laquelle pièce de bois devra mesurer six ou sept pieds de longueur. Ceci fait, à l'extrémité de ladite pièce de bois on fixera, avec de bonnes chevilles, une autre pièce de bois encore, de même grosseur, qui devra être si longue que l'on voudra que le nuage se trouve venir avant sur la scène; à l'endroit que devra être placé le nuage, à savoir à la distance de deux pieds et demi, on clouera une autre pièce de bois, longue autant qu'il y aura dudit endroit à l'extrémité la plus basse de la pièce de bois mise en la glissière, l'assujettissant bien, là aussi, avec des chevilles; ces pièces de bois formeront un triangle rectangle. Ensuite, à chacune des extrémités du bois placé en la glissière, on mettra un anneau de fer qui soit de bonne grosseur afin de pouvoir soutenir le poids, non seulement du nuage, mais encore des personnes qui se devront tenir dessus tant lors de la descente dudit nuage que durant sa remontée en place; en chacun des anneaux susdits on attachera une corde bien solide; la corde de dessus on la fera passer sur une poulie bien assujettie et placée au-dessus du ciel, perpendiculairement à la glissière. Après quoi la corde descendant vers le bas se viendra enrouler sur une manivelle qui devra être placée sous le plancher de la scène, au bas de la glissière; un bout de la seconde corde sera noué à l'anneau de dessous, son autre bout étant enroulé sur la manivelle à l'inverse du premier afin que, quand l'un s'enroule, l'autre se déroule dans la même proportion. On fera ensuite le nuage, de grandeur convenable, renforcé par des traverses de bois et des cerceaux, de façon que les personnes y puissent tenir à l'aise et en sécurité, le faisant recouvrir de toile et peindre au naturel, le plus qu'il sera possible, et le clouant solidement à l'extrémité de la pièce de bois placée à cet effet.
   Toutes ces choses accomplies, à l'encontre de la glissière susdite il faudra faire, dans le ciel, une entaille où puisse passer commodément la pièce de bois soutenant le nuage, entaille qui se devra poursuivre de haut en bas jusques au plancher de la scène. Pour qu'elle ne soit point vue, on clouera, au pied de la pièce de bois, un morceau de toile qui ait mêmes longueur et largeur qu'elle et soit colorié comme le ciel. On ajustera pareillement un morceau de toile en dessus dont une extrémité sera fixée dans le ciel et l'autre à l'autre extrémité de la pièce de bois susdite. Quand le nuage s'abaissera le morceau de toile placé en dessus s'abaissera lui aussi, cachant l'entaille, et le morceau de toile de dessous descendra de même, l'entaille restant toujours dissimulée; le contraire se produira à la montée en sorte qu'on ne verra jamais aucune ouverture. Il faudra avoir soin, toutefois, que le nuage s'aille cacher en un des vides ménagés entre les morceaux du ciel. Pour enlever le nuage, on placera à la manivelle deux ou quatre hommes qui devront abaisser ou élever le nuage selon le besoin. [...]

Chap. 50 Comment faire, sans nuage, descendre une personne du ciel, laquelle arrivée sur le plancher de la scène y pourra aussitôt marcher et danser

S'il advient, en cours d'intermède, d'avoir à faire descendre sans nuage une personne du ciel, il faudra procéder comme suit. On fera fabriquer un support en équerre, pareil aux autres dits plus haut dans les chapitres précédents; mais, en place de la pièce de bois soutenant le nuage, il faudra, ici, mettre en la pièce maîtresse, en dedans de la glissière, une verge de fer si grosse qu'elle puisse de façon sûre soutenir le poids d'un homme, son étai, en dessous, étant de même fer. Puis, en son extrémité, on placera un siège en forme de selle si petit qu'il sera possible, surtout sur le devant, prenant garde, toutefois, qu'il soit si stable que puisse commodément s'y tenir à cheval celui qui devra descendre. Il y faudra, en sus, des étriers avec une étrivière si longue que sera la jambe de la personne et cet étrier devra être placé de telle manière qu'on y puisse engager le talon et non la pointe du pied en sorte que, non seulement l'étrier sera recouvert par le pied, mais l'étrivière recouverte aussi par la jambe.
   Voulant passer, ensuite, à l'exécution on mettra la personne à cheval sur cette sellette, tenant son talon en l'étrier; puis on fera, d'un mouvement lent, descendre le support en équerre et, lorsque l'étrier joindra le plancher de la scène, la personne, dextrement, dégagera son pied de l'étrier, écartant quelque peu les jambes en sorte que le support pourra descendre sous la scène par une ouverture ménagée à cette fin et, qu'à l'instant même, la personne pourra se mettre à danser sur le plancher de la scène. [...]


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