TEXTES ET CONTEXTES DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE


Scarron, 'Requeste de Faimmort, parasite, à vn President, Oeuures (1644), pp. 79-84

    O jadis mon bon President,
Qui tant faisiez agir ma dent,
Mais maintenant inacostable
Principalement à la table,
Je, pauure malheureux chetif,
De Marche en Famine natif,
Appellé le Grec du vulgaire
Encor que ie n'en sçache guere,
Je, dis-ie, Pierre de Faimmort,
Vous aprens qu'vn chacun me mort,
Moy qui soulois vn chacun mordre,
Et du depuis que, par vostre ordre,
Vostre Suisse, sauuage & fier,
Au cur de bronze ou bien d'acier
(Lequel des deux, beaucoup n'importe),
Au nez me ferma vostre porte
Et ioignit verberation
A si dure reception;
Que ie suis des plus miserables,
Que i'ay perdu toutes mes tables,
Qu'oncques depuis ie n'ay vomy
Et n'ay plus mangé qu'à demy;
Qu'enfin, depuis ce coup de hampe,
Comme on voit sans huile vne lampe
Languir & tirer à sa fin,
Je suis prest, par excez de fain
Et par defaut de nourriture,
De seruir aux vers de pasture,
Si ce n'est qu'autres animaux
Qui me font desjà mille maux
(Mais tout est permis à la guerre)
Ne me mangent auant qu'en terre
Mon affamé corps soit rangé,
Qui tant d'autres corps a mangé,
Tant en potages, estuuées,
Carbonnades que fricassées,
En pastez, fritures, bouilly,
Capilotades que rosty.
Helas! L'eau me monte à la bouche
A ce discours qui tant me touche.
Mais helas! Vous ne serez plus,
Grand repas dont ie suis exclus,
Où ie mangeais à panse pleine
Iusqu'à perdre tousiours haleine,
Et souuent tant auidement
Que ie rendois fort frequemment
Les viures que i'auois peu prendre.
Car à vous seule ie veux apprendre
Que peu me chaut, en verité,
De rien garder qu'argent presté;
Mesme, afin qu'on y prenne garde,
De secrets iamais ie ne garde,
Et ie n'ay iamais rien celé,
Si ce n'est ce que i'ay volé.
En ce mien defaut que i'aduouë,
S'en faut beaucoup que ie me louë;
Mais i'y rends à vostre Grandeur
Grand tesmoignage de candeur:
Cas honteux, icy ie confesse,
Mais la misere qui me presse
M'ordonne de ne rien cacher
A vous, que ie veux rechercher,
Chez qui ie veux rentrer en grace,
De qui ie veux reuoir la face
Benigne, comme ie l'auois
Alors que chez vous ie mangeois,
D'où vous me chassates, beau sire,
Parce que i'y soulois mesdire,
Et qu'en disnant, trop volontiers
Je parlois du quart & du tiers.
Jour dont le souuenir m'effraye,
De charbon plustost que de craye,
De moy marqué tousiours sera.
Et toy, Suisse, de qui le bras
Haussa mais fit aussi descendre
Trop viste dessus mon dos tendre
Ton grand baston de fer cornu,
Dis, quel bien t'en est il venu?
Mais ouure tes oreilles closes
Et apprens les maux que tu causes.
Sçache, depuis le iour maudit
Que le grand President te dit
Que to me fermasses la porte,
Que pour moy toute ioye est morte;
Qu'outre la perte des repas
(Mais perdre plus on ne peut pas),
Qu'outre, dis-ie, la grande perte
De mainte table bien couuerte,
J'ay pensé perdre le renom,
Et que l'on a fait sur mon nom
Cent ridicules anagrammes,
Cent satiriques Epigrammes,
Quelques-vns Poëmes entiers,
Que ie brûlerois volontiers,
Quelques autres liures en prose,
Sur lesquels rien dire ie n'ose,
Car ie crains, apres tous ces Vers,
Les coups de bastons secs ou vers:
Quels qu'ils soient, ils sont bien à craindre;
On n'en guerit pas pour s'en plaindre.
Pour moy, lors que i'en ay receu,
Par moy personne ne l'a sceu,
Et ie passerois sous silence
Le Suisse auec sa violence
Et ne parlerois du tout point
De l'excez fait à mon pourpoint;
Mais icy pitié ie veux faire,
C'est pourquoy ie ne m'en puis taire.
O Dieu! que ces digressions
Monstrent bien mes afflictions,
Et que mon ame qui succombe
Veut laisser mon corps à la tombe!
    Ce consideré, Monseigneur,
Je vous coniure, par l'honneur
Dont vostre personne est si pleine,
De prendre pitié de la mienne
Et de dire à vostre portier
Que plus enuers moy ne soit fier.
Dittes-luy bien qu'il soit paisible,
Car c'est vn homme fort terrible
Et qui frappe comme vn vray fou
Sans viser ny regarder où.
Dittes-luy comme, fauorable,
Vous voulez bien qu'à vostre table,
Que ie perdis par grand mechief,
Je boiue & mange derechief.
Ce faisant, vous sauuez la vie
A celuy qui n'a d'autre enuie
Ny mesme exercice plus dous
Que de dire du bien de vous,
Luy qui peu souuent autruy louë;
Mais faut voir à qui l'on se iouë
Et, pour agir plus seurement,
Se prendre aux foibles seulement.
    Fait à Paris, ce mois d'Octobre,
Par moy, qui malgré moy suis sobre,
L'irrasatiable Faimmort,
Qui sens mauuais auant ma mort;
Mais comment auoir bonne haleine,
Ne trouuant à manger qu'à peine?
Certes, en ce bas monde icy,
Force gens l'ont mauuaise aussy.


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