TEXTES ET CONTEXTES DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE


Extrait de:
Charles Sorel, Polyandre. Histoire comique, 2 vol. (Paris, 1648), pp. 297-303

[...] la dessus l'on fit aprocher cet illustre du siecle [Musigène], qui apres plusieurs reuerences reiterées ayant baisé vn papier ployé en quatre, le presenta à Æsculan, & luy dit, Que l'ardeur du zele qu'il auoit eu à luy témoigner son affection & son obeissance, n'auoit peu receuoir de plus longs delais, & qu'il auoit pris l'occasion d'vn petit ouurage qui luy deuoit seruir d'introducteur aupres de luy. Æsculan prit cecy gratieusement, & le remercia auec assez d'humilité. Ayant desployé le papier, il dit à son fils, qu'il auoit meilleure veuë & meilleure voix que luy, pour donner le contentement à la compagnie de cette lecture. Neophile prononça les vers d'assez bonne grace, & à peu prez suiuant les regles Poëtiques: [...] Aucun de ceux qui y auoient disné ne s'en estoit encore allé, & pource qu'ils faisoient les complaisans enuers ceux dont ils auoient la table libre, ils certifierent tous à Neophile que iamais personne n'auoit si bien trouué le biais par où il se falloit prendre pour loüer son pere, que Monsieur Musigene, & Polyandre declaroit aussi qu'il estoit de leur aduis. Il n'y auoit que Gastrimargue, qui en peine de perdre les bonnes graces de ceux chez qui il faisoit tant de bons repas, ne pouuoit quitter son humeur critique, s'imaginant que son sçauoir acquis de longue main, l'auoit estably iuge des trauaux de tous les Autheurs, tant anciens que modernes. Lors que l'on luy demanda ce qui luy sembloit de celuy-cy, il dit; L'Autheur peut bien receuoir correction, car la piece est seulement consignée sur le papier par les traits d'vne plume d'oyson imbibée d'ancre, & n'east pas encore marquée par les caracteres & presses de la Typographie. Musigene l'eust querellé volontiers sur ses façons de parler, qui sembloient l'offencer. Neantmoins il protesta qu'il vouloit bien que chacun dist son sentiment de son ouurage. Alors ayant commencé de le lire, Gastrimargue l'interrompoit à chaque vers: Tantost il disoit que les rimes n'estoient pas riches, que les paroles sentoient la Prose & non pas la Poësie, que les Hemistiches estoient mal couppés, & que toutes les matieres qui estoient là deuoient estre traitées auec plus de doctrine; Et enfin il parla de cette sorte; Ie voy bien que Monsieur est des Autheurs de la nouuelle bande, qui méprisant les Loix anciennes, ne veullent plus parler de Phbus ny du cheual Pegase, ny de la fontaine Aganippide & de l'Helicon, & qui abandonnent tous les vrais mots poëtiques: C'est pourquoy ie ne m'estonne pas si les neuf surs Pierides ne les inspirent point & n'échaufent point leur cerueau de leur enthousiasme. Ils n'vsent que de paroles populaires & triuiales, telles que l'on les entend aux coins des ruës. I'ateste Parnasse que cette versification n'est point la legitime. Gastrimargue prononça cecy d'vn accent magistral, qui fit que Musigene ne put dissimuler son courroux. Il dit qu'il ne faloit pas penser que la Poësie Françoise qui n'estoit faite que pour les gens du Monde & de la Cour se deust asseruir aux loix des Pedans; Surquoy Gastrimargue haussant sa voix d'vn ton plus haut, luy dit; Quoy vous osez parler de Pedans, & sçauez vous ce que c'est? vous a t'on apris que l'on abuse de ce mot, le prenant en mauuaise part? Pedant, ne signifie t'il pas vn instituteur ou instructeur de ieunesse, qui est la plus noble de toutes les occupations? ie veux bien que vous sçachiez, Monsieur, mon amy, que si ie me voulois mesler d'instruire vn ieune homme, ie le rendrois plus capable en dix iours, que la pluspart des Poëtes de ce temps ne le seront en toute leur vie. Sçauez-vous bien ce que c'est du Polyanthea, du grand Vocabularium, Amaltheum & Cornucopia?
    Il voulut estonner Musigene par ces grands mots, & le mettre hors de garde, comme en effet, il témoigna bien quelque ignorance ayant dit Qu'il auoit assez ouy parler de ces gens là dans des liures; Car il pensoit que ce fussent des noms de quelques Heros d'Histoire ou de Poëme. Son aduersaire en fit vn grand esclat de risée, ce qui redoubla sa colere, & luy fit dire, que s'il ne sçauoit pas tant de Grec & de Latin que Gastrimargue, il sçauoit de bon François, & qu'il auoit cet auantage au dessus de luy, qu'il sçauoit mieux sa langue maternelle, laquelle il estoit bien honteux à luy d'ignorer. C'est belle merueille que cela, reprit Gastrimargue; Ce n'est que la langue des nourrices & des enfans. C'est la langue de nos Princes & de toute leur Cour, dit hautement Musigene, i'ayme mieux la sçauoir qu'vne langue morte. Pour vous l'on void bien que vous l'ignorez, vsant de mots barbares & inusitez comme vous faites, & qu'à peine l'on pardonneroit à vn Polonnois, ou à vn Transsiluain. []


[retour à: Pierre Montmaur]