TRAITÉ

DE LA

COMEDIE

ET DES

SPECTACLES,

SELON LA TRADITION
DE L'EGLISE,

Tirée des Conciles & des Saints Peres.


A PARIS,
Chez PIERRE PROMÉ, ruë de la Vieille
Bouclerie, à la Charité.

M. DC. LXVII.
Avec Privilege, & Approbation.


PRIVILEGE
du Roy.

LOVIS par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre, A nos amez & feaux Conseillers les Gens tenans nos Cours de Parlements, Maistres des Requestes ordinaires de nostre Hostel, Baillifs, Seneschaux, Prevost de Paris, ou leurs Lieutenans: Salut; Nostre bien amé PIERRE PROMÉ Marchand Libraire à Paris, nous a fait remonstrer qu'il luy a esté mis és mains un Livre intitulé Le Traité de la Comedie & des Spectacles, &c. qu'il desireroit faire imprimer & donner au public; mais il craint qu'en ayant fait la dépense, d'autres le voulussent imprimer à son prejudice; s'il ne luy estoit par nous pourveu de nos Lettres de permission & Privilege special, qu'il nous a tres-humblement fait supplier luy octroyer. A CES CAVSES, voulans favorablement traiter l'Exposant, Nous luy avons permis & accordé par ces presentes d'imprimer ledit Livre intitulé Traité de la Comedie & des Spectacles, &c en tel volume, marge, caracteres & autant de fois que bon luy semble-


ra, pendant le temps de sept années consecutives, à commencer du jour qu'il sera achevé d'imprimer, iceluy vendre & distribuer par tout nostre Royaume. Faisons deffenses à tous Imprimeurs, Libraires, & autres, d'imprimer, faire imprimer, vendre & distribuer ledit Livre, sous quelque pretexte que ce soit, mesme d'impression étrangere & autrement, sans le consentement dudit Exposant, ou de ses ayans cause, sur peine de confiscation des Exemplaires contrefaits, deux mil livres d'amande applicable moitié à l'Hospital General, & l'autre moitié à l'Exposant, & de tous despens, dommages & interests: à la charge d'en mettre deux Exemplaires en nostre Bibliotheque publique, un autre en celle de nostre Cabinet des Livres de nostre Chasteau du Louvre, & un en celle de nostre tres-cher & feal Chevalier, Chancelier de France le Sieur Seguier, à peine de nullité des presentes; du contenu desquelles vous mandons & enjoignons faire joüir l'Exposant & ses ayans cause, plainement & paisiblement, cessant & faisant cesser tous troubles & empeschement au contraire. Voulons qu'en mettant au commencement ou à la fin dudit Livre l'Extraict des presentes. Elles soient tenuës pour deuëment signifiées, & qu'aux copies collationnées par l'un de nos amez & feaux Conseillers Secretaires, foy soit adjoustée comme à l'o-


riginal. Mandons au premier nostre Huissier ou Sergent faire pour l'execution des presentes toutes significations, deffenses, saisies & autres actes requis & necessaires, sans demander autre permission: Car tel est nostre plaisir. DONNÉ à Paris le 6. jour de Novembre, l'an de grace 1666. & de nostre Regne le vingt-quatriéme. Signé. Par le Roy en son Conseil, BERTHAVT.

  Ledit Promé a fait part du present Privilege à Louys Billaine, suivant l'accord fait entr'eux.

  Registré sur le Livre de la Communauté des Marchands Libraires, suivant l'Arrest du Parlement de Paris, en datte du 8. Avril 1653. Fait à Paris ce 23. Novembre 1666. Signé S.PIGET, Syndic.

Achevé d'imprimer pour la premiere fois, le 18. Decembre 1666.


APPROBATION
des Docteurs.

NOVS soubsignez Docteurs en Theologie de la Faculté de Paris, certifions avoir leu un Traité de la Comedie & des Spectacles, &c. lequel nous avons trouvé tres-Chrestien & tres-pieux. Fait le 17. jour de Decembre 1666.

DV FRESNE DE MINCÉ.
L. MARAIS.


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TRAITÉ

DE LA

COMEDIE

ET DES

SPECTACLES

La critique ordinaire de la Comedie fonde ses jugemens sur l'application qu'elle fait des regles de la Poëtique aux ouvrages particuliers dont elle pretend découvrir les deffauts, ou les beautés. Elle considere le choix


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du sujet, soit qu'il soit Historique, fabuleux, ou meslé. Elle en regarde le commencement la suite & le dénoüement, si les passions y sont traitées avec delicatesse, ou avec force & vehemence selon leur nature, ou selon leur degré, si les caracteres, & les mœurs des nations, des âges, des conditions, des sexes, & des personnes y sont gardés: si l'action, le temps, & le lieu sont conformes aux regles que les Poëtes se sont prescriptes pour faire que l'esprit de l'Auditeur n'estant point partagé soit plus susceptible du plaisir, ou de l'instruction qu'on pretend luy donner: si la versification en est belle & pure, & si les vers aydent par leur tour, par leur justesse, par


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leur son, par leur gravité, par leur douceur, par leur richesse & leur magnificence, par leur agréement, par leur langueur, ou par leur vitesse à la fidelité de la peinture que les pensées qu'ils expriment, doivent faire dans les esprits, ou à l'émotion du cœur qui doit estre excité par les sentimens qu'ils representent. Selon que ces choses se trouvent, ou manquent dans la composition d'un Poëme Dramatique, il est receu avec applaudissement, ou avec mépris.
   La critique que j'entreprends aujourd'huy n'est pas de cette nature, elle laisse à la Poëtique toute sa jurisdiction, mais aussi elle luy est beaucoup superieure, elle a droit de corriger ce qui est mes-


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me selon les loix les plus estroittes, & les plus severes de cet art. Comme c'est la Religion de IESUS-CHRIST qui la guide, elle suit des regles infaillibles, & pourveu qu'elle les applique avec justesse & avec fidelité, elle ne se trompe point dans ses jugemens.
   Ie n'écris pas icy pour ceux qui ne croyant point à la Religion Chrestienne, encore qu'ils la professent exterieurement, ne doivent estre regardés que comme des Payens baptisez qui desavoüent par leur irreligion, & par leur impieté, l'offre que leurs parens ont fait d'eux à l'Eglise, & retractent les promesses les plus solemnelles de leur baptesme. L'abysme de leur aveugle-


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ment, & de leur misere leur fait rejetter avec mépris les verités les plus certaines du Christianisme, & comme elles sont les principes & les fondemens de ce discours, ils sont assés mal-heureux pour n'en tirer aucun fruict. Elle n'est donc que pour ces Chrestiens qui partagent en quelque façon l'Evangile, en reconnoissant ses mysteres, parce qu'ils n'en sont pas incommodés; & ne reconnoissant pas ses maximes (au moins dans la pratique) parce qu'elles condamnent leur vie, & leur libertinage; comme ils veullent s'abandonner aux desirs de leur cœur, ils corrompent les plus solides verités, ils cherchent à trouver innocent ce qu'ils ne veullent pas cesser de


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faire, ils obscurcissent leurs esprits par des tenebres volontaires, pour suivre sans remords la coustume qu'ils ne veullent pas surmonter: & la peur qu'ils ont de découvrir des verités qui les empescheroient de pecher en repos, fait qu'ils demeurent dans des erreurs communes, sans vouloir examiner si ce sont en effet des erreurs. Ils y sont mesme fortifiés, parce qu'ils les voyent authorisées par l'exemple, ou par l'approbation de beaucoup de personnes qui ont une pieté feinte, ou peu éclairée; & qui accommodent les maximes de l'Evangile au relâchement de leurs mœurs, au lieu qu'ils devroient former leurs mœurs sur les verités de l'Evangile.


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   Comme ces personnes ne sçauroient nier les principes de nostre Religion, c'est à elles que j'adresse particulierement cét ouvrage; j'espere leur prouver que la Comedie en l'estat qu'elle est aujourd'huy n'est pas un divertissement innocent comme ils se l'imaginent, & qu'un Chrestien est obligé de la regarder comme un mal. Pourveu qu'on veuïlle estre de bonne foy, on en sera facilement persuadé, si on veut examiner la nature de la Comedie, son origine, ses circonstances, & ses effets, & si on veut s'instruire de la tradition universelle de l'Eglise sur ce sujet par les sentimens des Peres qui en ont parlé, & par ceux de l'Eglise assemblée dans un tres-grand nombre de


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Conciles. Il me semble que voila la meilleure maniere & la plus seure de trouver la verité, & que cét ordre est le plus naturel, & le plus regulier que je puisse garder.
   Ie ne pretends pas en parlant de la Comedie traiter seulement de cette sorte de Poëme qui a premierement, & plus proprement porté ce nom par l'institution des hommes; Mais comme ce nom d'une espece particuliere est devenu en France un nom general qui convient à toutes les pieces de theatre, soit qu'elles soient effectivement des Comedies, soit aussi que ce soient des Tragedies, ou des Tragicomedies; c'est sous ce nom que j'ay pretendu examiner toutes sortes


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de Poëmes Dramatiques, & en general, par ce qu'ils ont de commun, & en particulier, par ce qui fait leurs especes differentes.
   L'idée generale qu'on peut former de la Comedie, c'est à dire du Poëme Dramatique, n'est autre chose que la representation naïve d'une action, ou pour mieux dire, d'un évenement, dans sa substance & dans ses circonstances. C'est une veritable peinture, les paroles y peignent les pensées; & l'action, les actions & les choses; & si cette definition peut convenir en quelque sorte à l'Histoire, & à la fable; le Poëme Dramatique a cela de different d'elles, qu'outre qu'elles ne luy servent que de matiere; il


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nous fait voir les choses comme presentes, que l'Histoire & la fable nous raconte comme passées, & qui les represente d'une maniere vive, animée, & pour ainsi dire, personnelle; au lieu que l'histoire & la fable ne nous les font voir que d'une maniere morte, & sans action. Par l'Histoire nous rappellons les choses passées jusques à nous, & par le Poëme Dramatique, ce sont pour ainsi dire, les choses qui nous font remonter jusques à elles. Dans cette idée generale, il n'est ny bon ny mauvais; il est susceptible de toutes sortes de sujets, & de toutes sortes de circonstances; & tant qu'il demeure dans cette indetermination, qui n'a d'estre que dans l'esprit des


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hommes, & dans les livres de Poëtique, il n'est digne ny d'approbation, ny de blâme. Ce n'est pas aussi par cét endroit que je pretends examiner la Comedie: le discours que j'ay entrepris appartient à la Moralle, & non pas à la Methaphysique: je veux parler de la Comedie comme on la joüe, & point du tout comme on ne la joüe pas. C'est pour cela qu'il est necessaire d'en venir à un plus grand détail; & apres avoir dit ce qui est de commun à toutes les Comedies, & qui compose comme leur genre, il faut faire voir ce qui est de particulier dans chaque espece, & discourir de sa nature, & de son origine, en y joignant ses circonstances, & ses effets comme je me le suis proposé.


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   Les especes du Poëme Dramatique sont, la Tragedie, la Tragicomedie, & la Comedie: cette derniere à* encore ses subdivisions; car si elle est entre des personnes communes, elle retient simplement le nom de Comedie; & si elle a pour sujet une avanture de Bergers & de Bergeres, elle s'appelle Pastoralle: je laisse la derivation de leurs noms à ceux qui ont traité de la Poëtique, on la peut voir dans Iules Cesar Scaliger, si on a besoin d'en estre instruit. L'idée qui y est attachée par l'institution des hommes, est ce qui nous en peut faire connoistre la nature; car ce qu'on entend par le mot de Comedie, n'est autre chose que la representation d'une avanture agrea-


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ble & gaye, entre des personnes communes. Ce qu'on entend par le terme de Tragedie, est la representation serieuse d'une action funeste, & considerable par l'imitation reelle des mal-heurs de quelques personnes de grande qualité, ou de grand merite, & celuy de Tragicomedie signifie la representation d'une avanture dans laquelle les principales personnes sont menacées de quelques grands mal-heurs, qui sont effacés à la fin par un évenement heureux.
   On ignore l'origine de la Tragedie, & on sçait seulement que ça
* esté le Poëte Thespis qui a commencé à la mettre dans un ordre plus regulier, encore que la maniere dont les Acteurs se gastoient le visage, pour leur te-


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nir lieu de masques, dont on n'avoit pas encore l'invention, nous montre, que le siecle, les Poëtes, & les spectateurs estoient fort grossiers.
    Pour la Tragicomedie, elle a esté inconnuë aux Grecs; & c'est aux Romains & à ceux qui les ont suivis, qu'il en faut attribuer & l'invention & le progrés.
   A l'égard de la Comedie, Scaliger en rapporte amplement l'origine dans le premier livre de sa Poëtique; & l'on y voit qu'elle a commencé par les débauches des jeunes gens.
    Iuventus ergo vacui temporis otio atque licentia noctis abusa, secura imperiorum, vel heri, vel patroni, vel parentum, per pagos (nondum enim, in urbes convenerant)


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discurrere: legimus enim apud Livium comessationes, qui mos cum ipso nomine simul ad nos deductus est, unde hi lusus quos vicatim exercerent παρα τήν ώδήν καί τάς κώμας [para tén odén, kaí tás kómas] apte Comœdiam dixere.
   Les pastorales ont commencé par les amours des Bergers & des Bergeres, ce qui est rapporté dans le mesme Scaliger d'une maniere peu honneste: Il est vray que les Satyres qui y joüent un roolle presque necessaire, ne contribuent pas à les rendre plus modestes; Le Tasse qui est l'Autheur de la Pastorale la plus belle & la plus delicate qui fut jamais, n'a pas crû se pouvoir dispenser d'introduire un satyre dans son Aminte, se faisant en cette occasion une espece de religion de


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son immodestie.
   Si l'on veut regarder la simple Comedie dans son progrés, & dans sa perfection, soit pour sa matiere, & pour ses circonstances, soit pour ses effets; n'est-il pas vray qu'elle traite presque toûjours des sujets peu honnestes, ou accompagnés d'intrigues scandaleuses? les expressions mesme n'en sont elles pas sales, ou du moins immodestes? peut-on nier ces verités des plus belles Comedies d'Aristophane, & de celles de Plaute, & de Terence.
   Les Italiens qui sont les premiers Comediens du monde, n'en remplissent-ils pas leurs pieces? les farces Françoises sont elles pleines d'autres choses? & mes-


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me de nos jours, ne voyons-nous pas ces mémes deffauts dans quelques unes des Comedies les plus nouvelles? Les Espagnols n'y ajoûtent-ils pas l'application des choses saintes à des usages ridicules? & si les Comedies qu'on a joüées depuis trente ans en France sont exemptes de ces vices, ne sont-elles pas dignes du mesme blâme que nos Tragedies & Tragicomedies? par la maniere d'y traitter nos passions?
   Quels effets peuvent produire ces expressions accompagnées d'une representation reelle; que de corrompre l'imagination, de remplir la memoire, & se répandre apres dans l'entendement, dans la volonté, & en suite dans les mœurs? Il y aura en cét endroit


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beaucoup de personnes qui asseureront qu'ils n'ont jamais receu aucune impression mauvaise par la Comedie; mais je soustiens ou qu'ils sont en petit nombre, ou qu'ils ne sont pas de bonne foy, ou que la seule raison par laquelle la Comedie n'a pas esté cause de la corruption de leurs mœurs, c'est parce qu'elle les a trouvé corrompus, & qu'ils ne luy ont rien laissé à faire sur cette matiere. Il n'y a rien dans la nature de la Tragedie, ny de la Tragicomedie qui puisse nous les faire desaprouver; il paroist mesme que le but des premiers Tragiques à esté bon, & qu'ils ont voulu instruire les peuples d'une maniere qui fût capable de les frapper davantage, que la simple exposition des


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choses qu'ils leur voulaient insinuer, n'auroit peu faire: La Tragedie considerée par cét endroit ne paroist pas plus mauvaise que les paraboles des Hebreux, les hieroglyphes des Egyptiens, & les Emblesmes; les Tragedies mesme des premiers Poëtes sont toutes morales, & pleines de sentences; & s'il y en a quelque fois qui soient contraires à la verité, il s'en faut prendre à la Morale des Payens, & non pas à la Tragedie, qui rapporte comme vertueux, ce qui passoit pour vertueux en son temps, quoy qu'il eût le vice general de toutes les vertus payennes. Les anciens voulans donc instruire les peuples, & la forme de leur culte n'admettant que des sacrifices, &


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des ceremonies sans aucune exposition, ny interpretation de leur religion, qui n'avoit point de dogmes certains: ils les assembloient dans les places publiques (car ils n'avoient pas encore l'usage des theatres, qui ne furent mesme inventés qu'apres qu'on se fût servy quelque temps de chariots pour faire que les Acteurs fussent veus de plus loin) & ils leur inspiroient par le moyen des spectacles, les sentimens qu'ils pretendoient leur donner, croyant avec raison qu'ils étoient plus susceptibles de recevoir une impression forte, par l'expression reelle d'une personne considerable, que par toutes les instructions qu'ils eussent peu recevoir d'une autre maniere plus simple


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& moins vive. La pluspart des Tragedies de Sophocles & d'Euripide sont de cette nature, & si les siecles suivans n'avoient pas adjousté plus de corruption dans le choix des sujets & dans la maniere de les traiter, il seroit difficile de blâmer la Comedie dans les Payens, quoy qu'elle fût toûjours tres-blâmable dans les Chrestiens dont la vocation est si sainte & si relevée, que les Peres nous témoignent que les spectacles profanes leurs* ont toûjours esté interdits: mais outre cela il est tres-certain, que c'est à tort qu'on pretend justifier celles de ce temps par l'exemple des anciennes, rien n'estant si dissemblable qu'elles le sont. L'amour est presentement la passion qu'il


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y faut traitter le plus à fonds; & quelque belle que soit une piece de Theatre, si l'amour n'y est conduit d'une manieref delicate, tendre & passionnée, elle n'aura d'autres succez que celuy de dégoûter les spectateurs, & de ruiner les Comediens. Les differentes beautés des pieces consistent aujourd'huy aux diverses manieres de traitter l'amour; soit qu'on le fasse servir à quelque autre passion, ou bien qu'on le represente comme la passion qui domine dans le cœur. Il est vray que l'Herodes de Monsieur Heinsius est un Poëme achevé, & qu'il n'y a point d'amour: Mais il est certain aussi que la representation en seroit fort ennuieuse. Car il faut avoüer que la cor-


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ruption de l'homme est telle depuis le peché, que les choses qui l'instruisent ne trouvent rien en luy qui favorise leur entrée dans son cœur. Il les trouve seiches & insipides, au lieu qu'il court pour ainsi dire au devant de celles qui flattent ses passions, & qui favorisent ses desirs: Ce n'est donc plus que dans les livres de Poëtique que l'instruction est la fin du Poëme Dramatique. Cela n'est plus veritable, ny dans l'intention du Poëte, ny dans celle du spectateur. Le desir de plaire est ce qui conduit le premier, & le second est conduit par le plaisir d'y voir peintes des passions semblables aux siennes: car nôtre amour propre est si delicat, que nous aimons à voir les portraits de nos passions


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aussi bien que ceux de nos personnes. Il est mesme si incomprehensible, qu'il fait par un étrange renversement, que ces portraits deviennent souvent nos modeles, & que la Comedie en peignant les passions d'autruy, émeut nostre ame d'une telle maniere qu'elle fait naître les nostres, qu'elle les nourrit quand elles sont nées, qu'elle les polit, qu'elle les échauffe, qu'elle leur inspire de la delicatesse, qu'elle les réveille quand elles sont assoupies, & qu'elle les r'allume méme quand elles sont éteintes. Il est vray qu'elle ne fait pas ces effets dans toutes sortes de personnes: mais il est vray aussi qu'elle les fait dans un grand nombre, qu'elle les peut faire dans toutes, & qu'elle les doit faire méme plus


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ordinairement, si on considere de bonne foy quel est l'empire naturel d'une representation vive, jointe à une expression passionnée sur le temperament des hommes. Il est tous les jours émeu par l'eloquence des Orateurs, il le doit étre à plus forte raison par la representation des Comediens: ils y âjoûtent mesme tout ce qui les peut aider à ce dessein, leur declamation, leur port, leurs gestes & leur ajustement. Les femmes ne negligent rien pour y paroistre belles: elles y reüssissent quelquefois, & s'il y en a quelqu'une qui ne la soit pas, il ne faut pas s'en prendre à la Comedie, rien n'est plus contre son intention, puisqu'elle luy fait tenir la place d'une personne qui a esté l'objet d'une pas-


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sion violente, qu'une Comedienne sans beauté ne represente pas fidellement: mais ce qui est de plus deplorable, c'est que les Poëtes sont maistres des passions qu'ils traittent, mais ils ne le sont pas de celles qu'ils ont ainsi émeuës; ils sont asseurés de faire finir celles de leur Heros, & de leur Heroine avec le cinquiéme acte, & que les Comediens ne diront que ce qui est dans leur roole, parce qu'il n'y a que leur memoire qui s'en mesle. Mais le cœur émeu par cette representation n'a pas les mesmes bornes, il n'agit pas par mesures: dés qu'il se trouve attiré par son objet, il s'y abandonne selon toute l'étenduë de son inclination, & souvent apres avoir resolu de ne pousser pas les passions


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plus avant que les Heros de la Comedie, il s'est trouvé bien loin de son compte, l'esprit accoustumé à se nourrir de toutes les manieres de traitter la galanterie n'étant plein que d'avantures agreables & surprenantes, de vers tendres, delicats & passionnés, fait que le cœur devoüé à tous ces sentimens n'est plus capable de retenuë, & quand mesme ces effets, que je n'ose faire entrevoir ne s'en suivroient pas, n'est-ce pas un terrible mal que cette idolatrie que commet le cœur humain dans une violente passion, n'est-ce pas en quelque sens le plus grand peché qu'on puisse commettre? La creature y chasse Dieu du cœur de l'homme, pour y dominer à sa place, y recevoir des sacrifices & des adora-


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tions, y regler ses mouvemens, ses conduittes & ses interests, & y faire toutes les fonctions de Souverain qui n'appartiennent qu'à Dieu, qui veut y regner par la charité qui est la fin & l'accomplissement de toute la Loy Chrestienne. Ne voyez-vous pas l'amour traitté de cette maniere si impie dans les plus belles Tragedies & Tragicomedies de nostre temps? N'est-ce pas par ce sentiment qu'Alcionée mourant par sa propre main, dit à Lidie:

Vous m'avez commandé de vaincre, & j'ay vaincu,
Vous m'avez commandé de vivre & j'ay vescu:
Auiourd'huy vos rigueurs vous demandent ma vie,


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Mon bras aveuglément l'accorde à vostre envie,
Heureux & satisfait dans mes adversitez,
D'avoir iusqu'au tombeau suivy vos volontez.

Rodrigue ne parle t'il pas de mesme à Chimene, lors qu'il va combattre Dom Sanche.

Maintenant qu'il s'agist de mon seul interest,
Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrest,
Vostre ressentiment choisit la main d'un autre;
Ie ne meritois pas de mourir de la vostre,
On ne me verra point en repousser les coups:


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Ie dois trop de respect à qui combat pour vous,
Et ravy de penser que c'est de vous qu'ils viennent,
Puisque c'est vostre honneur que ses armes soustiennent,
Ie vais luy presenter mon estomach ouvert,
Adorant en sa main la vostre qui me pert.

   En verité peut-on pousser la profanation plus avant, & le faire en mesme temps d'une maniere qui plaise davantage & qui soit plus dangereuse. Quoy qu'on veüille dire que le theatre ne souffre plus rien que de chaste, & que les passions y sont traittées de la maniere du monde la plus honneste, je soustiens qu'il n'en


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est pas moins contraire à la Religion Chrestienne. Et j'ose mesme dire que cette apparence d'honnesteté, & le retranchement des choses immodestes le rend beaucoup plus à craindre. Il n'y auroit que les libertins qui peussent voir les pieces des-honnestes: Les femmes de qualité & de vertu en auroient de l'horreur, au lieu que l'estat present de la Comedie ne faisant aucune peine à la pudeur attachée à leur sexe, elles ne se deffendent pas d'un poison aussi dangereux & plus caché que l'autre qu'elles avalent sans le connoistre, & qu'elles aiment lors mesme qu'il les tue. Mais pour pousser encore davantage cette matiere sans sortir pour cela des bornes de la verité, peut-on appel-


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ler tout à fait honnestes des ouvrages, dans lesquels on voit les filles les plus severes écouter les declarations de leurs amans, estre bien aise d'en étre aimées, recevoir leurs lettres & leurs visites, & leur donner mesme des rendez-vous; j'advouë que nonobstant tout cela elles sont tout à fait honestes, puis qu'il l'a pleu ainsi au Poëte: Mais en verité y a-t'il personne de tous ceux qui sont les plus zelez defenseurs d'une si mauvaise cause qui voulût que sa femme, ou sa fille fust honneste comme Chimene, & comme toutes les plus vertueuses Princesses du theatre: Ie pense qu'il souffriroit assez impatiemment dans les unes, ce qu'il respecte tant dans les autres, & que dés qu'il verroit cette


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severité tant vantée dans un sujet auquel il prendoit* quelque interest, il reconnoistroit bientost ces fausses vertus pour ce qu'elles sont, c'est à dire, pour des vices veritables.
   Mais avant que de faire voir plus à fonds qu'elle
* est l'opposition qui est entre la Comedie, & les plus solides fondemens de la Morale Chrestienne, je dois répondre à deux objections que les deffenseurs de la Comedie font pour l'ordinaire. I'y satisfais avec exactitude & avec ordre tout ensemble: Ils disent, qu'il est vray que la Comedie est une representation des vertus & des vices, parce qu'il est de la fidelité des portraits de representer leurs modeles tels


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qu'ils sont, & que les actions des hommes estant meslées de bien & de mal; il est par consequent du devoir du Poëme Dramatique de les representer en cette maniere: Mais que bien loin qu'il fasse de mauvais effets, il en a de tous contraires, puisque le vice y est repris, & que la vertu y est loüée, & souvent mesme recompensée. Ie ne puis mieux faire voir la foiblesse de cette objection, qu'en respondant avec un sçavant Prelat de nostre siecle.
Le remede y plaist moins que ne fait le poison.
   Telle est la corruption du cœur de l'homme, mais telle est aussi celle du Poëte, qui apres avoir respandu son venin dans


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tout un ouvrage d'une maniere agreable, delicate & conforme à la nature, & au temperament, croit en estre quitte pour faire faire quelque discours moral par un vieux Roy representé, pour l'ordinaire, par un fort méchant Comedien, dont le roolle est desagreable, dont les vers sont secs & languissans, quelque fois mesme mauvais: mais tout du moins negligés, parce que c'est dans ces endroits qu'il se deslasse des efforts d'esprit qu'il vient de faire en traittant les passions: y a-t'il personne qui ne songe plustost à se récreer en voyant joüer Cinna, sur toutes les choses tendres & passionnées qu'il dit à Emilie, & sur toutes celles qu'elle luy respond, que


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sur la Clemence d'Auguste à laquelle, on pense peu, & dont aucun des spectateurs n'a jamais songé à faire l'eloge en sortant de la Comedie.
   La seconde chose qu'ils objectent, est qu'il y a des Comedies saintes, qui ne laissent pas d'estre tres-belles, & sur cela, on ne manque jamais de citer Polieucte, car il seroit dificile
* d'en citer beaucoup d'autres. Mais en verité, y a-t'il rien de plus sec & de moins agreable que ce qui est de saint dans cét ouvrage? y a-t'il rien de plus delicat & de plus passionné que ce qu'il y a de prophane? y a-t'il personne, qui ne soit mille fois plus touché de l'affliction de Severe lors qu'il trouve Pauline mariée, que


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du martyre de Polieucte? Il ne faut qu'un peu de bonne foy, pour tomber d'accord de ce que je dis; aussi Dieu n'a pas choisi le theatre pour y faire esclater la gloire de ses Martyrs: Il ne l'a pas choisi pour y faire instruire ceux qu'il appelle à la participation de son heritage. Mais comme dit le grand Evesque que je viens de citer:
Pour changer leurs mœurs, & regler leur raison
Les Chretiens ont l'Eglise, & non pas le theatre.

   L'amour n'est pas le seul deffaut de la Comedie, la vengeance & l'ambition n'y sont pas traittées d'une maniere moins dangereuse. Comme ces deux passions ne passent dans l'esprit de ceux qui ne se conduisent pas


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par les regles de l'Evangile, que pour de nobles maladies de l'ame, sur tout quand on ne se sert pour les contenter que des moyens que le monde trouve honnestes: Les Poëtes se rendant d'abord esclaves de ces maximes pernicieuses, en composent tout le merite de leurs Heros. Rodrigue n'obtiendroit pas le rang qu'il a dans la Comedie s'il ne l'eust merité par deux duels, en tuant le Comte, & en desarmant Dom Sanche: & si l'histoire le considere davantage par le nom de Cid, & par ses exploits contre les Mores; La Comedie l'estime beaucoup plus par sa passion pour Chimene, & par ses deux combats particuliers: Le recit mesme de la deffaite des


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Mores y est fort ennuyeux, & peu necessaire à l'ouvrage, estant certain qu'il n'y avoit nulle rigueur en ce temps-là contre les duels, & n'y ayant pas d'apparence que la severité du Roy de Castille fust si grande en cette matiere contre la coûtume de son siecle, qu'il n'en pust bien pardonner deux par jour, mesme sans le pretexte d'une victoire aussi importante que celle-là. La vengeance n'est elle pas encore representée dans Cornelie comme un effet de la pieté, & de la fidelité conjugale jointe à la force & à la fermeté Romaine, au troisiéme Acte de la mort de Pompée, Scene quatriesme, lors qu'elle dit à Cesar.


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C'est là que tu verras sur la terre & sur l'onde
Le débris de Pharsale armer un autre monde:
Et c'est là que j'iray pour haster tes malheurs,
Porter de rang en rang ces cendres & mes pleurs,
Ie veux que de ma haine ils reçoivent des regles,
Qu'ils suivent au combat, des urnes au lieu d'Aigles;
Et que ce triste obiet porte à leur souvenir
Les soins de me vanger, & ceux de te punir.

   On ne peut pas dire qu'en cét endroit le Poëte ait voulu donner de l'horreur de la ven-


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geance, comme il a voulu en donner de celle de Cleopatre dans Rodogune; au contraire c'est par cette vengeance qu'il pretend rendre Cornelie recommandable, & la relever au dessus des autres femmes, en luy faisant un devoir, & une espece mesme de pieté, de sa haine pour Cesar, qui attire le respect, & qui la fasse passer pour une personne heroïque. Mais il ne croit pas que sa vertu soit dans un degré assez haut, s'il ne fait monter sa pieté vers Pompée, jusques à l'impieté & au blaspheme vers les Dieux de l'antiquité, car il la fait parler dans la premiere Scene du cinquiéme Acte, aux cendres de son mary, en cette maniere;


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Moy ie iure des Dieux la puissance supréme,
Et pour dire encore plus, ie iure par vous mesme;
Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé
Que le respect des Dieux qui l'ont mal protegé.

   Et sur la fin de la Scene quatriéme du mesme Acte:

I'iray, n'en doute point, au partir de ces lieux,
Soûlever contre toy les hommes & les Dieux:
Ces Dieux qui t'ont flatté, ces Dieux qui m'ont trompée;
Ces Dieux qui dans Pharsale ont mal servy Pompée,


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Qui la foudre à la main l'ont peu voir égorger:
Ils connoistront leur crime, & le voudront vanger;
Mon zele à leur refus, aidé de sa memoire,
Te sçaura bien sans eux arracher la victoire.

   Ce seroit une fort meschante excuse à cette horrible impieté, de dire que Cornelie estoit Payenne, car cela prouve seulement qu'elle se trompoit, en attribuant la divinité à des choses qui ne la possedoient pas, mais cela n'empesche pas que, supposé qu'elle leur attribuast la divinité, elle n'eust pas des sentimens effroyablement impies. Cette estime pour Cornelie que


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le Poëte a voulu donner en cét endroit aux spectateurs, apres l'avoir conceuë luy-mesme, vient du fonds de cette mesme corruption qui fait regarder dans le monde comme des enfans mal nés & sans merite, ceux qui ne vengent pas la mort de leur Pere, ou de leurs parens, en sorte que le public attache souvent leur honneur à l'engagement de se battre contre les meurtriers de leurs proches; qu'on les esleve dans de si horribles dispositions, & qu'on mesure leur merite à la correspondance qu'on trouve en eux, aux sentimens qu'on pretend leur donner, que ces sortes de representations favorisent encore d'une maniere pathetique, &


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qui s'insinuë plus facilement que tout ce qu'on pourroit leur dire d'ailleurs.
   Pour l'ambition qui est proprement la fille de l'orgüeil, elle est trop honorée dans le monde pour ne l'estre pas dans la Comedie: Il faudroit un volume pour tous les exemples qu'on en pourroit donner presque dans toutes les pieces, comme il en faudroit un autre pour combattre cette passion autant qu'elle merite de l'estre.
   Il est donc vray que le but de la Comedie, est d'esmouvoir les passions, comme ceux qui ont escrit de la Poëtique en demeurent d'accord: & au contraire, tout le but de la Religion Chrestienne est de les calmer, de les


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abbattre & de les destruire autant qu'on le peut en cette vie. C'est pour cela que l'Escriture nous apprend que la vie de l'homme sur la terre est un combat continuel, parce qu'il n'a pas plustost terrassé un ennemy, que cette deffaitte en fait naistre un autre dans luy-mesme, & qu'ainsi sa victoire n'est pas moins à craindre pour luy, que ses pertes; c'est avec ces armes que la chair fait cette cruelle guerre à l'esprit qui ne peut vivre qu'en mortifiant les passions de la chair: elles appartiennent à cette loy de mort qui s'oppose continuellement à la loy de l'esprit, & c'est pour cela qu'on ne peut estre parfait Chrestien, que ce corps de peché ne soit destruit, que


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l'Homme celeste ne regne, & que le vieil homme ne soit crucifié. Voila la Religion Chrestienne, voila qu'elle* doit estre l'application de ceux qui la professent, voila la doctrine de l'Apostre saint Paul, ou plustost celle du saint Esprit: & comme les exemples ont un grand pouvoir sur les hommes, dans le mesme temps que la Comedie nous propose ses Heros livrés à leurs passions, la Religion nous propose Iesus-Christ souffrant, pour nous delivrer de nos passions. Ceux qui courent apres les premiers, regardent Iesus-Christ crucifié comme une folie, & comme une occasion de scandalle; mais ceux qu'il appelle à la participation de sa gloire par le


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renoncement à leurs desirs, & à leur cupidité, le regardent comme la force & la sagesse de Dieu. Si donc la Comedie en l'estat qu'elle est presentement, est si opposée aux maximes du Christianisme, n'est-ce pas encore adjouster crime sur crime, que de choisir le saint jour du Dimanche pour la joüer? c'est le jour du Seigneur, il luy appartient tout entier, & si la foiblesse de l'homme: ne luy permet pas de le luy donner absolument par une application actuelle, au moins ne doit-on prendre que les divertissemens necessaires; encore faut-il qu'ils ne soient contraires ny à la sainteté du jour, ny à celle à laquelle les Chretiens sont obligez. Mais les Co-


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mediens font ceder toutes ces considerations à leur avarice, & les mauvais Chrestiens à leur plaisir: Saint Augustin asseure que celuy qui danse le Dimanche fait un plus grand peché que celuy qui laboure la terre; Ie ne pense pas que selon cette régle on puisse justifier celuy qui va à la Comedie, ny celuy qui la jouë: Il déplore comme un grand égarement de ce qu'il pleuroit la mort de Didon, & qu'il ne pleuroit pas celle de son ame; & les Chrestiens dont la vie est si courte, au lieu d'employer les jours saints à racheter leurs pechez par des fruits dignes de penitence, les donnent à des divertissemens deffendus; Y a-t'il rien de pareil à cét aveuglement? Si ce discours peut ouvrir les yeux à quel-


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qu'un, je seray parvenu à la fin que je me suis proposée, pour ceux qui sont remplis des maximes de la chair & du monde, & que Dieu par un juste, mais terrible jugement, [Note marginale: Rom. I.] a abandonnez aux desirs de leur cœur: Ie ne m'estonne pas qu'ils trouvent de la foiblesse dans mes raisonnemens; ils en trouvent dans l'Evangile: Ils n'ont pas accoustumé d'examiner les choses par les règles que j'ay suivies: Car, comme dit l'Apostre, [Note marginale: I. Cor. 2.] l'homme qui est tout charnel n'est point capable des choses qu'enseigne l'Esprit de Dieu: Elles luy passent pour folie, & il ne les peut comprendre, parce que c'est par une lumiere spirituelle qu'on en doit juger.