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SENTIMENS

DES PERES

DE

L'EGLISE

SVR LA COMEDIE
& les Spectacles.


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SENTIMENS

DES PERES

DE

L'EGLISE

SVR LA COMEDIE
& les Spectacles.

LES CONCILES.

AVERTISSEMENT.

Les passages des Peres qu'on employe dans cet Ouvrage, pour montrer que la Comedie est un divertissement défendu à ceux qui font profession de la Religion chrestienne, sont de trois sortes. Où* ils sont contre les Spectacles en general, dans lesquels la Comedie est


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comprise, où* ils entrent dans le détail des différentes sorties*[=sortes] de Spectacles, & ils n'y oublient jamais la Comedie, où* bien ils sont particulierement contre la Comedie, sans parler des autres Spectacles.
   Ceux qui défendent les Spectacles en general, condamnent le Theatre aussi bien que l'Amphitheatre, & le Cirque, parce qu'ils comprennent tous les Spectacles: Ceux qui entrent dans le détail mettent tres-peu de difference entre la vanité du Cirque, les fureurs de l'Amphitheatre, & les desordres du Theatre, & ceux qui attaquent le Theatre en particulier sont en si grand nombre, si exprés & si estendus, qu'ils ne laissent rien à dire ou à penser sur ce sujet, parce qu'ils épuisent la matiere. Il est certain qu'il n'y a rien dans toute la doctrine des mœurs que les Peres ayent traité plus à fond, ny où ils se soient mieux précautionnez contre tous les faux raisonnemens dont on se devoit servir dans la suitte des siecles pour justifier la Comedie, de sorte qu'ils n'ont laissé aucun moyen à ses deffenseurs de donner à ce


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qu'ils en ont escrit, des interpretations à leur mode, ny aucun lieu de douter de leurs sentimens, à ceux qui cherchent la verité dans la tradition de l'Eglise, dont ils sont les depositaires.
    Personne ne nie, que les desordres de la Comedie, contre lesquels les Peres ont employé leur zele & leur éloquence, ne fussent des desordres veritables: Mais beaucoup de gens pretendent qu'il n'y a rien de si different que la Comedie des siecles passez qui a esté l'objet de leur colere & de leur indignation, & la Comedie moderne: Que la premiere estoit pleine d'idolatrie, de superstition, & d'impureté; & que la derniere est exempte de tous ces vices, contre lesquels les Peres se sont principalement estendus. Or il faut avoüer de bonne foy, que la Comedie moderne est exempte d'idolatrie, & de superstition: mais il faut qu'on convienne aussi qu'elle n'est pas exempte d'impureté; qu'au contraire cette honnesteté apparente, qui avoit esté depuis quelques années le pretexte des approbations mal-fondées qu'on donnoit à la Comedie, commence pre-


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sentement à ceder à une immodestie ouverte & sans ménagement, & qu'il n'y a rien par exemple de plus scandaleux que la cinquiesme Scene du second Acte de l'Escole des Femmes, qui est une des plus nouvelles Comedies.
   Il faut qu'on convienne encore, que si l'idolatrie & la superstition en sont bannies, l'impieté leur a succedé. Y a-t'il vne Escole d'atheisme plus ouverte que le Festin de Pierre, ou
* apres avoir fait dire toutes les impietez les plus horribles à un athée, qui a beaucoup d'esprit, l'Auteur confie la cause de Dieu à un valet, à qui il fait dire, pour la soûtenir, toutes les impertinences du monde; & il pretend justifier à la fin sa Comedie si pleine de blasphémes, à la faveur d'une fusée, qu'il fait le Ministre ridicule de la vengeance Divine; mesme pour mieux accompagner la forte impression d'horreur qu'un foudroyement si fidellement representé doit faire dans les esprits des spectateurs, il fait dire en mesme temps au valet toutes les sottises imaginables sur cette avanture.
   Mais comme ces choses sont si claires


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& si évidentes, qu'elles n'ont pas besoin de preuves; & que le dessein de cét Ouvrage a esté principalement de montrer que la Comedie moderne, revétuë mesme de toute son honnesteté pretenduë, est un mal, & que les Peres l'ont condamnée par les endroits qui paroissent les plus innocens, à ceux qui ne sçavent pas assez quelle est la sainteté de la Morale chrestienne. Il faut faire voir dans cet Avertissement les sentimens de ces grands hommes sur ce sujet, recueillis en peu de paroles, afin que ceux qui liront les Traductions suivantes, ayent moins de peine à les remarquer lors qu'ils les trouveront répandus dans leurs Ouvrages.
   Tatien défend la Comedie aux Chrêtiens, parce qu'elle est pleine de choses frivoles & inutiles.
[Note marginale: Tatien]
   Tertulien la défend, parce que les Chrêtiens ignorent toutes sortes de rejoüissances.
[Note marginale: Tertul. apolog. ch. 38.]
   Que l'Escriture sainte condamne toute sorte de concupiscence & de volupté;
[Note marginale: Tertul. des Spect. chap. 14.] que l'esprit de l'homme n'est pas assez insensible pour n'estre pas agité de quel- [Note marginale: Chap. 15]


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que passion secrette, mesme dans l'vsage le meilleur, & le plus moderé des Spectacles; que quand mesme on assisteroit à la Comedie sans affection & sans plaisir, on ne laisseroit pas d'estre coupable du peché de vanité: [Note marginale: Contre ceux qui disent qu'ils n'en reçoivent aucune impression, & qu'ils n'y font point de mal.] que la vanité & l'occupation à des choses inutiles, est un peché: que le monde est l'ouvrage de Dieu; mais que les œuvres du monde sont l'ouvrage du Diable, & que la Comedie doit estre mise au nombre des œuvres du monde; que la Comedie, en elle-mesme, nous éloigne de Dieu & de l'Esprit chrêtien; [Note marginale: Chap. 25.] qu'en l'estat mesme le plus honneste, où on la puisse mettre, c'est une volupté interdite aux Chrêtiens; [Note marginale: Chap. 27.] mais sur tout dans les Chapitres 28. 29. & 30. de son traité contre les Spectacles, il establit merveilleusement quels doivent estre les plaisirs des Chrêtiens, par opposition à ceux dont il pretend leur défendre l'vsage.
   Clement d'Alexandrie
[Note marginale: Clem. d'Alex. chap. 11 du pedag.] ne luy est pas plus favorable par les mesmes raisons, & sur tout par le danger dans lequel se mettent les hommes & les femmes qui vont dans ces assemblées pour se regarder, Et


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par l'inutilité & la vanité de ce divertissement.
   Minutius Felix compare les fureurs de l'Amphitheatre aux passions qu'un Comedien émeut, lors qu'il feint d'en estre émeu luy-mesme.
   Saint Cyprien
[Note marginale: Saint Cyprien dans l'Epistre à Donat] dit qu'en y representant des parricides on y enseigne ce qu'on peut faire par l'exemple de ce qu'on a fait; que les Comediens émeuvent les sens, qu'ils flattent les passions, & qu'ils abattent la plus forte vertu; que quelque innocente que fust la Comedie en elle-mesme, [Note marginale: Chap. 21. des Spect.] elle ne seroit toûjours qu'un déreglement de vanité, qui ne convient pas à ceux qui font profession du Christianisme.
   Lactance Firmien y condamne le changement d'habits d'un sexe à un autre: il nous avertit aussi que le sens de l'ouïe nous est donné pour entendre les enseignemens de Dieu, & pour ouïr chanter ses loüanges.
   Saint Ambroise condamne la Comedie en plusieurs endroits par sa seule vanité.
[Note marginale: Saint Ambroise au traité de la suite du siecle, & sur le 37. verset du Pseaume 218.]
    Saint Iean Chrysostome veut qu'on


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se consulte soy-mesme, & qu'on remarque la difference de l'estat auquel on se trouve lors qu'on revient de l'Eglise, & de celuy auquel on est, lors qu'on revient de la Comedie.
   Saint Augustin qui a mieux connu la corruption du cœur de l'homme qu'aucun Pere de l'Eglise,
[Note marginale: S. August. livre 3. des Conf. Chap. 2.] déplore dans ses Confessions l'amour qu'il avoit avant sa conversion pour les Comedies, & le plaisir qu'il sentoit à y estre émeu de douleur; il dit que ce plaisir vient d'une estrange maladie d'esprit, & qu'on est d'autant plus touché de ces avantures Poëtiques, qu'on est moins guery de ses passions: Il reconnoist devant Dieu, comme un grand mal, le sentiment qui le portoit lors qu'il voyoit representer des Amans qui estoient contraints de se separer, à s'affliger avec eux; Ie ferois un volume, & non pas un avertissement, si je voulois rapporter les sentimens de tous les Peres des autres siecles; on les verra dans les Traductions suivantes, & on les trouvera conformes à ceux des premiers siecles; ils desaprouvent tous la Comedie, par tout ces en-


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droits qui se trouvent dans celles de ce temps d'une maniere encore plus delicate, & par consequent plus dangereuse que dans les Comedies anciennes.
   Si quelqu'un persiste apres cela à préferer son jugement particulier à celuy de l'Eglise, qui a toujours suivy comme une de ses plus importantes regles le consentement unanime des Peres, & qu'il continuë à approuver un divertissement qu'ils condamnent, il ne faut pas essayer de luy prouver d'avantage une verité si certaine; mais il suffit de luy dire ce que dit Saint Athanase à un Evesque de Corinthe, vos sentimens ne sont point ceux de l'Eglise orthodoxe, & nos ancestres ne les ont point eus.


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1. SIECLE.

Dans le Chap. 32. du Livre 8. des Constitutions Apostoliques.

Que celuy qui est attaché aux Spectacles du Theatre, quitte cét attachement, où* qu'il ne soit point admis à recevoir le Baptesme.

2. SIECLE.

THEOPHILE
PATRIARCHE D'ANTIOCHE,
Dans le 3. Livre à AVTOLYQVE, contre les Calomniateurs de la Religion Chrestienne.

   Il nous est défendu d'estre spectateurs des duels, de peur que nous ne devenions complices des meurtres qui s'y font: Nous n'osons pas assister aux autres Spectacles, de peur que nos yeux n'en soient soüillez, & que nos oreilles ne soient remplies de vers profanes qu'on y


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recite; comme lors qu'on décrit les crimes, & les actions tragiques de Thyeste, & qu'on represente Terée mangeant ses propres enfans; & il ne nous est pas permis d'entendre raconter les adulteres des Dieux, & des hommes, que les Comediens attirez par l'espoir du gain, celebrent avec le plus d'agrément qu'il leur est possible: Mais Dieu nous garde, nous qui sommes Chrestiens, dans qui la modestie, la temperance, & la continence doivent reluire, qui regardons comme seul legitime le Mariage avec une seule femme, nous chez qui la chasteté est honorée, qui fuyons l'injustice, qui bannissons le peché, qui exerçons la justice, dans qui la Loy de Dieu regne, qui pratiquons la veritable Religion, que la verité gouverne, que la grace garde, que la paix protégé, que la parole divine conduit, que la sagesse enseigne, que IESVS-CHRIST qui est la veritable vie regit, & que Dieu seul regle par l'empire qu'il a sur nous: Dieu nous garde, dis-je, de penser à de tels crimes, bien loin de les commettre.


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TATIEN
Dans le Traitté qu'il a composé contre les Grecs.

   A quoy me sert vn Oreste furieux, ainsi qu'Euripide le represente, ou un autre qui vient nous entretenir du meurtre qu'Alcmeon fist de sa mere, ou bien celuy qui porte un masque, ou qui fait des grimaces ayant l'espée au costé, & jettant des cris, ou celuy qui s'habille d'une maniere indigne d'un homme; laissons les fables d'Hegesilaus, & du Poëte Menandre; pourquoy perdray-je le temps à admirer dans les fables vn Ioüeur de flutte, & pourquoy m'arresteray-je à considerer un Antigenide Thebain, disciple de Philoxene, qui faisoit ce métier? Nous vous laissons ces choses frivoles & inutiles, mais croyez plûtost les veritez de nostre Religion, & quittez à nostre exemple ces badineries.


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TERTVLIEN
Dans l'Apologetique.

CHAP. 15.

   Tous ces esprits libertins qui travaillent pour vous donner du plaisir, tirent leurs sujets des actions deshonestes qu'ils attribuent à vos Dieux; Quand vous voyez joüer les pieces divertissantes d'un Lentulus, & d'un Hostilius, dites-moy si ce sont vos Farceurs, ou vos Dieux qui vous font rire; vous y entendez parler d'un Anubis impudique, d'une Lune de sexe masculin, & d'une Diane qui a esté foüettée; On y recite le testament d'un Iupiter qui est mort; On y fait des railleries des trois Hercules affamés. Outre cela les Comedies, & les Tragedies expriment tout ce qu'il y a de honteux dans l'histoire de vos Dieux: vous regardez avec plaisir le Soleil plaindre le malheur de son fils qui est tombé du Ciel; vous voyez sans rougir que Cybele souspire pour un berger qui la méprise; vous souffrez que l'on represente


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tous les crimes de Iupiter, & que Paris iuge le differend de Iunon, de Minerve, & de Venus. Mais n'est-ce pas quelque infame qui se masque du visage de vostre Dieu? N'est-ce pas quelque vicieux qui paroist sur la Scene, avec un port contraint, & une voix effeminée, pour faire une Minerve, ou un Hercule? Dites-moy, si quand vous approuuez ces sacrileges par les loüanges, & les applaudissemens que vous leur donnez, vous ne violez pas la majesté des Dieux, & vous ne profanez pas la diuinité?

CHAP. 38.

   Nous renonçons à vos Spectacles, comme nous en condamnons les diverses origines, par la connoissance que nous avons que ce sont des effects de la superstition, & de l'idolatrie. Enfin nous nous mocquons de tout ce qui s'y passe, nous n'avons aucun commerce avec les fureurs du Cirque, avec l'impudicité du Theatre, avec les vains exercices des Athletes, & avec les cruautez de l'Amphitheatre. Il a esté permis aux Epicu-


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riens de se feindre une volupté, en laquelle ils ont estably la verité du souverain bien; en quoy donc vous offensons-nous? si nous prenons d'autres voluptez que vous; Mais si nous voulons ignorer toutes sortes de réjouïssances, il me semble que ce n'est pas vostre interest, & que si en cela il y a quelque perte; Elle tombe toute sur nous. Nous rejettons, dites-vous, les choses qui vous plaisent: Nous avons droit de le faire, puisque nos plaisirs ne sont pas les vostres.

TERTVLIEN
Dans le Traitté des Spectacles.

CHAP. I.

   Serviteurs de Dieu qui estes prests d'entrer au service de sa divine Maiesté; & vous qui y estes entrez par la confession, & par la declaration que vous en avez fait au Baptesme, sçachez & reconnoissez que l'estat de la Foy, l'ordre de la verité, & la Loy de la discipline Chrestienne, condamnent absolument le divertissement des Spectacles, com-


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me les autres déreglemens du monde, afin qu'aucun de vous ne peche par ignorance, ou par dissimulation. Car la volupté a un si grand pouvoir sur les hommes, qu'elle les porte à embrasser les occasions du peché par l'ignorance, & à trahir leur conscience par la dissimulation.

CHAP. 3.

   Il y a des fidelles, qui par simplicité ou par deffaut de docilité, ont peine à croire qu'ils soient obligez de se priver du divertissement des Spectacles, parce, disent-ils, qu'il ne paroist point dans l'Escriture sainte que cela soit deffendu aux serviteurs de Dieu. Il est vray que nous ne trouvons pas dans la sainte Escriture cette deffense en termes exprés: vous n'irez point au Cirque, vous n'assisterez point aux Comedies, vous ne serez point spectateurs des combats des Athletes, ou des Gladiateurs: comme il est dit en termes formels. Vous ne tuërez point, vous n'adorerez point les Idoles; vous ne commettrez point d'adultere;


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vous ne déroberez point; vous ne ferez point injure à vostre prochain. Mais neantmoins la condamnation des Spectacles est assez clairement exprimée, par ces premières paroles des Pseaumes de David. Bien-heureux est l'homme qui n'est point allé dans le conseil des impies, qui ne s'est point arresté dans la voye des pecheurs, & qui ne s'est point assis dans la chaire de pestilence.

CHAP. 14.

   Peut-on dire que les Spectacles ne sont pas deffendus par la sainte Escriture; puis qu'elle condamne toute sorte de concupiscence? Car comme la concupiscence comprend l'avarice, l'ambition, la gourmandise, & la luxure, elle comprend aussi la volupté. Or les Spectacles sont une espece de volupté.

CHAP. 4.

   Ie passe à l'authorité principale qui est tirée du sceau de nostre Foy. Lors que dans l'eau du Baptesme nous faisons pro-


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fession de la foy de IESVS-CHRIST, selon la forme & la maniere de sa Loy; Nous declarons de nostre propre bouche que nous avons renoncé au Diable, à ses pompes & à ses Anges. Or qu'est-ce qui est principalement, & sur toutes choses attribué au Diable, à ses pompes, & à ses Anges, sinon l'idolatrie, qui comprend tous les esprits d'impureté & de malice? Si nous faisons donc voir qu'il est constant, que tout l'appareil des Spectacles appartient à l'idolatrie, il s'ensuit par une consequence indubitable, que par le témoignage, & par la promesse solennelle, que nous avons fait au Baptesme de renoncer au Diable, à ses pompes, & à ses Anges, nous avons aussi renoncé aux Spectacles.

CHAP. 10.

   Quant aux Comedies, si nous consisiderons* l'origine du Theatre, qui est le lieu où elles sont representées, nous trouverons que c'est le Temple de Venus. C'est sous ce titre qu'il a esté estably dans le monde; car auparavant dés


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qu'on dressoit des Theatres, souvent les Censeurs les faisoient abbatre pour conserver la pureté des mœurs dont ils prévoyoient la corruption, & la ruine inévitable, si l'on souffroit la licence des Spectacles. Ainsi les sentimens des Payens qui sont aussi les nostres en ce point, leur sont un témoignage de l'impieté des Comedies. Comme les reglemens mesme de la discipline humaine nous servent de préjugé contre ce déreglement. Le Grand Pompée qui s'est surmonté luy-mesme par la magnificence de son Theatre, ayant basty cét azile de toutes sortes d'impuretés, craignant d'en estre un jour repris par les Censeurs, & de s'attirer par là quelque flétrissure injurieuse à sa memoire, fit bastir en ce lieu un Temple à l'honneur de Venus, & dans l'Edict qu'il publia pour appeller le Peuple à la consecration de cét Edifice, il ne luy donna point le nom de Theatre, mais de Temple de Venus, au dessus duquel, dit-il, nous avons mis des sieges pour ceux qui assisteront aux Spectacles: ainsi sous le titre d'un Temple, il esleva ce bastiment detestable,


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employant la superstition pour se jouër de la discipline. Et ce lieu n'est pas seulement consacré à Venus, il est aussi dedié à Bacchus. Ces deux Demons de l'yvrognerie, & de l'impureté, sont unis ensemble; de sorte que le Theatre est la maison de Venus, & de Bacchus. Les Arts aussi qui appartiennent à la Comedie sont sous la protection de Venus, & de Bacchus. L'Art qui regle les gestes, & les differentes postures du corps, qui appartient proprement à la Comedie, est consacré à la mollesse de Venus & de Bacchus, qui sont deux Demons également dissolus, l'un en ce qui regarde le sexe, & l'autre en ce qui regarde le luxe & la débauche. Les concerts de Musique, de Violes & de Luths sont dediez à Apollon, aux Muses, à Minerve & à Mercure, qui les ont inventez. Vous qui estes Chrestiens haïssez & detestez ces choses dont les Autheurs ne peuvent estre que l'objet de vostre haine, & de vostre aversion.


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CHAP. 15.

   Quelque bon & moderé que soit l'usage que les hommes peuvent faire des Spectacles, selon leur dignité, selon leur âge, ou mesme selon la condition de leur nature, neantmoins leur esprit n'est point si insensible qu'il ne soit agité de quelque passion secrete: nul ne reçoit de plaisir sans affection; & il n'y a point d'affection qui ne soit accompagnée de ces circonstances, qui l'excitent: Que si quelqu'un assiste à la Comedie sans affection & sans plaisir, il ne laisse pas d'estre coupable du peché de vanité, allant en un lieu où il ne profite de rien; Or j'estime que la vanité ou l'occupation en des choses inutiles est un peché dont nous devons nous éloigner: Mais d'ailleurs celuy qui assiste à la Comedie, ne se condamne-t'il pas luy-mesme, puis qu'en ce qu'il ne voudroit pas estre semblable à ces Acteurs, il confesse qu'il les deteste: Quant à nous, il ne nous suffit pas de ne commettre rien de semblable; mais nous sommes encore obligez de ne point fa-


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voriser de nostre consentement, & de nostre approbation ceux qui commettent ces crimes: si vous voyez vn larron, dit le Roy Prophete, Ps. 49. v. 18. vous courez avec luy. Pleust à Dieu qu'il nous fust possible de ne point vivre en ce monde parmy ces gens-là: mais au moins nous devons nous separer des œuvres du monde, parce que le monde est un ouvrage de Dieu, mais les œuvres du monde sont l'ouvrage du Diable.

CHAP. 18.

   Si les Tragedies & les Comedies sont des representations de crimes & de passions déreglées, elles sont sanglantes, lascives, jmpies, & d'une dépence desordonée, car la representation d'un crime énorme, ou d'une chose honteuse n'est point meilleure que ce qu'elle represente: Comme il n'est point permis d'approuver un crime dans l'action qui le commet, il n'est pas aussi permis de l'approuver dans les paroles qui nous le font connoistre.


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CHAP. 22.

   Les Autheurs des Spectacles, & ceux qui sont chargez de les faire representer abbaissent autant les Comediens, qu'ils relevent la Comedie; ils les declarent jnfames par leurs Edicts, ils leur font changer d'estat pour les exclurre de la Cour, du Barreau, du Senat & de l'Ordre des Chevaliers; ils les privent de tous honneurs, & de toutes dignitez. Qui vid jamais un pareil desordre? ils aiment ceux qu'ils condamnent, ils méprisent ceux qu'ils approuvent, ils estiment l'Art, & ils notent d'infamie ceux qui l'exercent: N'est-ce pas un étrange jugement que de flétrir un homme pour cela mesme qui le rend recommendable? ou plûtost n'est-ce pas avoüer clairement qu'une chose est pernicieuse lors que ceux qui la font, quelque agreables qu'ils soient, sont notez d'infamie?

CHAP. 23.

   Puisque les hommes quelques favora-


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bles qu'ils soient aux divertissemens de la volupté, jugent ceux qui en sont les acteurs, jndignes d'estre admis aux dignitez, & qu'ils les notent d'infamie, combien plus severe sera le jugement que la Iustice de Dieu exercera contr'eux?

CHAP. 25.

   Vn homme pensera-t'il à Dieu dans les lieux où il n'y a rien de Dieu? apprendra-t'il à estre chaste lors qu'il se trouve tout transporté & comme enyvré du plaisir qu'il prend à la Comedie? Mais il n'y a rien de plus scandaleux dans tous les Spectacles, que de voir avec quel soin, & avec quel agréement les hommes & les femmes y sont parez; l'expression de leurs sentimens conformes ou differens pour approuver ou pour desapprouver les choses dont ils s'entretiennent, ne sert qu'à exciter dans leurs cœurs des passions déreglées: Enfin nul ne va à la Comedie qu'à dessein de voir, & d'y estre vû: Comment un homme se representera-t'il les exclamations d'un Prophete, en mesme temps qu'il


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sent frapper ses oreilles par les cris d'un Acteur de Tragedie? Comment repassera-t'il en sa memoire quelque chose des Pseaumes, lors qu'il rend son esprit attentif aux vers que recite un Comedien? à Dieu ne plaise que ses serviteurs se laissent emporter à une telle passion, pour un plaisir pernicieux; car n'est-ce pas un aveuglement étrange de quitter l'Eglise de Dieu pour courir à celle du Diable? c'est tomber du Ciel, comme on dit, dans un égoust d'ordures: N'est-ce pas une chose honteuse d'honorer les Comediens de vostre approbation, & de vos applaudissemens en frappant des mains, que vous venez d'élever pour invoquer le nom de Dieu?

CHAP. 26.

   Pourquoy donc ces gens qui vont aux Spectacles ne sont-ils pas possedez du Demon? Nous en avons l'exemple d'une femme dont Dieu est témoin, laquelle estant allée à la Comedie en sortit avec un Demon dans son corps; & comme on pressoit ce malin esprit dans


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l'exorcisme, sur ce qu'il avoit eu la hardiesse d'attaquer une fidelle: Il répondit hardiment, j'ay eu droit de le faire, puisque je l'ay trouvée dans un lieu qui m'appartient: Vne autre femme estant aussi allée à une Tragedie, la nuit suivante elle vid en songe un suaire, & il luy sembla qu'on luy reprochoit la faute qu'elle avoit commise d'avoir assisté à cette Tragedie, en luy representant mesme le nom de l'Acteur; ce qui l'effraya tellement qu'elle mourut cinq jours apres: Combien d'autres exemples y a-t'il de ceux qui suivant le party du Demon dans les Spectacles, ont secoüé le joug du Seigneur, car personne ne peut servir deux Maistres: Quel commerce peut-il y avoir entre la lumiere & les tenebres; entre la vie, & la mort.

CHAP. 27.

   Chrestiens, ne fuïrez-vous point ces sieges des ennemis de IESVS-CHRIST, cette chaire de pestilence, cét air tout infecté par ces voix execrables? Encore qu'il n'y eut rien dans les Spectacles qui


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ne fut doux, agreable, simple, & qu'il y eût mesme quelque chose d'honeste, ils n'en seroient pas moins dangereux; car comme personne ne méle le poison avec du fiel, où* avec de l'Elebore, mais on le met dans les viandes bien apprestées, douces, & agreables au goust; de mesme le Diable répand son venin sur les choses de Dieu les plus agreables; Que tout ce que* ce* qui se passe à la Comédie soit genereux, honeste, harmonieux, charmant & subtil? Regardez tout cela comme un breuvage de miel dans une coupe empoisonnée; & considerez qu'il y a plus de peril à se laisser emporter à la volupté, qu'il n'y a de plaisir à s'en rassasier.

CHAP. 28.

   Pendant que le monde se réjouïra, dit nostre Seigneur, vous serez dans la tristesse. Pleurons donc pendant que les gens du monde, & les Payens se réjouïssent, afin que lors qu'ils commenceront à tomber dans l'estat épouvantable de douleur, que la Iustice de Dieu leur re-


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serve, nous puissions entrer dans la joye que nostre Seigneur prepare aux predestinez: Car si nous voulons estre dans la joye avec eux en ce monde, nous serons affligez avec eux eternellement. C'est une grande sensualité à des Chrêtiens de chercher leurs plaisirs en ce monde; ou plutost, c'est une estrange manie de considerer, comme un véritable plaisir, les voluptez de ce siecle. Quelques Philosophes ont donné ce nom au repos, & à la tranquillité, ils en ont fait l'objet de leur joye, de leur application, & de leur gloire; & vous Chrestiens, vous ne soûpirez qu'aprés les Comedies? Nous sommes si éloignez de pouvoir vivre sans volupté, que mesme nous devons trouver de la volupté dans la mort; car nostre plus grand desir doit estre à l'imitation de l'Apostre, de sortir de cette vie, & souhaiter d'estre unis à Dieu. Or nous devons trouver nos delices dans l'accomplissement de nos desirs.


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CHAP. 29.

   Vous voulez passer toute vostre vie dans les delices? c'est une estrange ingratitude de n'estimer pas autant qu'il le faut, de ne vouloir pas mesme connoistre les abondantes & precieuses delices que Dieu vous a preparées: Qu'y a-t'il de plus aimable, & de plus propre à nous donner une extréme joye; que d'estre reconciliez avec Dieu; que d'estre esclairez de sa verité; que de connoistre les erreurs qui luy sont opposées; que d'estre asseurez du pardon de tant de crimes que l'on a commis? Quelle plus grande volupté peut-on sentir, que celle qui nous dégoute de toutes les autres voluptez; qui nous fait mépriser le siecle; qui nous establist dans une veritable liberté; qui conserve la pureté de nostre conscience; qui nous rend satisfaits de nostre condition presente; qui fait que nous n'avons aucune crainte de la mort; qui nous fait fouler aux pieds les Idoles des Payens; qui nous rend victorieux des Demons;


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qui fait que nous ne vivons que pour Dieu? Ce sont là les voluptez des Chrêtiens; ce sont là leurs Spectacles, Spectacles saints, eternels, & qui leur sont donnez gratuitement. Ils nous representent les Ieux du Cirque d'une maniere mysterieuse: au lieu d'y voir la course des Chariots, representez-vous le cours du siecle, & du temps qui passe; considerez l'espace de vostre vie; & au lieu du terme & du bout de la carriere, regardez la fin du monde; au lieu des partis du Cirque, défendez le party de l'Eglise; attendez avec vigilance le signal que Dieu vous donnera pour vous presenter devant son Tribunal: Tenez-vous prests au son de la Trompette, & à la voix de l'Ange qui vous avertira: Considerez la victoire, & la couronne des Martyrs, comme l'objet de vostre gloire.
   Aymez-vous les doctes Comedies? Il y a plus de doctrine dans nos Exercices; les vers y sont plus beaux, les sentences plus solides, les airs plus agreables, les voix plus charmantes: au lieu des fables, vous y trouverez des veritez; au lieu des


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fourberies, une sainte simplicité; Vous y verrez l'impureté bannie par la Chasteté; la perfidie détruite par la Foy; la cruauté abbattuë par la Misericorde; l'insolence chassée par la Modestie. Ce sont là nos Spectacles où nous sommes couronnez.

CHAP. 30.

   Mais quel sera ce Spectacle, qui s'approche de l'avenement du Seigneur, lors qu'il viendra faire éclater sa Majesté, lors qu'il paroistra tout brillant de gloire dans la pompe d'un magnifique triomphe? Quelle sera la joye des Anges? Quelle sera la gloire des Saints qui ressusciteront? Quelle sera la magnificence du Royaume qui est preparé aux Iustes? Quel sera l'éclat de la nouvelle Cité de Ierusalem? Mais ce sera bien un autre Spectacle, lors que le dernier iour du Iugement arrivera, d'où dépend l'eternité des peines, ou des recompenses; ce jour que les Nations n'attendent point; ce jour dont elles se mocquent, lors que le monde si vieux, &


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tout ce qui a esté produit, sera consumé par un commun embrasement. Quelle sera l'estenduë de ce Spectacle? avec quelle admiration, avec quel plaisir, avec quels transports de joye & d'allegresse verray-je tant de Roys, qu'on disoit avoir esté élevez dans le Ciel, gémir dans le fond des tenebres de l'Enfer avec Iupiter, & les témoins de leur fausse Divinité? Alors les Acteurs des Tragedies se feront mieux entendre, poussant leurs plaintes d'une voix plus éclatante dans leur propre misere. Alors les Comediens feront mieux paroistre leur souplesse, estant devenus plus legers & plus agiles par le feu qui les penetrera, &c. Il n'y a point de Preteur, de Consul, de Questeur, de Pontife, quelque liberalité qu'il déploye, qui vous puisse faire voir ces choses [&] qui vous puisse donner ce plaisir: Neanmoins la Foy vous les represente dés-à-present par les Images qu'elle en forme dans vos esprits; & apres cette vie vous verrez ce que l'œil n'a point veu, ce que l'oreille n'a point entendu, & que l'esprit de l'homme n'a iamais conceu. Ie croy que


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les representations du Cirque, du Theatre, de l'Amphitheatre, & tous les efforts de l'industrie des hommes, n'égalent point ces Spectacles.

CLEMENT D'ALEXANDRIE
Dans le 3. Livre du Pedagogue, l'an 204.

CHAP. 11.

   IESVS-CHRIST, qui est nostre Pedagogue, ne nous conduira point aux Spectacles. On peut justement appeller les Theatres, & la carriere des courses publiques, vne Chaire de pestilence; Car tout ce qui se fait en ces lieux est plein de confusion & d'iniquité: Ces assemblées ne fournissent que trop de sujets d'impureté, où les hommes & les femmes estant ensemble, s'occupent à se regarder: C'est là où se tiennent de pernicieux conseils, lors que les regards lascifs excitent de mauvais desirs; & les yeux estant accoustumez à regarder impudemment les objets qui sont auprés d'eux, se servent de l'occasion qui se pre-


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sente pour satisfaire leur cupidité. C'est pourquoy ces Spectacles doivent estre défendus, où l'on ne void que des choses mauvaises, &c. on n'entend que des paroles dissoluës: Car y a-t'il rien de honteux qu'on ne represente sur les Theatres? Et y a-t'il de parole insolente, que les Comediens & les Farceurs ne proferent, pour faire rire; de sorte que ceux qui par leur inclination y prennent plaisir, en emportent chez eux de vives images empreintes dans leur esprit. Et ceux qui ne sont pas touchez de ces choses, ne se laissent-ils pas au moins emporter à des plaisirs inutils*? S'ils disent que les Spectacles leur servent seulement de jeu & de divertissement pour relâcher leur esprit; Nous leur répondrons, qu'il ne faut jamais achetter un divertissement par une vaine & inutile occupation: car un homme sage ne préferera jamais ce qui est agréable, à ce qui est plus honeste & plus avantageux.


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MINVTIVS FELIX,
l'an 206.

   C'est donc avec raison que nous qui faisons profession des bonnes mœurs, & de la pudeur, nous nous abstenons de vos voluptez, de vos pompes, & de vos Spectacles, comme de choses mauvaises, & consacrées à de fausses divinitez, dont nous sçavons la naissance & l'origine, & nous les condamnons comme des corrupteurs agréables: Car qui n'a horreur dans la course des Chariots, de voir la folie de tout un Peuple qui se querelle: Qui ne s'estonne de voir dans les Ieux des Gladiateurs, l'art de tuer les hommes: La fureur n'est pas moindre au Theatre; mais l'infamie y est plus grande: car un Acteur y represente les adulteres, où il les recite: Et un Comedien lascif émeut les passions des autres, en feignant d'en avoir luy-mesme.


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3. SIECLE.

SAINT CYPRIEN
l'an 250. dans l'Epistre à Donat.

   Vous verrez dans les Theatres des choses qui vous donneront de la douleur, & qui vous feront rougir; c'est le propre de la Tragedie d'exprimer en vers les crimes de l'antiquité: On y represente si naïfvement les parricides & les incestes execrables des siecles passez, qu'il semble aux Spectateurs qu'ils voyent encore commettre effectivement ces actions criminelles, de peur que le temps n'efface la memoire de ce qui s'est fait autrefois; les hommes de quelque âge, & de quelque sexe qu'ils soient entendant reciter ce qui s'est déja fait, apprennent que cela mesme se peut encore faire; les pechez ne meurent point par la vieillesse du temps. Les années ne couvrent point les crimes, & on ne perd iamais le souvenir des mauvaises actions; elles ont cessé d'estre des crimes, & elles deviennent des exemples; on


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prend plaisir à voir representer dans la Comedie ce qu'on a fait en sa maison, ou à entendre ce qu'on y peut faire: On apprend l'adultere en le voyant representer, & le mal qui est authorisé publiquement a tant de charmes, qu'il arrive que des femmes qui estoient peut-estre chastes lors qu'elles sont allées aux Spectacles en sortent jmpudiques. Les Farceurs avec leurs gestes honteux ne corrompent-ils pas les mœurs, ne portent-ils pas à la débauche, n'entretiennent-ils pas les vices? Ils tirent leurs loüanges de leur crime, plus ils sont impudiques, plus ils sont estimez habiles, & ce qui est honteux, on les regarde avec plaisir. Dans ces dispositions y a-t'il rien que ces gens-là ne puissent persuader? Ils émeuvent les sens, ils flattent les passions, ils abbatent la plus forte vertu: Ces corrupteurs agréables ne manquent pas d'approbateurs, qui leur servent à insinuer plus doucement leur poison dans les cœurs de ceux qui les écoutent.


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DANS LE TRAITÉ
des Spectacles.

   Quand mesme la sainte Escriture ne défendroit pas aux Chrestiens d'aller aux Spectacles, la pudeur le leur devroit défendre: Lors que l'Escriture commande quelque chose, elle exprime ce qu'elle commande; mais lors qu'elle fait quelque défense, il y a des choses si honteuses, qu'elle trouve plus à propos de les défendre seulement en general, sans les exprimer en particulier. Si Dieu, qui est la souveraine verité, fut entré dans ce détail, il auroit mal jugé du naturel de son Peuple, car l'experience nous fait voir que souvent il vaut mieux ne point exprimer en particulier ce qu'on défend, pour ne pas donner occasion de le faire, puis qu'on se porte d'ordinaire aux choses défenduës. Mais encore qu'il n'exprime pas ces crimes dans l'Escriture, il ne laisse pas de les défendre, puis que la severité dont il vse dans la punition de toutes sortes fortes de crimes, le marque suffisamment, & la raison le fait con-


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noistre évidemment. Que chacun seulement se consulte soy-mesme, & qu'il considere l'état de sa profession, il ne fera jamais rien d'indecent; car il gardera plus exactement la loy qu'il se sera prescrit soy-mesme: Mais qu'est-ce donc que l'Escriture a défendu? Elle a défendu de regarder ce qu'il n'est pas permis de faire; elle a, dis-je, condamné toutes sortes de Spectacles, en condamnant l'Idolatrie qui est la mere de tous les Ieux, d'où tous ces monstres de vanité & de legereté sont sortis.
   Que fera donc un Chrestien dans ces Spectacles, s'il fuït l'Idolatrie? Que dira-t'il? Peut-il prendre plaisir à des choses criminelles, luy qui est desia sanctifié? Approuvera-t'il contre le commandement de Dieu, les superstitions qu'il aime, lors qu'il en est spectateur? Il doit sçavoir que c'est le Diable & non pas Dieu qui a inventé toutes ces choses: aura-t'il l'impudence d'exorcizer dans l'Eglise les Demons, dont il louë les voluptez dans les Spectacles? ayant renoncé au Diable dans le Baptesme, il a renoncé à tout ce qui luy appartient. Mais si apres s'estre


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uny à IESVS-CHRIST, il va aux Spectacles du Diable, il renonce à IESVS-CHRIST, comme il avoit auparavant renoncé au Diable. L'Idolatrie, comme j'ay déja dit, est la mere de tous les Ieux; & pour attirer à soy les fidelles Chrestiens, elle les flatte, & les charme, par les voluptez des yeux, & des oreilles. Le Demon sçachant que l'Idolatrie toute nuë donnoit de l'horreur, il la* revestuë de la volupté des Spectacles, pour la rendre aimable. Neanmoins tout le monde va aux Spectacles; On se plaist à cette infamie publique, ou pour y reconnoistre ses vices, ou pour les apprendre; on court à ce lieu infame, à cette escole d'impureté, afin de ne faire pas moins de mal en secret, qu'on en a appris en public, & à la veuë pour ainsi dire des Loix, on commet tous les crimes qui sont défendus par les Loix. Que fait là un fidelle Chrestien? Il ne luy est pas mesme permis d'avoir une pensée d'impureté. Comment donc peut-il prendre plaisir aux representations de l'impureté, & comment s'exposera-t'il à perdre toute pudeur dans ces Specta-


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cles, pour pecher apres avec plus d'audace? En s' accoustumant à voir la representation des crimes, il apprend à les commettre, ainsi l'on aime tellement tout ce qui est défendu, qu'on se remet devant les yeux, mesme ce que le temps avoit couvert. Le déreglement est si grand, qu'on ne se contente pas d'estre chargé de ses propres vices, on se veut encore charger dans les Spectacles des excés de tous les siecles passez. En verité il n'est nullement permis aux Chrestiens de se trouver en ces assemblées.
   Que diray-ie des vaines & inutiles occupations de la Comedie, & des grandes folies de la Tragedie? Quand mesme ces choses ne seroient point consacrées aux Idoles, il ne seroit pas néanmoins permis aux fidelles Chrestiens d'en estre les acteurs, ny les spectateurs; & quelques innocentes qu'elles fussent, ce ne seroit toûjours qu'un déreglement de vanité, qui ne convient point à ceux qui font profession du Christianisme.
   Les fidelles Chrestiens doivent fuïr ces Spectacles, qui sont, comme nous


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l'avons desia dit, si vains, si pernicieux, si sacrileges: Nous devons garder soigneusement nos yeux & nos oreilles. On s'accoustume facilement aux crimes dont on entend souvent parler: L'esprit de l'homme ayant une pante au mal, que fera-t'il, s'il y est encore porté par les exemples des vices de la chair, ausquels la nature se laisse aller si aisément. Puis qu'elle tombe d'elle-mesme; que fera-t'elle si on la pousse? Il faut donc retirer son esprit de ces folies. Vn veritable Chrestien a bien d'autres divertissemens plus relevez que ceux-là, s'il a de la passion pour les veritables & vtiles plaisirs.
   Qu'il s'applique à la lecture de la sainte Escriture, il y trouvera des Spectacles dignes de la Foy, dont il fait profession? Y a-t'il, mes freres, de Spectacle plus beau, plus agréable, & plus necessaire, que de contempler sans cesse l'objet de nostre esperance, & de nostre salut?


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Dans l'Epistre 6l.
à EVCHRATIVS.

Mon cher Frere,

   Comme nous avons de l'affection & de la déference l'un pour l'autre, il vous a plû de me demander mon sentiment sur le sujet d'un Comedien de vostre Pays, qui exerce encore ce métier, & instruit la jeunesse, non pas à se bien conduire, mais à se perdre; enseignant aux autres le mal qu'il a appris, s'il doit estre receu dans nostre communion. Ie vous diray, qu'il me semble, que le respect que nous devons à la majesté de Dieu, & l'ordre de la discipline Evangelique, ne peuvent souffrir que la pudeur & l'honneur de l'Eglise soient soüillez par une si dangereuse contagion.


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LACTANCE FIRMIEN
Dans le 6. Livre des Institutions Divines.

CHAP. 20.

   Vous devez rejetter les Spectacles publics, parce qu'estant des occasions des vices, & ne servant qu'à corrompre les mœurs, ils sont non seulement inutiles pour nous conduire à la vie bien-heureuse, mais ils sont mesme extrémement nuisibles.
    Ie ne sçay s'il y a moins de déreglement dans les Theatres que dans les autres Spectacles; car on represente dans les Comedies l'incontinence des Filles; & les amours des femmes de mauvaise vie. Plus les Auteurs de ces infames representations ont d'éloquence, mieux ils persuadent ceux qui les écoutent, par la politesse de leurs sentimens; & la justesse & la beauté de leurs vers fait qu'on les retient plus aisément. Dans la Tragedie l'on expose avec éclat aux yeux du Peu-


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ple, les parricides, les incestes, & toutes sortes de crimes. Que font les Farceurs par leurs mouvemens impudiques, qu'enseigner & inspirer l'impureté? Ces effeminez démentent ce qu'ils sont, & s'estudient à paroistre des femmes dans leurs habits, dans leur marcher, & dans leurs gestes lascifs.
   Que diray-je de ces boufons qui tiennent escole de la débauche; qui par de feints adulteres, enseignent à en commettre de veritables? Que feront les jeunes hommes, & les filles, voyant comme on commet ces infamies sans honte? & comme tout le monde les regarde avec plaisir, ils apprennent par là ce qu'ils peuvent faire: Ces objets allument dans leurs cœurs le feu de l'impureté, qui s'enflamme par la veuë. Chacun selon son sexe se represente à son imagination dans ces Spectacles; on les approuve lors qu'on en rit, & non seulement les enfans à qui on ne doit point faire gouster le mal, avant mesme qu'ils le puissent connoistre; mais aussi les vieillards, à qui il est honteux de commettre des pechez qui ne sont plus de


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leur âge, emportant les vices du Theatre, s'en retournent plus corrompus en leurs maisons. Il faut donc fuïr les Spectacles, non seulement afin que les vices ne fassent aucune impression sur nos esprits, qui trouble la paix & la tranquillité de nos cœurs; mais aussi afin que nous ne nous laissions point emporter par la coustume du siecle aux attraits des voluptez, qui nous détournent de Dieu, & des bonnes œuvres que nous devons faire.

Dans le CHAP. 21.

   N'estimeroit-on pas un homme impudique & de mauvaise vie, qui tiendroit des Comediens en sa maison? Or si vous ne pouvez estre spectateur de la Comedie lors que vous estes seul, sans blesser l'honesteté, ne la blesserez-vous point lors que vous la regarderez representer sur le Theatre avec le peuple? Les vers polis, & les discours agréables, gagnent les esprits, & les portent où ils veulent: c'est pourquoy celuy qui recherche la verité, & qui ne veut pas se


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tromper soy-mesme, doit rejetter les voluptez pernicieuses, ausquelles l'ame s'abandonne, comme le corps aux viandes delicieuses, il faut préferer les choses veritables à celles qui sont fausses, les eternelles, aux passageres, & les vtiles aux agréables. Ne prenez point de plaisir à regarder d'autres actions que celles qui sont iustes & pieuses. Ne prenez point de plaisir à entendre autre chose que ce qui nourrit l'ame, & qui vous peut rendre meilleur: Prenez garde de ne point faire un mauvais vsage de ce sens qui vous a esté donné, pour écouter les enseignemens de Dieu. Si vous vous plaisez donc aux chants & aux vers; prenez plaisir à chanter, & à entendre chanter les loüanges de Dieu: Le veritable plaisir est celuy qui est accompagné de la vertu; c'est un plaisir qui n'est point perissable, & passager comme les autres que recherchent ceux qui suivent les passions de leur corps, ainsi que les animaux; mais il est continuel, & tousiours agréable. Celuy qui en passe les bornes & ne recherche dans le plaisir que le seul plaisir, se procure la


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mort. Car comme la vertu conduit à la vie eternelle, aussi la volupté conduit à la mort: Car quiconque s'attache aux choses temporelles, perdra les eternelles: Quiconque met son affection aux choses de la terre, n'aura point de part aux biens du Ciel. Comme c'est par la vertu, & par les travaux que Dieu nous appelle à la vie; c'est par la volupté que le Diable nous conduit à la mort: comme on acquiert le veritable bien par de faux maux, on se procure les véritables maux par de faux biens. Il faut donc éviter les plaisirs comme des pieges & des filets, de peur que nous engageant dans la mollesse des douceurs du siecle, & devenant esclaves de nostre corps, nous ne tombions sous la puissance de la mort avec nostre corps.


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4. SIECLE.

S. MACAIRE L'ANCIEN
dans l'Homilie 27.

   Si par l'ouye toute seule on pouvoit entrer dans le Royaume du Ciel, & dans la vie eternelle sans peine, & sans travail, ceux qui se divertissent aux Spectacles au Theatre, & ceux qui menent une vie impudique y auroient bonne part: Mais on ne va au Ciel que par des travaux, & par des combats, parce que le chemin qui y conduit est estroit, penible & fascheux; c'est dans ce chemin rude qu'il faut marcher, & souffrir beaucoup de peines & d'afflictions pour entrer dans la vie eternelle.


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SAINT CYRILLE
ARCHEVESQVE DE IERVSALEM,
Dans la premiere Catecheze mystagogique aux nouueaux Baptisez.

   Vous avez dit au Baptesme, ie vous renonce Satan, je renonce à toutes vos œuvres, & à toutes vos pompes. Les pompes du Diable sont les Spectacles du Theatre, & toutes les autres vanitez semblables, dont le saint Roy David demande à Dieu d'estre délivré: Détournez, dit-il mes yeux, afin qu'ils ne regardent point la vanité; Ne vous laissez donc pas emporter à la passion pour les Spectacles du Theatre, pour y voir les excez des Comediens tout pleins d'impureté, & d'infamie.


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SAINT AMBROISE
ARCHEVESQVE DE MILAN,
Dans le traité de la fuite du siecle.

   Adam n'eust point esté chassé du Paradis, s'il n'eust esté seduit par la volupté; c'est pourquoy David, qui avoit éprouvé combien les regards sont dangereux, dit avec raison, que l'homme est heureux lors que le nom du Seigneur est toute son esperance, & qu'il n'a nul égard aux vanitez & aux folies trompeuses du siecle. Celuy qui s'applique à considerer que le Seigneur luy est toûjours present, & qui a toûjours les yeux interieurs de son ame arrestez sur IESVS-CHRIST, n'a point égard aux vanitez & aux tromperies du siecle. Ainsi ce saint Prophete se tournant vers luy, luy fait cette priere: Détournez mes yeux, afin qu'ils ne regardent point la vanité. Le Cirque n'est que vanité, parce qu'il ne sert à rien. La Course des cheuaux n'est que vanité, parce que la vitesse d'un


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cheval est un secours trompeur, quand il s'agit de se sauver: Le Theatre & tous les autres Ieux ne sont que vanité.

SVR LE 37.VERSET
du Pseaume 118.

   Celuy qui est dans la voye de Dieu ne regarde point les vanitez: IESVS-CHRIST est la voye parfaite. Celuy donc qui appartient à IESVS-CHRIST, comment peut-il regarder les vanitez, puisque IESVS-CHRIST a crucifié dans sa chair tous les vains plaisirs du monde? C'est pourquoy détournons nos yeux des vanitez, de peur que la veuë de ces folies n'imprime de mauvais desirs dans nostre ame; Et sans parler du sens mystique de ce passage, Dieu veüille que cette interpretation ait la force de retirer des Spectacles du Cirque & du Theatre, ceux qui y courent: Ces Ieux que vous regardez ne sont que vanité, élevez vos yeux vers IESVS-CHRIST, & détournez-les des Spectacles, & de toutes les pompes du siecle.


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S. IEAN CHRYSOSTOME
Dans l'Homilie 15. au peuple d'Antioche.

   Plusieurs s'imaginent qu'il n'est pas certain que ce soit un peché, de monter sur le Theatre, & d'aller à la Comedie: Mais quoy qu'ils en pensent, il est certain que tout cela cause une infinité de maux; car le plaisir qu'on prend aux Spectacles des Comedies, produit la fornication, l'impudence, & toute sorte d'incontinence. D'ailleurs nous ne sommes pas seulement obligez d'éviter les pechez. Mais nous devons encore fuïr les choses mesme qui nous paroissent indifferentes, & qui portent neantmoins insensiblement au peché; Car comme celuy qui marche sur le bord d'un précipice, quoy qu'il n'y tombe pas, ne laisse pas d'estre tousiours dans la crainte. Et il arrive souvent que la crainte le trouble, & le fait tomber dans le precipice. De mesme celuy qui ne s'esloigne pas du peché, mais qui en est


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proche, doit vivre dans l'apprehension, car il arrive souvent qu'il y tombe.

DANS LA 3. HOMILIE
de David, & de Saül.

   Ie croy que plusieurs de ceux qui nous abandonnerent hier pour aller aux Spectacles d'iniquité, sont aujourd'huy icy presens, ie voudrois les pouvoir reconnoistre publiquement, afin de leur interdire l'entrée de ces lieux sacrez, non pas pour les laisser tousiours dehors, mais pour les rappeller apres leur amendement. Comme les Peres chassent souvent de leurs maisons, & de leur table leurs enfans qui se laissent emporter à la débauche, non pas afin qu'ils en soient tousiours bannis: mais afin qu'estant devenus meilleurs par cette correction, ils rentrent avec loüange & honneur dans la maison, & dans la compagnie de leurs Peres. Les Pasteurs en usent de mesme lors qu'ils separent les brebis galeuses d'avec les autres, afin qu'estant gueries de leur maladie, elles retournent avec celles qui sont saines, sans aucun


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peril; car autrement s'ils les laissoient parmy les autres, elles infecteroient tout le Troupeau; C'est pour ce sujet que ie voudrois pouvoir reconnoistre ces personnes; mais encore qu'elles nous soient inconnuës, elles ne peuuent pas neantmoins se dérober aux yeux du Verbe Eternelqui est le Fils de Dieu. I'espere qu'il touchera leur conscience, & qu'il leur persuadera aisément de sortir volontairement, leur faisant connoistre qu'il n'y a que ceux qui se portent à faire cette penitence, qui soient veritablement dans l'Eglise: au contraire ceux qui vivant dans le déreglement demeurent dans nostre communion; quoy qu'ils soient icy presens de corps, ils en sont neantmoins separez, plus veritablement que ceux qu'on a mis dehors; de telle sorte qu'il ne leur est pas encore permis de participer à la sainte Table; car ceux qui selon les Loix divines ont esté chassez de l'Eglise, & demeurent dehors, donnent quelque bonne esperance par leur conduite qu'apres s'estre corrigez des pechez pour lesquels ils ont esté


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chassez de l'Eglise, ils y rentreront avec une conscience pure; mais ceux qui se souïllent eux-mesmes, & qui estant avertis de se purifier des tâches qu'ils ont contractées par leurs crimes, avant que d'entrer en l'Eglise, se conduisent auec impudence, ils aigrissent l'ulcere de leur ame; & rendent leur mal plus grand; car il y a bien moins de mal à pecher, qu'à adjoûter l'impudence au crime qu'on a commis, & à ne vouloir pas obeïr aux ordres des Prestres.
   On me dira, le peché que ces personnes ont commis, est-il si grand qu'il merite qu'on leur interdise l'entrée de ces lieux sacrez? mais y a-t'il de crime plus énorme que le leur? Ils se sont soüillez du crime d'adultere, & apres cela ils se jettent impudemment comme des chiens enragez sur la sainte Table. Que si vous voulez sçavoir comment ils sont coupables d'adultere, je ne le vous declareray point par mes discours, mais par les propres paroles de celuy qui doit juger de toutes les actions des hommes: Celuy, dit-il, qui verra une femme pour la desirer, a desia commis l'adultere dans son cœur. Si une fem-


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me negligemment parée qui passe par hazard dans la place publique, blesse souuent par la seule veuë de son visage celuy qui la regarde avec trop de curiosité; Ceux qui vont aux Spectacles, non par hazard, mais de propos déliberé, & avec tant d'ardeur, qu'ils abandonnent l'Eglise par un mépris insupportable pour y aller, où ils passent tout le jour à regarder ces femmes infames, auront-ils l'impudence de dire qu'ils ne les voyent pas pour les desirer, lors que leurs paroles dissoluës & lascives, les voix, & les chants impudiques les portent à la volupté? &c.
   Car si en ce lieu où l'on chante les Pseaumes, où l'on explique la parole de Dieu, & où l'on craint & respecte sa divine Majesté; la concupiscence ne laisse pas de se glisser secretement dans les cœurs, comme un subtil larron; Ceux qui sont tousiours à la Comedie, où ils ne voyent & n'entendent rien de bon, où tout est plein d'infamie & d'iniquité; dont leurs oreilles & leurs yeux sont investis de toutes parts; comment pourront-ils surmonter la concupiscen-


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ce? & s'ils ne la peuvent pas surmonter, comment pourront-ils estre exempts du crime d'adultere? & estant soüillez de ce crime, comment pourront-ils entrer dans l'Eglise, & estre receus dans la Communion de cette sainte assemblée sans en avoir fait penitence? C'est pourquoy je coniure & je prie ces personnes de se purifier par la confession, par la penitence, & par tous les autres remedes salutaires, des pechez qu'ils ont contractez à la Comedie, afin qu'ils puissent estre admis à entendre la parole de Dieu, car ces pechez ne sont point mediocres.
   Ne craignez-vous point, ô homme? n'avez-vous point horreur de regarder cette sainte Table, où l'on celebre les redoutables mysteres, des mesmes yeux dont vous regardez ce lit qui est dressé sur le Theatre, où l'on represente les detestables fictions de l'adultere? N'avez-vous point horreur d'entendre les paroles impudiques d'une Comediene, des mesmes oreilles que vous entendez les paroles d'un Prophete qui vous introduit dans les mysteres de l'Escriture?


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N'aprehendez-vous point de recevoir dans un mesme cœur un poison mortel, & cette Hostie sainte & terrible? N'est-ce pas de là que naissent les déreglemens de la vie, les desordres des mariages, les guerres, les troubles, & les querelles domestiques?
   C'est pourquoy je vous prie tous de ne point assister à ces infames representations des Spectacles, & d'en retirer les autres; car tout ce qui s'y fait, bien loin d'estre un divertissement, n'est qu'un déreglement pernicieux qui n'attire que des peines & des suplices.
   Que sert à l'homme de jouïr d'un plaisir passager, s'il est suivy d'une douleur eternelle, & s'il est tourmenté nuit & jour par la concupiscence? Consultez-vous vous-mesmes, & considerez la difference qu'il y a entre l'estat où vous estes lors que vous revenez de l'Eglise, & celuy où vous vous trouvez lors que vous sortez des Spectacles. Si vous comparez ces deux estats, selon leurs divers temps, l'un avec l'autre, vous n'aurez pas besoin de mes avertissemens: Cette comparaison suffira pour vous faire con-


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noistre combien l'un vous est vtile & advantageux, & combien l'autre vous est dommageable.

DANS LA 1. HOMILIE,
Sur ces paroles du 1. Verset du Chap. 6. du Prophete Isaye,

I'ay vû le Seigneur.

   Il n'y a rien qui expose plus au mépris la parole de Dieu, que l'applaudissement & l'approbation qu'on donne aux representations des Spectacles; c'est pourquoy je vous ay souvent conjurez par mes exhortations de ne point aller aux Spectacles, vous qui venez à l'Eglise pour entendre la parole [de] Dieu, & pour participer à son sacrifice mystique & redoutable, afin que vous ne prophaniez point les Mysteres divins, en participant aux mysteres du Diable.


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DANS L'HOMILIE 6.
Sur le Chap. 2. de S. Mathieu.

   Ce n'est point à nous à passer le temps dans les ris, dans les divertissemens, & dans les delices; cela n'est bon que pour des Comediens, & pour des Comedienes, & particulierement pour ces flateurs qui cherchent les bonnes tables: Ce n'est point là l'esprit de ceux qui sont appellez à une vie celeste, dont les noms sont desia écrits dans cette éternelle Cité, & qui font profession d'une milice toute spirituelle; mais c'est l'esprit de ceux qui combattent sous les enseignes du Demon.
   Oüy, mes freres, c'est le Demon qui a fait un art de ces divertissements & de ces Ieux pour attirer à luy les soldats de IESVS-CHRIST, & pour relâcher toute la vigueur, & comme les nerfs de leur vertu, c'est pour ce sujet qu'il a fait dresser des Theatres dans les places publiques, & qu'exerçant & formant luy-mesme ces bouffons, il s'en sert comme d'une peste dont il infecte toute la vie.


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   Saint Paul nous a défendu les paroles de raillerie, & celles qui ne tendent qu'à un vain divertissement; mais le Demon nous persuade d'aymer les unes & les autres.
   Ce qui est encore plus dangereux est le sujet pour lequel on s'emporte dans ces ris immoderez, car aussi-tost que ces bouffons ridicules ont proferé quelque blasphéme, ou quelque parole deshonefte, on voit que les plus fous sont ravis de joye, & s'emportent dans les éclats de rire. Ils leur applaudissent pour des choses pour lesquelles on les devroit lapider, & ils s'attirent ainsi sur eux-mesmes par ce plaisir malheureux le supplice d'un feu éternel; car en les loüant de ces folies, on leur persuade de les faire, & on se rend encore plus digne qu'eux de la condamnation qu'ils ont meritée. Si tout le monde s'accordoit à ne vouloir point regarder leurs sottises, ils cesseroient bien-tost de les faire: mais lors qu'ils vous voyent tous les jours quitter vos occupations, vos travaux & l'argent qui vous en revient; en un mot renoncer à tout pour assister à ces Spectacles,


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ils redoublent leur ardeur, & ils s'appliquent bien davantage à ces niaiseries.
   Ie ne dis pas cecy pour les excuser, mais pour vous faire voir que c'est vous principalement qui estes la source de tous ces déreglemens en assistant à leur
* Ieux, & y passant les journées entieres. C'est vous qui dans ces representations malheureuses profanez la sainteté du mariage, qui deshonorez devant tout le monde ce grand Sacrement: Car celuy qui represente ces personnages infames, est moins coupable que vous qui les faites representer, que vous qui l'animez de plus en plus par vostre passion, par vos ravissemens, par vos éclats, & par vos loüanges, & qui travaillez en toutes manieres à embellir & à relever cét ouvrage du Demon.
   Ne me dites point que tout ce qui se fait alors n'est qu'une fiction; cette fiction a fait beaucoup d'adulteres veritables, & a renversé beaucoup de familles; c'est ce qui m'afflige davantage, que ce mal estant si grand, on ne le regarde pas mesme comme un mal, & que lors qu'on represente un crime aussi


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grand qu'est celuy de l'adultere, on n'entend que des applaudissemens & des cris de ioye.
    Ce n'est qu'une feinte, dites-vous, c'est pour cela mesme que ces personnes sont dignes de mille morts d'ozer exposer aux yeux de tout le monde, des desordres qui sont défendus par toutes les loix: Si l'adultere est un mal, c'est un mal aussi que de le representer.
   Qui pourroit dire combien ces fictions rendent de personnes adulteres, & combien elles inspirent l'impudence & l'impureté dans tous ceux qui les regardent; car il n'y a rien de plus impudique que l'œil, qui peut souffrir de voir ces ordures.

DANS L'HOMILIE 38.
Sur le Chap. 11. de S. Mathieu.

   Les Chansons & les vers infames causent à l'ame une odeur plus insuportable que tout ce que nos sens abhorrent le plus, & cependant lors que les Comediens les recitent devant vous, non seulement vous n'en avez pas de la peine, mais


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vous en riez, vous vous en divertissez, bien loin d'en avoir de l'aversion & de l'horreur.
    Que ne montez-vous donc aussi sur le Theatre, aussi bien que ces bouffons qui vous font rire? Si ce qu'ils font n'est pas infame, que n'imitez-vous ce que vous loüez? allez seulement en public avec ces sortes de personnes. Cela me feroit rougir, dites-vous? Pourquoy donc estimez-vous tant ce que vous auriez honte de faire? Les loix des Payens rendent les Comediens infames, & vous allez en foule avec toute la Ville pour les regarder sur leur Theatre, comme si c'estoit des Ambassadeurs, ou des Generaux d'armée, & vous y voulez mener tout le monde avec vous pour emplir vos oreilles des ordures & des infamies qui sortent de la bouche de ces bouffons; vous punissez tres-severement vos serviteurs lors qu'ils disent chez vous des paroles peu honestes? vous ne pouvez souffrir rien de sale dans vos enfans ny dans vos femmes le moindre mot qui choque l'honesteté; & lors que les derniers des hommes vous invitent à entendre pu-


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bliquement ces infamies que vous detestez si fort dans vos maisons; non seulement vous n'en avez point de peine, mais vous vous en divertissez & vous loüez ceux qui les debitent, n'est-ce pas le comble de l'extravagance?
   Vous me répondrez peut-estre que ce n'est pas vous qui dites ces choses infames. Si vous ne les dites pas, vous aymez au moins ceux qui les disent: Mais d'où prouverez-vous que vous ne les dites pas? Si vous n'aymiez point à les dire, vous n'auriez point tant de plaisir à les écouter, ny tant d'ardeur à courir à ces folies.
   Quand vous entendez des personnes qui blasphement, vous ne prenez point plaisir à ce qu'ils disent, vous fremissez au contraire, & vous vous bouchez les oreilles pour ne les point entendre. D'où vient cela, sinon parce que vous n'estes point blasphemateur? conduisez-vous de mesme à l'égard de ces paroles infames, & si vous voulez que nous croyions que vous n'aymez pas à en dire, n'aymez pas aussi à les écouter.


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   Comment vous pouvez-vous appliquer aux bonnes choses, estant accoustumé à ces sortes de discours; comment pourrez-vous supporter le travail qui est necessaire pour s'affermir dans la continence, lors que vous vous relaschez jusqu'à prendre plaisir à entendre des mots & des vers infames; car si lors mesme on est le plus éloigné de ces infamies, on a tant de peine à se conserver dans toute la pureté que Dieu nous demande; Comment nostre ame pourra-t'elle demeurer chaste, lors qu'elle se plaira à entendre des choses si dangereuses.
   Ne sçavez-vous pas quelle pente nous avons au mal? lors donc qu'à cette inclination naturelle nous ajoûtons encore l'art & l'estude, comment ne tomberons-nous pas dans l'Enfer, puisque nous nous hastons de nous y jetter? N'écoutez-vous point ce que dit Saint Paul: Réjoüissez-vous au Seigneur? Il ne dit pas réjoüissez-vous au Demon: Comment écouterez-vous ce saint Apostre? Comment serez-vous touché du ressentiment de vos pechez,


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estant tousiours comme yvre & hors de vous, par la veuë malheureuse de ces Spectacles? Vous y courez avec une ardeur & une avidité insatiable. On n'en voit que trop les malheureux effects, lors que vous retournez chez vous. C'est là que chacun de vous remporte toutes ces ordures dont les paroles licentieuses, les vers impudiques, & les ris dissolus ont remply vos ames. Tous ces phantômes honteux demeurent dans vostre esprit & dans vostre cœur; & c'est de là qu'il arrive que vous avez aversion de ce que vous devriez aymer, & que vous aymez ce que vous devriez avoir en horreur.
   Mais que diray-je du bruit & du tumulte de ces Spectacles? de ces cris & de ces applaudissemens diaboliques? de ces habits qu'il n'y a que le Demon qui ait inventez? on y voit un jeune homme qui ayant rejetté tous ses cheveux derriere la teste prend une coëffure estrangere, dément ce qu'il est, & s'estudie à paroistre une fille dans ses habits, dans son marcher, dans ses regards, & dans sa parole. On y void un vieillard qui ayant


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quitté toute la honte avec ses cheveux qu'il a fait couper, se ceint d'une ceinture, s'expose à toute sorte d'insultes, & est prest à tout dire, à tout faire, & à tout souffrir. On y void des femmes qui ont essuyé toute honte, qui paroissent hardiment sur un Theatre devant un Peuple; qui ont fait une estude de l'impudence, qui par leurs regards, & par leurs paroles répandent le poison de l'impudicité dans les yeux & dans les oreilles de tous ceux qui les voyent, & qui les écoutent, & qui semblent conspirer par tout cét appareil qui les environne à détruire la chasteté, à deshonorer la nature, & à se rendre les organes visibles du demon, dans le dessein qu'il a de perdre les ames; enfin tout ce qui se fait dans ces representations malheureuses ne porte qu'au mal: les paroles, les habits, le marcher, la voix, les chants, les regards des yeux, les mouuemens du corps, le son des instrumens, les sujets mesmes & les intrigues des Comedies, tout y est plein de poison tout y respire l'impureté.
   Comment donc esperez-vous de de-


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meurer chaste apres que le Diable vous a fait boire de ce calice de l'impudicité; qu'il en a enyuré vostre ame, & que par ses noires fumées il vous a obscurcy toute la raison; car c'est là qu'il vous fait voir tout ce que le vice a de plus honteux, la fornication, l'adultere, le deshonneur du mariage, la corruption des femmes, des hommes & des ieunes gens; enfin le regne de l'abomination & de l'infamie. Toutes ces choses devroient donc porter ceux qui les voyent, non pas à rire, mais à pleurer.
   Quoy donc, me direz-vous, renverserons-nous les Loix en détruisant le Theatre, qu'elles autorisent? Quand vous aurez détruit le Theatre, vous n'aurez pas renversé les Loix, mais le regne de l'iniquité & du vice. Car le Theatre est la peste des Villes.
   Imitez au moins les Barbares qui se passent bien de tous ces Ieux. Quelle excuse nous restera-t'il, si estant Chrêtiens, c'est à dire citoyens des Cieux & associez aux Anges, & aux Cherubins, nous ne sommes pas neantmoins si reglez en ce point que le sont les Payens & les Infidelles.


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   Que si vous auez tant de passion pour vous divertir, il y a bien d'autres divertissemens moins dangereux, & plus agréables que ceux-là.
   Les Barbares ont dit autrefois une parole digne des plus sages d'entre les Philosophes: Car entendant parler de ces folies du Theatre, & de ces honteux divertissemens qu'on y va chercher. Il semble, dirent-ils, que les Romains n'ayent ny femme, ny enfans, & qu'ainsi ils ayent esté contraints de s'aller divertir hors de chés eux; voulant montrer par là qu'il n'y a point de plaisir plus doux à un homme sage & reglé, que celuy qu'il reçoit de la societé d'une honneste femme, & de celle de ses enfans.
   Mais ie vous monstreray, me direz-vous, des personnes à qui ces Ieux n'ont fait aucun mal? Mais n'est-ce pas un assez grand mal que d'employer si inutilement un si long-temps; & d'estre aux autres un sujet de scandale? Quand vous ne seriez point blessé de ces representations infames, n'est-ce rien que vous y ayez attiré les autres par vostre exemple?


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Comment donc estes-vous innocent, puis que vous estes coupable du crime des autres? Tous les desordres que causent parmy le Peuple ces hommes corrompus, & ces femmes prostituées; & toute cette troupe diabolique qui monte sur le Theatre, tous ces desordres, dis-je, retombent sur vous. Car s'il n'y avoit point de spectateurs, il n'y auroit point de Comediens ny de Spectacles, & ainsi ceux qui les representent & ceux qui les voyent, s'exposent au feu eternel. C'est pourquoy quand mesme vous seriez assez chaste pour n'estre point blessé par la contagion de ces lieux, ce que ie croy impossible, vous ne laisseriez pas d'estre severement puny de Dieu, comme estant coupable de la perte de ceux qui vont voir ces folies, & de ceux qui les representent sur le Theatre. Que s'il est vray que vous soyez tellement pur, ces assemblées dangereuses ne vous nuisent point, vous le seriez encore bien davantage, si vous aviez soin de les éviter.
   Quittons donc ces vaines excuses, & ne cherchons point des pretextes si dé-


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plorables. Le meilleur moyen de nous justifier est de fuïr cette fournaise de Babilone, de nous esloigner des attraits de l'Egyptienne, & s'il est necessaire, de quitter plûtost nostre manteau comme Ioseph, pour nous sauver des mains de cette prostituée. C'est ainsi que nous jouïrons dans l'esprit, d'une joye celeste & ineffable, qui ne sera point troublée par les remords de nostre conscience, & qu'ayant mené icy bas une vie chaste, nous serons couronnez dans le Ciel par la grace & par la misericorde de nostre Seigneur IESVS CHRIST, à qui est la gloire & l'Empire maintenant & toûjours, & dans tous les siecles.

S. IEAN CHRYSOSTOME
Dans la Preface de son Commentaire, sur l'Evangile de S. Iean.

   Il n'est point necessaire que ie vous represente en particulier tous les vices des Spectacles; ce ne sont que des ris dissolus, des representations honteuses, des paroles infames, des médisances, des


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boufonneries; tout y est corrompu, tout y est pernicieux. Ie vous déclare à vous tous, qu'aucun de ceux qui participent à cette sainte Table, ne trouble, & ne perde son ame par ces Spectacles qui causent la mort: tout ce qui s'y fait, est plein des pompes de Satan, & ne respire que l'impureté. Vous sçauez, vous que estes baptisez, quel est le pacte par lequel vous vous estes engagez à nous, ou pour mieux dire, à IESVS-CHRIST. Lors qu'il vous instruisoit au baptesme, que luy avez-vous dit touchant les pompes du Diable, comment avez-vous renoncé à ce malin esprit, & à ses Anges? N'avez-vous pas promis de n'acquiescer jamais à ses maximes, & à ses œuvres? c'est pourquoy nous devons prendre garde tres-soigneusement de n'estre pas infidelles dans l'accomplissement de nos promesses, & de ne point nous rendre indignes de ces sacrez mysteres.


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SAINT IEROSME,
Sur le premier Verset du Pseaume 32.

   Les uns mettent toute leur ioye dans les choses de ce monde, les autres dans les Ieux du Cirque, les autres dans les divertissemens de la Comedie; Mais vous, dit le roy Prophete à chaque juste, Mettez toute vostre joye dans le Seigneur, & non pas dans les plaisirs de ce monde. C'est aux Iustes qui ont le cœur droit, qu'il appartient de loüer Dieu; c'est à dire, à ceux qui dressent leurs cœurs par la regle de la verité; Car pour les impies il ne leur appartient que d'estre malheureux: Malheur à ceux, dit le Prophete Isaye, qui disent que ce qui est doux, est amer, & que ce qui est amer, est doux.


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5. SIECLE.

SAINT AVGVSTIN
dans le 2. Chapitre du 3. liure de les Confessions.

   I'avois en mesme temps une passion violente pour les Spectacles du Theatre, qui estoient pleins des images de mes miseres, & des flammes amoureuses qui entretenoient le feu qui me devoroit: mais quel est ce motif qui fait que les hommes y courent avec tant d'ardeur, & qu'ils veulent ressentir de la tristesse en regardant des choses funestes & tragiques qu'ils ne voudroient pas neantmoins souffrir? car les spectateurs veulent ressentir de la douleur, & cette douleur est leur joye? D'où vient cela, sinon d'une estrange maladie d'esprit? puis qu'on est d'autant plus touché de ces avantures poëtiques, que l'on est moins guery de ses passions, quoy que d'ailleurs on appelle misere le mal que l'on souffre en sa personne; & misericorde, la compassion


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qu'on a des mal-heurs des autres: Mais quelle compassion peut-on avoir en des choses feintes, & representées sur un Theatre, puisque l'on n'y excite pas l'auditeur à secourir les foibles & les opprimez, mais que l'on le convie seulement à s'affliger de leur infortune; de sorte qu'il est d'autant plus satisfait des Acteurs, qu'ils l'ont plus touché de regret & d'affliction; & que si ces sujets tragiques, & ces mal-heurs veritables ou supposez, sont representez avec si peu de grace & d'industrie, qu'il ne s'en afflige pas, il sort tout degoûté & tout irrité contre les Comediens. Que si au contraire il est touché de douleur, il demeure attentif & pleure, estant en mesme temps dans la joye, & dans les larmes. Mais puisque tous les hommes naturellement desirent de se réjouïr, comment peuvent-ils aimer ces larmes, & ces douleurs? N'est-ce point qu'encore que l'homme ne prenne pas plaisir à estre dans la misere, il prend plaisir neantmoins à estre touché de misericorde; & qu'à cause qu'il ne peut estre touché de ce mouvement sans en ressentir


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de la douleur, il arrive par une suitte necessaire qu'il cherit & qu'il aime ces douleurs?
   Ces larmes procedent donc de la source de l'amour naturel que nous nous portons les uns aux autres. Mais où vont les eaux de cette source, & où coulent-elles? Elles vont fondre dans un torrent de poix boüillante, d'où sortent les violentes ardeurs de ces noires, & de ces sales voluptez: Et c'est en ces actions vicieuses que cet amour se convertit & se change par son propre mouvement, lors qu'il s'escarte & s'esloigne de la pureté celeste du vray amour. Deuons- nous donc rejetter les mouuemens de misericorde & de compassion? nullement: Et il faut demeurer d'accord qu'il y a des rencontres où l'on peut aimer les douleurs. Mais, ô mon ame, garde-toy de l'impureté; Mets-toy sous la protection de mon Dieu, du Dieu de nos Peres, qui doit estre loüé & glorifié dans l'eternité des siecles. Garde-toy mon ame de l'impureté d'vne compassion folle: Car il y en a vne sage & raisonnable dont je ne laisse pas d'estre


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touché maintenant. Mais alors je prenois part à la joye de ces amans du Theatre; lors que par leurs artifices ils faisoient réussir leurs impudiques desirs, quoy qu'il n'y eust rien que de feint dans ces representations, & ces Spectacles; & lors que ces amans estoient contraints de se separer, ie m'affligeois auec eux comme si i'eusse esté touché de compassion; & toutefois ie ne trouvois pas moins de plaisir dans l'vn que dans l'autre.
   Mais aujourd'huy j'ay plus de compassion de celuy qui se réjouït dans ses excés & dans ses vices, que de celuy qui s'afflige dans la perte qu'il a faite d'une volupté pernicieuse, & d'une felicité miserable: Voila ce qu'on doit appeller une vraye misericorde; Mais en celle-là ce n'est pas la douleur que nous ressentons des maux d'autruy qui nous donne du plaisir: Car encore que celuy qui ressent de la douleur, en voyant la misere de son prochain, luy rende un devoir de charité qui est loüable; neantmoins celuy qui est veritablement misericordieux aimeroit mieux n'avoir point de sujet de ressentir cette douleur: Et il


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est aussi peu possible qu'il puisse desirer qu'il y ait des miserables, afin d'avoir sujet d'exercer sa misericorde, comme il est peu possible que la bonté mesme puisse estre malicieuse, & que la bienveillance nous porte à vouloir du mal à nostre prochain.
   Ainsi il y a bien quelque douleur que l'on peut permettre; mais il n'y en a point que l'on doive aimer: Ce que vous nous faites bien voir, ô mon Seigneur & mon Dieu, puisque vous qui aimez les ames incomparablement, & plus purement que nous ne les aimons, exercez sur elles des misericordes d'autant plus grandes, & plus parfaites, que vous ne pouvez estre touché d'aucune douleur. Mais qui est celuy qui est capable d'une si haute perfection? Et moy au contraire j'estois alors si miserable, que i'aimois à estre touché de quelque douleur, & en cherchois des sujets, n'y ayant aucunes actions des Comediens qui me plussent tant, & qui me charmassent davantage, que lors qu'ils me tiroient des larmes des yeux par la representation de quelques mal-heurs


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estrangers & fabuleux qu'ils representoient sur le Theatre: Et faut-il s'en estonner, puis qu'estant alors une brebis mal-heureuse qui m'estois égarée en quittant vostre troupeau, parce que je ne pouvois souffrir vostre conduite, je me trouvois comme tout couvert de gale?
   Voila d'où procedoit cet amour que j'avois pour les douleurs, lequel toutefois n'estoit pas tel que j'eusse desiré qu'elles eussent passé plus avant dans mon cœur & dans mon ame: car je n'eusse pas aimé à souffrir les choses que j'aimois à regarder; mais j'estois bien aise, que le recit & la representation qui s'en faisoit devant moy, m'égratignât un peu la peau, pour le dire ainsi, quoy qu'en suitte, comme il arrive a ceux qui se grattent avec les ongles, cette satisfaction passagere me causât une enfleure pleine d'inflammation d'où sortoit du sang corrompu & de la bouë. Telle estoit alors ma vie; Mais peut-on l'appeller une vie, mon Dieu?


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DANS L'EPISTRE 5.
à Marcellin.

   Rien n'est plus mal-heureux que le bon-heur des pecheurs, qui nourrit pour ainsi dire une impunité, qui est en effet une peine, & qui fortifie la mauvaise volonté comme un ennemy interieur. Mais les cœurs des hommes sont si pervertis & si rebelles, qu'ils s'imaginent que le monde est dans une pleine felicité, lors que ceux qui l'habitent ne pensent qu'à orner & à embellir leurs maisons, & qu'ils ne prennent pas garde à la ruine de leurs ames: qu'on bastit des Theatres magnifiques, & qu'on détruit les fondemens des vertus: qu'on donne des loüanges & des applaudissemens à la fureur des Gladiateurs, & qu'on se mocque des œuvres de misericorde; lors que l'abondance des riches entretient la débauche des Comediens, & que les pauvres manquent de ce qui leur est necessaire pour l'entretien de leur vie; lors que les impies décrient par leurs blasphemes la doctrine de Dieu, qui par la


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voix de ses Predicateurs crie contre cette infamie publique, pendant qu'on recherche de faux Dieux à l'honneur desquels on celebre ces Spectacles du Theatre, qui deshonorent & corrompent le corps & l'ame. Si Dieu permet que ces desordres arrivent, c'est alors qu'il en est plus irrité: s'il laisse ces crimes impunis, c'est alors qu'il les punit plus severement; & quand il oste aux hommes les moyens d'entretenir leurs vices, & que par la pauvreté il détruit l'abondance & la multiplication des voluptez; ce traitement qui paroist contraire à leurs desirs, est un effet de sa misericorde.

DANS LE CHAPITRE 33.
du premier Livre de la Concordance des Evangelistes.

   Quant à ce que les Payens se pleignent que le Christianisme a diminué la felicité du monde; s'ils lisent les livres de leurs Philosophes, qui reprennent ces choses dont ils sont privez maintenant


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malgré eux, ils trouveront que cela tourne à la loüange de la Religion Chrêtienne; car quelle diminution souffrent-ils de leur felicité, sinon à l'égard des choses dont ils faisoient un tres-mauvais vsage, s'en servant pour offencer leur Createur? Il leur semble peut-estre que le temps est mauvais, parce que presque dans toutes les Villes les Theatres, ces lieux infames, où l'on fait une profession publique de l'impureté, tombent en ruine; d'où vient cela, sinon de la pauvreté, qui ne leur permet pas de reparer ces lieux qu'ils avoient bastis autrefois avec une profusion honteuse & sacrilege? Leur Ciceron loüant un certain Comedien nommé Roscius, n'a-t'il pas dit qu'il estoit si habile dans son art, qu'il n'y avoit que luy seul qui fut digne de monter sur le Theatre; & que d'ailleurs il estoit si homme de bien, qu'il n'y avoit que luy seul qui n'y deût point monter, marquant par là, en termes bien exprés, que le Theatre est si infame, que plus un homme est vertueux, plus il doit s'en esloigner.


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DANS LE CHAPITRE 29.
Du 2. Liure de la Cité de Dieu.

   C'est avec raison, Peuple Romain, que vous avez exclus les Comediens du droit de bourgeoisie. Eveillez-vous encore peu davantage, & reconnoissez qu'on ne se rend point agreable à la Majesté de Dieu par les exercices qui deshonorent la dignité des hommes. Comment donc pouvez-vous mettre au rang des saintes puissances du Ciel ces Dieux qui se plaisent à recevoir un culte, qui rend indignes parmy vous ceux qui le rendent, d'estre mis au nombre des Citoyens Romains? Cette Cité celeste est incomparablement plus illustre, où la verité est tousiours victorieuse, où la dignité est inseparable de la sainteté, où il y a une paix, & une felicité perpetuelle, où la vie est éternelle. Si vous avez eu honte de recevoir ces sortes de personnes dans vostre ville pour estre vos concitoyens, à plus forte raison cette sainte Cité ne reçoit point ces sortes de Dieux: C'est pourquoy si vous desirez d'avoir part à la felicité de


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cette bien-heureuse Cité, fuyez la compagnie des Demons. C'est vne chose honteuse à des personnes vertueuses d'adorer des Dieux qui regardent d'vn œil favorable le culte deshoneste que leur rendent des infames. Embrassez la pureté du Christianisme, & éloignez de vous ces prophanes divinitez; comme les Censeurs ont exclus les Comediens de vos honneurs & de vos dignitez les notant d'infamie.

DANS LE 1. SERMON
Sur le 1. Verset du Pseaume 32.

   C'est aux hommes injustes & méchans à se réjoüir dans ce monde: le monde finira, & leur joye finira avec le monde; Mais il faut que les justes mettent leur joye dans le Seigneur, afin qu'elle soit permanente, & immuable comme luy. Il faut que nous mettions nostre complaisance & nostre joye, & que nous nous appliquions à le loüer; Il est le seul dans lequel il n'y ait rien qui nous déplaise; comme au contraire, il n'y a personne en qui les infidelles trouvent tant de


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choses qui leur déplaisent: Tenez ce peu de mots pour une maxime indubitable, que l'homme à qui Dieu plaist, plaist aussi à Dieu. Ne pensez pas mes tres-chers freres que ce que je dis soit d'vne petite importance, vous voyez aussi bien que moy, combien il y a d'hommes qui disputent contre Dieu? Combien il s'en trouve à qui ses œuvres, & sa conduite déplaisent; car lors qu'il veut quelque chose de contraire à la volonté des hommes, à cause qu'il est le Souverain maistre, & qu'il sçait bien ce qu'il fait, & qu'il ne considere pas tant nos inclinations que nostre vtilité, ceux qui voudroient que leur volonté s'accomplit plustost que celle de Dieu, voudroient aussi reduire sa volonté à la leur, au lieu de corriger & de régler la leur par la sienne.
   C'est à ces hommes infidelles impies, méchans (j'ay honte de le dire, je le diray pourtant, parce que vous sçavez combien ce que je vais dire est veritable) c'est à ces sortes de personnes qu'un Comedien plaist davantage que Dieu, c'est pourquoy le Prophete apres avoir dit


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justes réjoüissez-vous en Dieu, (parce que nous ne sçaurions nous réjoüir en luy, qu'en le loüant, & que nous ne pouvons le loüer, si nous ne luy plaisons, d'autant plus qu'il nous plaist davantage:) Il adjoûte, c'est aux justes qu'il appartient de loüer Dieu; Qui sont les justes? ce sont ceux qui conforment leur cœur à la volonté de Dieu; qui reglent & conduisent leur volonté par la sienne. Si la foiblesse humaine leur cause quelque trouble dans les fascheuses rencontres de cette vie; l'equité divine les console, & les remet dans le calme.

DANS LE SERMON
Sur le Pseaume 39.

   Combien y a-t'il de personnes qui se reconnoissent icy dans la peinture que je vous fais des gens du monde? ces personnes converties se regardent avec étonnement les unes les autres, & parlent avec joye dans l'Eglise de Dieu, des misericordes qu'il leur a faites. Se voyant dans le sein de l'Eglise, elles considerent avec une extréme reconnoissance l'affe-


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ction que Dieu leur a desia donnée pour la parole, pour les offices & les œuvres de charité, pour estre souuent dans l'assemblée des Fidelles, & ne sortir quasi point de l'Eglise.
   Elles font attentivement reflexion sur toutes ces graces que Dieu leur a faites, & qu'il a faites en mesme temps à d'autres pecheurs, & se plaisent à s'en entretenir avec ceux qui participent au mesme bon-heur. Quel changement, disent ces personnes, voyons-nous en cét homme, qui estoit si passionné pour le Cirque? Combien est changé cét autre qui aimoit & qui loüoit si fort ce chasseur, ou ce Comedien? Cét homme converty parle ainsi des autres, & les autres parlent de luy de la mesme sorte.
   Certainement nous voyons par la grace de Dieu de ces conversions merveilleuses, & elles nous sont un sujet d'actions de grace, & de joye: Mais si nous nous réjouïssons à cause de ceux qui sont convertis, ne desesperons pas de ceux dont nous voyons des égaremens & des desordres. Prions pour eux, mes tres-chers freres; c'est du nombre de ceux


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qui estoient méchans & impies, que Dieu se plaist à faire croistre le nombre des Saints.
   Que nostre Dieu devienne donc nostre unique esperance: celuy qui a fait toutes choses est meilleur que toutes choses: Celuy qui a fait les belles choses, est plus beau que tous ses ouvrages. Celuy qui a fait les choses fortes, est plus fort que tout ce qu'il y a de plus fort. Celuy qui a fait tout ce qui est grand surpasse tout ce qu'on se peut figurer de plus grand; il vous tiendra lieu de tout ce que vous aimez.
   Apprenez à aimer le Createur en la creature, & l'ouvrier en son ouvrage; Il ne faut pas vous laisser occuper par les choses qui sont les effects de la puissance de Dieu, & perdre ce Dieu mesme qui les a faites, & par qui vous avez esté tiré du neant. Bien-heureux donc est l'homme qui met son esperance dans le nom du Seigneur, & qui n'a nul égard aux vanitez, & aux folies trompeuses du siecle.
   Celuy qui se sentira touché de ce que j'ay dit, qui voudra se corriger de ses


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vices, qui sera occupé de la crainte des jugemens de Dieu, que la Foy luy represente, & qui commencera de vouloir marcher dans la voye étroite, craindra peut-estre de n'avoir pas la force de perseverer, & nous dira; ma volonté ne durera pas, & je ne continuëray pas dans la voye que vous m'avez proposée, si vous ne donnez des Spectacles à mes yeux, & des objets à mon esprit, qui me tiennent lieu de ceux ausquels ie renonce. Comment faut-il donc, mes freres, que nous traittions ces personnes qui sortent ainsi du déreglement, & qui renoncent aux plaisirs du siecle? Que leurs* donnerons-nous en la place de ce que nous leur faisons quitter? Les laisserons-nous sans leur donner des Spectacles qui leur plaisent, & qui les occupent? Ils mourroient de tristesse, ils ne subsisteroient pas, ils ne pourroient pas nous suivre. Que pourrons-nous donc faire pour les contenter, & les retenir? Il faut sans doute que nous leur donnions des Spectacles pour d'autres Spectacles.
   Mais quels Spectacles pouvons-nous


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offrir à vn homme Chrestien que nous voulons retirer des Spectacles vains, & prophanes du monde? Ie rends graces à nostre Seigneur de ce qu'il nous a marqué dans le Verset suivant, quels Spectacles nous devons fournir aux amateurs des Spectacles. Ouy nous consentons, & nous approuvons que le Chrêtien qui se prive des divertissemens du Cirque, du Theatre, de l'Amphitheatre, cherche d'autres Spectacles. Nous ne voulons point qu'il en manque. Que luy donnerons-nous donc à leur place? Escoutez ce que dit nostre Prophete: Seigneur, mon Dieu, vous avez fait une multitude de choses qui sont autant de merveilles que vous nous mettez devant les yeux. Ce Chrestien se plaisoit auparavant à considerer les frivoles merveilles des hommes; Qu'il s'arreste maintenant aux merveilles de Dieu: Qu'il les contemple, & qu'il les admire, puisque ce sont des miracles d'une magnificence & d'une sagesse toute divine qui merite d'estre toûjours également un sujet d'admiration. Pourquoy l'accoustumance à voir toutes les merveilles du monde


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& de la nature dont Dieu est l'autheur, les luy a-t'elle renduës moins estimables & moins precieuses?

DANS LE SERMON
Sur le Pseaume 102.

   Quand je dis, un homme pecheur se presente à vous, je marque deux noms, & ce n'est pas inutilement & sans raison; car estre homme, & estre pecheur sont deux choses bien differentes? Estre homme c'est l'ouvrage de Dieu; estre pecheur, c'est l'ouvrage de l'homme. Pourquoy, me direz vous, ne m'est-il point permis de donner à l'ouvrage de l'homme? Qu'est-ce que donner à l'ouvrage de l'homme? C'est donner à un pecheur à cause de son peché, parce qu'il vous divertit par son impieté. Mais qui fait cela, dites-vous? Pleût à Dieu que personne ne le fit, ou qu'il y eut peu de gens qui le fissent, ou qu'on ne le fit point publiquement. Ceux qui donnent aux Comediens, pourquoy leur donnent-ils? Ne sont-ce pas des hommes à qui ils donnent; mais ils ne considerent


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pas en eux la nature de l'ouvrage de Dieu; ils ne regardent que l'iniquité de l'ouvrage de l'homme.

DANS LE TRAITÉ 100.
Sur le 16. Chapitre de S. Iean.

   Donner son bien aux Comediens, c'est un vice énorme, bien loin d'estre une vertu. Vous sçavez aussi bien que moy ce que l'Ecriture dit de ces sortes de personnes ausquelles le monde donne d'ordinaire des applaudissemens & des loüanges: On louë le pecheur de ses passions, & on benit le méchant à cause de ses méchancetez.

DANS LE 1. ET 2. CHAP.
Du 2. Livre du Traité du Symbole aux Catechumenes.

   Sçachez, mes bien aimez, que le Demon nostre ennemy seduit & prend plus de gens par la volupté, que par la crainte; Car pourquoy tend-il tous les jours les pieges des Spectacles? pourquoy pre-


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sente-t'il tant de vanitez & d'infames plaisirs, qui ne sont que folie, & qu'illusion; sinon afin de prendre ceux qui l'avoient abandonné, & pour se réjouïr d'avoir trouvé ceux qu'il avoit perdus? Il n'est point necessaire de nous estendre plus au long sur ce sujet, il suffit de vous representer en peu de mots, ce que vous devez rejetter, & ce que vous devez aimer. Fuyez les Spectacles, mes bien aimez, fuyez ces Theatres infames du Diable, afin de ne vous point engager dans les liens de cét esprit malin: Mais s'il faut relascher vostre esprit, si vous vous plaisez aux Spectacles, l'Eglise nostre sainte & venerable Mere vous en fournit de plus excellens & de plus agreables; ce sont des Spectacles salutaires qui remplissent l'esprit de joye.

DANS LE SERMON 18.
des paroles du Seigneur.

   Vn bon Chrestien ne veut point aller aux Spectacles, & en cela mesme qu'il reprime sa passion, & qu'il ne va pas au Theatre, Il crie apres IESVS-CHRIST, & le


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prie de le guerir: Cependant il y en d'autres qui y courent; mais ce sont peut-estre des Payens, ou des Iuifs. Certes si les Chrestiens n'y alloient point, le nombre des Spectateurs seroit si petit, que la honte & la confusion qu'ils en auroien* les feroient retirer. Il y a donc des Chrétiens qui sont si mal-heureux que d'aller aux Spectacles, & d'y porter un si saint nom pour leur condamnation; Mais vous qui n'y allez pas, criez sans cesse aprés IESVS-CHRIST pour implorer son assistance.

SAINT ISIDORE
Prestre de Damiete dans l'Epistre 336. du 3. Livre.

   Les Comediens ne s'estudient principalement qu'à pervertir le peuple, & non pas à le rendre meilleur; car c'est la débauche de leurs spectateurs qui fait leur felicité; de sorte que s'ils s'appliquoient à la vertu, le mestier de Comedien seroit aussi-tost aneanty. C'est pourquoy ils n'ont jamais pensé à corri-


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ger les déreglemens des hommes; & quand ils le voudroient entreprendre, ils ne le sçauroient faire, parce que la Comedie d'elle-mesme, & par sa nature, ne peut estre que pernicieuse & nuisible.

DANS L'EPISTRE 186.
du 5. Livre.

   S'il est certain, comme on n'en peut pas douter, que le jour du Iugement viendra; il faut pratiquer la vertu. Que si cela paroist difficile & fâcheux à quelques-uns, il vous sera facile de le faire si vous fuyez les Theatres, & le Cirque; ces lieux infames qui perdent tout le monde, ou plûtost les Villes ou ces Spectacles sont representez, & particulierement les personnes qui se laissent emporter à la passion de ces honteux divertissemens.


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DANS L'EPISTRE 463.
du mesme Livre.

   Celuy qui a une passion violente pour les Spectacles du Theatre, ne sera pas moins transporté pour l'amour infame. Fuyez donc ce premier déreglement, pour ne pas tomber dans l'autre; car il est plus facile de détruire le vice avant qu'il soit enraciné, que de l'arracher apres qu'il a pris de profondes racines; ce qui est tres-difficile, & quelques-uns mesme l'estiment impossible.

S. SALVIEN EVESQVE
de Marseille dans le 6. Livre de la Providence de Dieu.

   Quelle monstrueuse folie? Quoy, s'il nous arrive quelque bon succez; si nous remportons des victoires sur nos ennemis; enfin si IESVS-CHRIST nous comble de ses faveurs, nous luy offrons des Ieux publics, & ce sont nos actions de graces. Nous imitons en cela celuy


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qui payeroit d'une injure le plaisir qu'il viendroit de recevoir, & qui perceroit le visage & le cœur de celuy qui luy feroit des caresses. Ie demanderois volontiers à ceux que les grandeurs & les richesses font reconnoistre par dessus les autres, de quel supplice seroit digne un esclave qui outrageroit son maistre de qui il viendroit de recevoir la liberté? Il est hors de doute que celuy-là est tout à fait méchant, qui rend le mal pour le bien, n'estant pas mesme permis de rendre le mal pour le mal. Nous faisons toutefois ce que je viens de dire, nous nous disons Chrestiens, & par nos impuretez nous excitons contre nous un Dieu misericordieux; nous l'irritons alors qu'il s'appaise, & nous l'outrageons alors qu'il nous caresse: nous offrons donc à Dieu des Ieux infames pour les bien-faits qui viennent de luy, nous luy faisons des sacrifices execrables, comme s'il avoit pris nostre chair pour nous donner de si mauvaises instructions, où* qu'il nous les eust fait entendre par la bouche de ses Apostres. Ce fut peut-estre pour cela que Dieu voulut naistre


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icy bas comme un homme, & qu'il daigna prendre nostre honte & nostre bassesse en naissant comme nous? Ce fut peut-estre pour cela qu'il nâquist dans une estable où les Anges le servoient? Ce fut peut-estre pour cela que Dieu qui enveloppe le Ciel & la Terre se laissa envelopper de petits linges dans lesquels il gouvernoit toutes choses? Ce fut peut-estre pour cela que Dieu qui se fit pauvre pour nous enrichir, qui s'est humilié mesme jusqu'à mourir en la Croix, & dont la mort fit trembler tout le monde, voulut estre pour nous attaché sur une Croix ainsi qu'un criminel? Nous nous imaginons peut-estre qu'il nous a fait des leçons d'impieté, alors qu'il vivoit & qu'il souffroit tant de peines & tant d'injures pour nous? Nous reconnoissons d'une estrange façon les effects de ses souffrances; nous avons receu nostre resemption & nostre vie par le moyen de sa mort, & ce bien-fait n'est payé que par les vices d'une vie debordée. Saint Paul dit, que la grace s'est montrée, qu'elle nous a enseigné à vaincre l'impieté, & à per-


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dre les appetits déreglez; qu'elle nous commande de vivre sobrement, d'estre pieux & justes dans ce monde, en attendant l'effect d'une bien-heureuse esperance, & la venuë de la gloire de Iesus, qui s'est donné luy-mesme pour nous à dessein de nous rachepter, & de laver par son Sang un peuple agreable à sa divinité, & sectateur des bonnes œuvres. Où sont maintenant ceux qui mettent en vsage les choses pour lesquelles l'Apostre dit que Dieu est venu? Où sont les Chrestiens qui retranchent de leurs cœurs ces appetits déreglez; qui fassent profession de la pieté, & tout ensemble de la sobrieté, qui témoignent par leurs actions qu'ils ont l'esperance d'une gloire qui doit tousiours durer. Quiconque vit bien & ne se laisse pas emporter aux tempestes du temps, montre qu'il attend cette gloire, & qu'il merite de la recevoir. Dieu (dit l'Apostre) est venu pour laver de son Sang un peuple agreable à sa Majesté, & amateur des bonnes actions. Où est ce peuple pur & net? Où est ce peuple agreable à Dieu? Où est ce peu-


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ple qui fait gloire des bonnes actions? L'Escriture nous apprend que Dieu souffrant pour nous, a fait les chemins que nous devons suivre; peut-estre que ces chemins nous conduisent aux Ieux publics & aux Spectacles qu'il défend? Dieu nous a peut-estre laissé ce témoignage pour ce sujet? Dieu, dis-je, de qui nous ne lisons point qu'on l'ait veu rire, il a pleuré pour nous, parce que les pleurs sont des témoignages d'un esprit touché, & n'a point voulu rire, dautant que c'est ainsi que les meilleures disciplines se corrompent; Aussi a-t'il dit par la bouche de l'Evangeliste, Mal-heur sur vous qui riez, pource que vous pleurerez: Et au contraire vous estes bien-heureux vous qui pleurez maintenant, car vous rirez quelque jour.
   Nous ne nous contenterions pas de rire & de nous réjouïr si nous ne rendions nos réjoüissances criminelles, par le moyen des vices que nous y mélons. Nous ne pouvons nous divertir sans faire des pechez de nos divertissemens; nous penserions que nos plaisirs seroient en quelque façon deffectueux s'ils ne nous


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rendoient coupables, & qu'il n'y auroit point de contentement à rire si l'on n'offensoit Dieu. Rions mesme sans mesure; réjouïssons-nous sans cesse, pourveu que ce soit innocemment. N'est-ce pas une estrange folie que s'imaginer que nos divertissemens ne seroient pas agreables s'ils n'estoient injurieux à Dieu.
   Dans ces Spectacles dont nous avons parlé, nous nous declarons en quelque façon apostats, transgresseurs de la Loy, & ennemis des Sacremens; car la premiere protestation que les Chrestiens font au Baptesme, n'est-ce pas de renoncer au Diable, à ses Pompes, à ses Spectacles, à ses ouvrages. Nous les suivons toutefois apres le Baptesme; nous sçavons bien que ces Spectacles sont des inventions du Diable: nous y avons renoncé; d'où s'ensuit necessairement qu'en y allant volontairement & avec dessein, nous devons reconnoistre que nous retournons au Diable; car apres tout nous avons en mesme temps renoncé à l'un & à l'autre, & avons confessé que l'un & l'autre sont la mesme chose.


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Si bien que si nous retournons à l'un, il est veritable que nous retournons à l'autre.
   Ie renonce, dit-on en se faisant baptiser, au Diable, à ses Pompes, à ses Spectacles, & à ses œuvres: & l'on adjoûte aussi-tost apres, Ie croy en Dieu le Pere Tout-puissant, & en IESVS- CHRIST son fils. L'on renonce donc premierement au Diable, afin que l'on croye en Dieu, dautant que quiconque ne renonce pas au Diable ne croit pas en Dieu; & partant quiconque retourne au Diable, méprise & quitte son Dieu: Or les Demons se trouvent dans les Spectacles & dans les Pompes solemnelles, de sorte que quand nous y retournons nous quittons la Foy de IESVS-CHRIST: Le merite des Sacremens de nostre Religion se perd en nous; tout ce qui suit dans nostre Symbole est choqué, & tout ensemble affoibly: Car le moyen de s'imaginer qu'une chose puisse demeurer debout quand son appuy est à bas: Dy moy donc, ô Chrestien, qui que tu sois, ayant perdu par tes mépris & par ta re-


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bellion les principes de ta croyance, comment pourras-tu faire estat de sa suitte? & comment t'imagineras-tu que le reste te pourra profiter? Les membres sans la teste ne peuvent rien; toutes choses dépendent de leur principe, & ne profitent pas sans luy. Quand les fondemens d'un edifice sont sappez, tout le reste tombe en ruine; les arbres qui n'ont plus de racine ne durent pas long-temps, & les ruisseaux de qui l'on tarit les sources se diminuent & se perdent bien-tost: Enfin rien ne subsiste sans la teste.
   Mais si l'on ne trouve pas que ces Spectacles dont nous avons parlé soient de si grande consequence, que l'on considere attentivement ce que nous avons dit, & sans doute on reconnoistra qu'au lieu de contentement ils nous apapportent
* la mort, qu'ils nous perdent au lieu de nous divertir; car en se retirant de ce qui peut entretenir la vie, ne se met-on pas au hazard de la perdre entierement; & lors qu'on a ruïné le fondement de sa Religion, n'a-t'on pas sujet d'apprehender la perte de son salut?


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   Retournons maintenant à ce que nous avons si souvent dit, retournons aux Barbares, puisque les Chrestiens sont si detestables. Où trouvera-t'on chez eux tant de mal-heureux Spectacles? où sont leurs gladiateurs, & tous ces prodiges d'impureté qui paroissent chez nous? Mais quand on verroit entre-eux tout ce que ie viens de dire, ils ne seroient pas toutefois si coupables que nous, parce que l'offence qu'ils feroient en voyant de si grandes impuretez ne seroit pas suivie de la transgression de la Loy. Que pouvons-nous respondre au contraire qui nous excuse, & qui ne nous condamne? Nous sommes en possession de la veritable croyance, & nous la ruinons; nous confessons que nous avons le gage de nostre salut, & tout ensemble nous le nions; Où est en nous le caractere de Chrestien? Il semble que nous ne prenions les Sacremens du Christianisme, que pour nous rendre plus coupables par le mépris que nous en faisons. Nous preferons les choses vaines au service de Dieu, nous méprisons les Autels, & nous respectons le


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Theatre, nous aymons toute chose, nous avons toute chose en veneration & en comparaison de tout, il n'y a que Dieu qui nous semble méprisable. Bien que cette verité ne manque point de preuves, ie diray neantmoins une chose qui la rendra visible à tout le monde. S'il arrive qu'en un jour de Feste on fasse des Ieux publics, les Eglises seront-elles plus remplies, que les lieux destinez aux Spectacles? Les paroles de l'Evangile font-elles une plus vive impression sur les cœurs que celles des Theatres? Ie laisse pour juge de cette demande, la conscience de tous les Chrestiens, & ie n'ay que faire de dire ce qu'une pernicieuse coustume fait voir trop clairement, l'on retient plus facilement un mauvais mot, qu'une sentence de l'Evangile, & l'on est plus content d'escouter les paroles de la mort, que celles de la vie: ainsi le Criminel ayme mieux entendre ce qui le condamne, que ce qui luy donne sa grace.
   Si un jour de Feste on apprend dans les Eglises, où l'on ne va bien souvent que pour adorer les creatures, qu'il y


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a de ces divertissemens en quelques lieux, l'on méprise le Temple, & l'on court au Theatre; l'on quitte le Ciel pour aller aux Enfers. L'Eglise est vuide en peu de temps, & en moins de temps encore le lieu qui reçoit les Spectateurs au Theatre est remply. L'on laisse sur les Autels un Dieu qui se donne à nous pour nourriture, & l'on va se repaistre de la viande du Diable: L'on va commettre des adulteres par la veuë, l'on va applaudir à sa perte; & lors que l'on se réjoüit ainsi dans ses prosperitez, l'on ne songe pas à ces paroles que Dieu prononce par la bouche du Prophete, Vous serez perdus pour vos pechez, & les autels du ris & de la réjoüissance seront abbatus.


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6. SIECLE.

S. ANASTASE SINAITE
PATRIARCHE D'ANTIOCHE,
dans le Traitté de la sacrée Communion.

   Nostre aveuglement est grand, nostre negligence est extréme; nous n'avons point de componction; nous n'avons point de crainte de Dieu; nous ne corrigeons point nos mœurs, nous ne faisons point de penitence; mais nostre esprit s'applique entierement à la malice & aux voluptez; & il arrive souvent que nous passons sans peine les journées entieres au Theatre dans les conversations deshonnestes, & dans les autres œuvres du Diable. Nous quittons le manger, nous abandonnons nostre maison, nous negligeons nos affaires importantes, pour nous occuper à ces vanitez, & à ces infames divertissemens; & nous ne voulons pas demeurer une heure dans l'Eglise pour vacquer à la


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priere, & à la lecture, & pour nous tenir en la presence de Dieu: Nous nous hastons d'en sortir aussi viste que si nous nous retirions d'un embrasement: Si la Predication de l'Evangile dure un peu trop, nous faisons éclater nostre indignation, & nostre impatience; Si le Prestre fait des prieres un peu longues, nous sommes sans goust, & sans attention. Si celuy qui offre le sacrifice non sanglant tarde tant soit peu, nous nous ennuyons, & nous regardons la priere comme un procez dont nous voudrions avoir une prompte expedition; & cependant suivant les mouvemens du Diable, nous nous emportons dans les vanitez, & dans les voluptez. Certes, mes freres, nostre misere est grande!


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7. SIECLE.

SAINT ISIDORE
ARCHEVESQUE DE SEVILLE
dans le 18. Livre des Etymologies Chap. 17.

   Vn Chrestien ne doit avoir aucun commerce avec les folies du Cirque, avec l'impudicité du Theatre, avec les cruautez de l'Amphitheatre, avec la barbarie des Gladiateurs, avec l'infamie des Ieux de Flore; C'est renoncer à Dieu que de s'amuser à ces vanitez; c'est se rendre preuaricateur de la Foy chrestienne que de rechercher apres le Baptesme les choses ausquelles on a renoncé en le recevant; c'est à dire le Diable, ses Pompes, & ses œuures.


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8. SIECLE.

S. IEAN DAMASCENE
Dans le 3. Livre des Parallelles, Chap. 47.

   Il y a des Villes qui depuis le matin jusqu'au soir repaissent leurs yeux de divers Spectacles des Comediens, & qui ne se lassent point d'employer un si long-temps à écouter des vers lâcifs & licentieux, qui remplissent les esprits d'ordures; & il y a mesme des personnes qui appellent ces peuples heureux, en ce que quittant leurs affaires, & les occupations necessaires pour l'entretien de la vie, ils passent les journées entieres dans l'oysiveté & dans la volupté, ne considerant pas que le Theatre où l'on represente ces Spectacles honteux, est l'Escole commnne* & publique de l'impureté pour ceux qui s'assemblent [en] ce lieu infame.
   Ceux qui ont la crainte du Seigneur, attendent le Dimanche pour offrir leurs


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prieres à Dieu, & pour recevoir le Corps & le Sang de Nostre Seigneur: Mais les lâches & les faineans attendent le Dimanche pour ne point travailler, & pour s'abandonner aux vices. Ils courent, où* plûtost ils volent aux Theatres pendant que nous voyons les Spectacles de l'Eglise: Nous y voyons IESVS-CHRIST reposant sur la Table sacrée; nous y entendons l'Hymne que les Seraphins chantent dans le Ciel en l'honneur de Dieu; nous entendons les paroles de l'Evangile; nous y joüissons de la presence du Saint Esprit; nous y entendons la voix des Prophetes; l'Hymne dont les Anges glorifient Dieu, & ce chant de joye qui nous excite à loüer sa divine Majesté. Tout y est spirituel, salutaire, & propre à nous rendre dignes du Royaume du Ciel. Ce sont là les Spectacles que l'Eglise donne à ceux qui y vont: Mais quels sont au contraire les Spectacles de ceux qui vont à la Comedie? Ils n'y voyent que les Pompes du Diable; ils n'y entendent que la voix du Demon.


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9. SIECLE.

PHOTIVS
PATRIARC. DE CONSTATINOPLE
*
Dans le Nomocanon. Tit. 9. Chap. 27.

   Si un Evesque, ou un Ecclesiastique assistent aux Spectacles du Theatre, qu'on leur interdise la fonction de leur ministere pendant trois ans, & qu'on les enferme dans un Monastere. Que s'ils donnent des marques d'vne penitence sincere, les Prelats pourront abreger ce temps.


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11. SIECLE.

OLYMPIODORE
Sur le Verset 17. du Chapitre 4. de l'Ecclesiaste.

   Quand vous entrez dans la maison de Dieu, prenez garde à vos pieds, & approchez-vous pour écouter sa parole, Eccles. Chap. 4. v. 17. Reglez, dit le Sage, tout vostre corps de telle sorte, que nous n'employons point pour faire le mal, les mesmes membres dont nous nous servons pour faire le bien: Comme s'il disoit, je vous prie que ces pieds dont vous vous servez pour aller au Temple de Dieu, ne soient point employez pour aller au Ieux du Theatre, & aux Spectacles infames. Apprenez par là que vous en devez vser du mesme à l'égard des autres parties de vostre corps. Certes ceux qui ont les pieds nets en entrant dans l'Eglise de Dieu doivent prendre garde de ne les point soüiller, en allant dans des lieux impurs & prophanes qui déplaisent à Dieu.


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12. SIECLE.

SAINT BERNARD
Dans le Traité de la conversion des Mœurs, Chap.11.

   Quand à la veuë des Spectacles vains, que sert-elle au corps, ou quel bien apporte-t'elle à l'ame? Certes vous ne trouverez point que l'homme tire quelque profit de la curiosité. Les divertissemens sont de pures niaiseries: & je ne sçay quel plus grand mal je luy pourrois souhaitter que la durée de ces vains amusemens qu'il recherche, & de cette inquietude curieuse dont il est charmé, & qui luy fait haïr la paix & la douceur d'un heureux repos. Il est bien clair qu'il n'y a rien de solide en tous ces plaisirs, puis qu'on n'en ayme que le mouvement passager par lequel ils succedent les uns aux autres, & non pas leur continuation & leur durée. Que si les vanitez ne sont que des choses vaines, comme [le] nom seul le marque assez claire-


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ment; Il faut necessairement que le travail qu'on employe à des choses vaines soit aussi vain qu'elles: O gloire! O gloire, dit un Sage, qu'estes-vous parmy la plus-part des hommes, qu'une vaine enflure que le cœur conçoit par l'oreille? Et cependant combien cette vanité heureuse, ou plûtost cette vaine felicité produit-elle de malheurs?
   C'est de là que vient l'aveuglement du cœur, selon ce qui est écrit: O mon peuple, ceux qui vous appellent heureux, vous trompent. C'est de là que viennent les peines fâcheuses des soupçons, & les cruels tourmens de la jalousie, &c.
   Certes ce n'est pas tant une folie, qu'une infidelité d'aimer des choses si basses, ou plûtost des choses de neant, & d'estimer si peu cette gloire que nul œil n'a veuë, que nulle oreille n'a ouye, que nul esprit humain n'a imaginée, ces biens & ces tresors que Dieu a preparez pour ceux qui l'aiment.


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IEAN DE SALISBERY
EVESQVE DE CHARTRES
dans le 1. Livre des Vanitez de la Cour, Chap. 8.

   Nostre siecle s'attachant à des fables & à de vains amusemens, ne prostituë pas seulement les oreilles & le cœur à la vanité; mais il flatte aussi son oysiveté par les plaisirs des yeux & des oreilles; & il allume le feu de l'impureté cherchant de toutes parts ce qui est propre à entretenir les vices.
   L'oisivété est l'ennemie de l'ame, qui la dépoüille de toutes ses inclinations vertueuses; C'est pourquoy un tres-sçavant homme donne ce conseil: Que l'ennemy du genre humain, dit-il, vous trouve tousiours occupé, afin qu'avec autant de bonheur, que de prudence, vous vous couvriez de vos occupations, comme d'un bouclier contre toutes ses tentations: Il faut fuïr l'oisiveté comme une dangereuse Syrene; & cependant les Comediens nous y attirent. L'ennuy


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se glisse aisément dans un esprit vuide qui ne se peut supporter luy-mesme, s'il n'a quelque volupté pour se divertir: C'est pour cela que l'on a introduit les Spectacles, & tous ces appareils de la vanité, ou s'occupent ceux qui ne peuvent vivre sans quelque amusement; Mais c'est un déreglement pernicieux; car l'oisiveté leur seroit encore plus advantageuse qu'une si honteuse occupation.
   Estimez-vous un homme sage qui se plaist à écouter & à voir ces niaiseries? I'avouë qu'un homme de bien peut honnestement se donner quelque plaisir moderé: Mais c'est une chose honteuse à un homme grave de s'avillir, & de se soüiller par ces sortes de divertissemens infames. Vn homme d'honneur ne doit point regarder les Spectacles, & particulierement ceux qui sont deshonestes, de peur que l'incontinence de sa veuë ne soit un témoignage de l'impureté de son ame; C'est avec raison que Pericles estant Preteur reprit Sophocle son collegue, en ces termes: Il faut qu'un Magistrat n'ait pas seulement les mains pures, mais les yeux mesme; C'est pour-


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quoy un homme à qui la puissance Royale donnoit une grande licence, faisoit cette priere à Dieu: Détournez mes yeux afin qu'ils ne regardent point la vanité; car il sçavoit bien qu'il est certain que la veuë cause une infinité de maux; ce que le Prophete Ieremie déplore dans ses Lamentations; Mes yeux, dit-il, ont ravy mon ame comme une proye.
   Vous ne doutez point que l'authorité des Peres de l'Eglise n'ait interdit la sacrée Communion aux Comediens & aux Farceurs; d'où vous pouvez juger quelle peine meritent ceux qui les favorisent, Si vous vous representez que les coupables des crimes, & leurs complices doivent estre également punis. Ceux qui donnent aux Comediens, dit Saint Augustin, pourquoy leur donnent-ils, si ce n'est parce qu'ils se plaisent au mal que font ces personnes infames? Or celuy qui se plaist au mal, & qui l'entretient est-il homme de bien?

F I N.